1979-Roulette russe

C’est un mariage au cœur d’une Amérique profonde, industrielle, religieuse et patriotique. Le sédiment de cette nation puissante. Au petit matin nous les retrouvons pour une dernière chasse avant de partir au Vietnam. Tout bascule en un plan, en une scène apocalyptique de tension, de violence. Spectateur bienvenue pour un Voyage au bout de l’Enfer ! Inoubliable ! Un marqueur puissant pour les amoureux du cinéma.

 

 

 

MICHAEL CIMINO… 3 février 1939 à New York et mort le 2 juillet 2016 à Beverly Hills, est un réalisateur, scénariste, producteur. Personnage singulier d’une famille extrêmement aisée et cultivée de la côte Est et fait des études de musicologie et d’architecture. Plus intello que faiseur au départ, il se destine en allant à Hollywood à une carrière où le savoir-faire s’avère plus important que le savoir. Pire, il apprendra à ses dépends que l’argent surclasse tout.

 

Début des années 70, Il débarque à Hollywood pour aider un ami à écrire le scénario de “Silent Running”.  Le résultat est satisfaisant, le film fonctionne bien en salle et Cimino contracte le virus du cinéma. Génie mégalomaniaque, il écrit un scénario “Le Canardeur” et le propose à la plus grosse star de l’époque Clint Dirty Harry Eastwood qui reconnaît la qualité du script et souhaite le réaliser lui-même. Cimino insiste pour réaliser lui-même, Clint accepte et lui concède les trois premiers jours de tournage à Cimino « sinon tu dégages, tu seras payé et je reprendrai les rênes ». Finalement, tout se passe très bien entre les deux hommes. Eastwood apprécie le travail de Cimino et va même produire “Le Canardeur” et jouer dedans. Nous sommes en 1974. Cimino apparaît enfin sur la carte du cinéma mondial quand ses illustres concurrents de la même génération ont déjà réalisé quelques chefs-d’oeuvres : Coppola, De Palma, Friedkin, Boorman, Pollack, Lumet et d’autres. Pourtant, il attendra 4 ans avant de sortir son deuxième film “Voyage au bout de l’enfer”. Il sort en 1978 et rencontre un immense succès critique et commercial. L’œuvre contribue à affermir la réputation de l’acteur principal, Robert de Niro, et à faire connaître Meryl Streep et Christopher Walken, alors tous deux en début de carrière. “Voyage au bout de l’enfer” récolte cinq Oscars, dont celui du Meilleur film, et Cimino reçoit l’Oscar du Meilleur réalisateur. Le film entre dans l’anthologie du cinéma pour sa scène de roulette russe.

 

Fort de ce succès, Cimino obtient d’United Artists le contrôle total pour son film suivant, le western “La Porte du paradis” (Heaven’s Gate). Le film est basé sur une histoire réelle arrivée dans le Wyoming à la fin du xixe siècle, la lutte entre un groupe de fermiers immigrants et de riches éleveurs, épisode connu comme la guerre du comté de Johnson. Le tournage de ce film pessimiste est beaucoup plus long que prévu, et occasionne d’importants dépassements de budget, que la production impute par la suite à Cimino lui-même. Lancé à New York en novembre 1980. La première est désastreuse. Un des critiques les plus influents de l’époque, Vincent Canby du New York Times, sera particulièrement virulent à l’endroit du film. Les américains ne supportent pas la vision réaliste d’une Amérique raciste et violente envers l’autre.  Une présentation au Festival de Cannes ne suffit pas à relancer la carrière du film qui sera, au bout du compte, un fiasco financier qui conduit United Artists à la banqueroute. Le 30 août 2012 une nouvelle version remontée par Cimino, restaurée et remasterisée de 216 minutes, présentée à la Mostra de Venise et enfin encensée par la plupart des critiques professionnels. C’est un chef-d’œuvre absolu.

 

Considéré comme le fossoyeur du Nouvel Hollywood, Cimino essaie de se relancer après le désastre de 1980. En 1985, il réalise “L’Année du dragon” (Year of the Dragon) une adaptation du roman de Robert Daley, le scénario est écrit par Cimino et Oliver Stone. Dans ce polar crépusculaire et ultra-violent, Mickey Rourke incarne un policier sur le retour, colérique, buté et aux méthodes peu conventionnelles, qui entre en lutte contre la pègre chinoise. Le film reçoit un accueil mitigé aux États-Unis, est mieux accueilli en France. Il réalisera ensuite 3 autres films sans intérêt, le ressort est cassé. “The Deer Hunter” et “Heaven’s Gate”   sont dans les plus grands films du cinéma américain des quarante dernières années. Les carrières cinématographiques de Jeff Bridges, Meryl Streep, Christopher Walken, John Savage et Mickey Rourke y sont associées.

 

 

« Vous êtes la dernière merveille, puis on vous écrase, puis on vous remonte à nouveau. Ce rituel américain est tellement archétypal qu’on en fait même des films…Montée, chute, remontée, on pourrait citer mille titres ! Ce schéma exige que vous soyez traîné dans la boue puis que vous renaissiez couvert de sang, moi, on m’a collé toutes les étiquettes. J’ai été traité d’homophobe pour Le Canardeur, de fasciste pour Voyage au bout de l’enfer, de raciste pour L’Année du dragon, de marxiste pour La Porte du paradis et de violent pour La Maison des otages… »

 

 

 

 

 

 

 

1974 : Le Canardeur (Thunderbolt and Lightfoot)


1978 : Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter)


1980 : La Porte du paradis (Heaven’s Gate)


1985 : L’Année du dragon (Year of the Dragon)


1987 : Le Sicilien (The Sicilian)


1990 : La Maison des otages (Desperate Hours)


1996 : The Sunchaser

 

 

 

Robert de niro 54 ans de carrière et 135 films à son actif. Sur les 20 premières années d’acteur il va jouer dans 15 grands films dont 7 de Martin Scorcese. Cette période illustre l’explosion des codes dans le cinéma américain avec l’émergence d’une jeune et brillante génération de réalisateurs. Depuis cette incroyable période il tourne encore beaucoup sans retrouver cette flamme.

 

 

Filmographie…15 films retenus sur 20 ans

 

1973 : Mean Streets de Martin Scorcese
1974 : Le Parrain 2 de Francis Ford Coppola
1976 : Taxi Driver de Martin Scorsese
1976 : 1900 de Bernardo Bertolucci
1977 : New York, New York de Martin Scorsese
1978 : Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino

1980 : Raging Bull de Martin Scorsese
1984 : Il était une fois en Amérique de Sergio Leone
1985 : Brazil de Terry Gilliam
1986 : Mission de Roland Joffé
1987 : Les de Brian De Palma
1990 : Les Affranchis de Martin Scorsese
1991 : Les Nerfs à vif de Martin Scorsese
1995 : Casino de Martin Scorsese
1995 : Heat de Michael Mann

 

 

John cazale. Carrière brisée. Très malade sur le tournage du film de Cimino il décédera avant sa sortie. Ses 5 films ont tous été sélectionnés sur les grands festivals du Monde entier et ont reçu de nombreux prix. Il est surtout connu pour son rôle de Fred le frangin dans la famille Corleone.

 

 

1972 : Le Parrain de Francis Ford Coppola

 

1974 : Conversation secrète de Francis Ford Coppola

 

1974 : Le Parrain 2 de Francis Ford Coppola


1975 : Un après-midi de chien  de Sidney Lumet


1978 : Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino

 

 

 

THE DEER HUNTER…En 1978, la thématique du Vietnam était encore taboue aux États-Unis. Quelques films ont évoqué indirectement le sujet mais personne n’a encore osé aborder frontalement le sujet. Et surtout, personne n’est parti tourner en Asie sur les traces des soldats. Cimino avec son film écrase la 51e cérémonie des Oscars en obtenant cinq statuettes dont celle du Meilleur acteur dans un second rôle pour Christopher Walken, du Meilleur film et du Meilleur réalisateur.

 

ANALYSE…Bien plus qu’un film sur la Guerre du Vietnam, il raconte l’histoire d’une bande d’amis d’origine ukrainienne orthodoxe habitant en Pennsylvanie. Des ouvriers sidérurgistes, apprennent un « beau jour » qu’ils vont devoir aller se battre au Vietnam. Comme dans la plupart des grands films américains, le récit se concentre sur la vie d’une communauté et sa capacité à réagir face à un drame. Cette histoire simple, universelle, est soutenue par un casting de rêve. Robert De Niro, John Cazale, John Savage, Meryl Streep, Christopher Walken. Film totalement tragique ” Voyage au bout de l’Enfer “ est aussi le manifeste d’un cinéaste exprimant un désir de renouveau pour les États-Unis. A la fin du film il fait dire au personnage de la femme de Steven…« It’s not such a grey day » « ce n’est pas un jour si gris » L’importance de cette phrase est d’autant plus grande qu’elle est dite par un personnage mutique pendant la quasi totalité du film.

 

Sur un plan métaphorique, Cimino souhaite dépeindre la Guerre comme l’antichambre de l’Enfer. La symbolique du feu, le franchissement du fleuve, jusqu’à l’horreur de la roulette russe. Certains journalistes de gauche lui reprocheront d’ailleurs sa vision cauchemardesque et sauvage du Vietnam et de ses habitants. Mais là n’est pas la question. Cimino a souhaité dépeindre une image de la Guerre et non la Guerre du Vietnam elle-même, ni ses protagonistes. Il y a deux manières de voir le film, l’une négative et l’autre positive. Ce film raconte, la destruction d’une communauté d’origine ukrainienne du seul fait de la Guerre du Vietnam ou bien elle raconte la capacité d’un groupe à vivre, à évoluer en trouvant le chemin pour s’en sortir et ce, malgré les catastrophes, les guerres et les aléas de la vie.

 

Cimino n’a pas voulu filmer la réalité. Cet îlot perdu est bien plus qu’un décor, il s’agit d’un territoire mental représentant la folie des hommes. Par-delà la création d’une séquence documentée, ce passage est une toile de maître, une vision délirante de ce qu’inspire la guerre à Cimino. Comme Picasso l’avait fait en son temps avec Guernica. En somme, il n’y a aucun désir d’objectivité dans cette deuxième partie, à aucun moment le spectateur attentif peut croire en la véracité de ce qu’il voit.

 

La scène finale pendant laquelle la communauté chante « God bless America ». Encore une fois, il ne s’agit pas d’un chant patriotique à prendre au premier degré, ni une critique ironique de l’Amérique. Non, cette scène indique simplement que cette communauté a choisi d’avancer et de se rassembler autour d’un chant qu’ils connaissent tous. N’oublions pas que le rite a une place importante dans ce film, le chant, la danse, que ce soit pendant un mariage ou un enterrement. En chantant, la communauté n’a pas décidé de prêter tout d’un coup allégeance à l’Amérique. Elle en fait partie quoi qu’il arrive. Non, ce chant symbolise juste une volonté de se retrouver. C’est en quelque sorte le début d’une reconstruction possible.

 

Pour conclure, Michael Cimino réussit avec Voyage au bout de l’Enfer un tour de force qu’il ne parviendra jamais à égaler à nouveau. Certaines thématiques de ce film seront réutilisées par d’autres réalisateurs, ce film étant le sommet d’un style de cinéma faisant la jonction entre le cinéma classique de John Ford et des réalisateurs néoclassiques tels que James Gray. Film à ranger dans le panthéon du cinéma mondial et à regarder régulièrement tant il offre d’infinis niveaux de lecture.