La production a exigé la construction d’un véritable vaisseau antique à taille réelle, conçu pour essuyer des tempêtes artificielles générées en haute mer. Le compositeur Ludwig Göransson a imposé la reconstitution d’instruments de la Grèce antique pour composer les motifs organiques de sa bande originale. Christopher Nolan a farouchement défendu son mixage sonore polémique, affirmant que les voix devaient être perçues comme un simple effet sonore luttant contre l’immensité de la nature. Lupita Nyong’o a étudié pendant plusieurs mois la phonétique de dialectes méditerranéens anciens pour assurer l’authenticité troublante de ses rares répliques. Le film a coûté 219 millions d’euros et a nécessité 600 km de pellicule. Le tournage a duré 91 jours, soit une durée exceptionnelle. The Odyssey s’adresse avant tout aux afficionados de la formule nolanienne et aux esthètes en quête d’une expérience cinématographique radicale. C’est une œuvre d’une ampleur indiscutable au sein du péplum dramatique, mais qui laissera inévitablement sur la touche les spectateurs qui exigent une vraie chaleur humaine et une fluidité narrative limpide.





SANS RETOUR POSSIBLE… par Raphael Nieuwjaer
Des coups martelés par un oracle sur la table d’un banquet. Des confidences échangées entre Pénélope (Anne Hathaway) et son fils Télémaque (Tom Holland). Leur mari et père, Ulysse (Matt Damon), errant sur une plage. Les hôtes du palais d’Ithaque festoyant avec un rictus cruel. Un cheval de bois dressant sa crinière au milieu des vagues écumantes. Une chasse au sanglier qui tourne mal, mais où s’affirme la droiture d’Ulysse. Un soldat empalé au moment d’offrir la sculpture équestre aux Troyens. Par son montage fragmentaire et ses dialogues explicatifs, l’ouverture de L’Odyssée s’apparente à un résumé des épisodes précédents. La tâche, il faut dire, n’est pas simple. Gros animal qui s’ébroue, mécanique complexe qui s’ébranle, le film aurait tôt fait de perdre un public dont les notions mythologiques transitent plus sûrement par les locutions et le cinéma que par la lecture du texte homérique. Points sur les i, casques sur les têtes, nous voilà donc parés. Inutile d’être un nolanien averti pour comprendre que l’ambition du cinéaste excède toutefois la seule pédagogie. Ici et là-bas, présent et passé, récit et vision…Périple interminable, L’Odyssée sera surtout un voyage dans le temps et la mémoire, avec ses inévitables paradoxes. De fait, c’est bientôt à l’œuvre de Nolan plutôt qu’au poème épique que le spectateur est tenté de se référer. Ce naufragé rassemblant des morceaux d’épave afin de reconstituer un souvenir traumatique ? Memento (2000). Ce voyageur au long cours qui, de retour au foyer, est bouleversé par la manière dont son absence a déterminé la vie des siens ? Interstellar (2014). Et ce guerrier déchaînant par son intelligence une violence qui l’horrifie, ce « destructeur des mondes » malgré lui ? Oppenheimer (2023). Sans doute pourrait-on compléter la liste des échos et analogies, mais la preuve semble faite. Leonard Shelby, Joseph Cooper, Robert Oppenheimer sont tous des Ulysse à leur manière.
Mais ne cédons pas à l’illusion rétrospective. Si L’Odyssée est partout chez Nolan, c’est que peu de récits échappent à son influence. Ses chants constituent, à l’évidence, une source narrative quasi-universelle. Il est certain aussi que le cinéaste s’est approprié ce matériau pour raconter le genre d’histoires qu’il affectionne, quitte à le tordre ou l’appauvrir, celle d’un homme aux responsabilités écrasantes, que l’Histoire ou le destin écartèlent comme cette gravité morale s’imposant avec Batman, soit un équivalent contemporain de la mythologie grecque. En adaptant L’Odyssée, Nolan ne retrouve pas seulement des thèmes ou des figures, il remonte à une origine qui se donne en même temps comme fin. En cela, le geste prolonge Oppenheimer. Après le « père de la bombe atomique », le « père de la littérature occidentale » puisqu’à travers Ulysse, lui-même père superlatif, c’est à Homère, poète séminal d’un âge révolu, qu’il se confronte. Le « paternalisme » de Nolan, aujourd’hui centre de gravité de l’œuvre, ne manque en apparence pas d’ambiguïtés. Aussi héroïque soit-il, Ulysse est après tout le seul de son expédition à survivre. Et son fils aura grandi dans l’impuissance, contraint de subir jour après jour les humiliations de ceux qui courtisent sa mère. Le cinéaste entend cependant moins proposer une critique structurelle du patriarcat, malgré les quelques protestations de Pénélope, que réchauffer sa complainte sur le fardeau de la masculinité, toujours vécue sur le mode du sacrifice de soi et des autres. Pour les hommes de devoir auxquels il s’attache, même le pire devient inévitable, logique comme au-delà de la morale qui les tourmente d’abord. Ainsi le massacre final des prétendants et des servantes qui se seraient « compromises », bien que celui-ci soit seulement suggéré vient-il rédimer le saccage de Troie. Il restaure l’ordre avec la « loi de Zeus », l’hospitalité que la ruse chevaline avait bafoué, tout en permettant de placer le fils sur le trône.
Ce n’est donc pas par sa parabole politique, lourdement servie en plus d’être douteuse, que L’Odyssée se distingue, mais par de petits moments où la compassion, plutôt que la force ou l’astuce, se trouve mise à l’épreuve. Le cyclope Polyphème est certes anthropophage, mais la flèche que lui décoche Ulysse tandis qu’il fuit la grotte apparaît comme une vengeance mesquine, un sursaut de cruauté indigne. Au contraire, Ulysse sauve ses compagnons transformés en cochons précisément parce qu’il perce sous le sortilège la douleur de celle qui l’a lancé, Circé (Samantha Morton). Le retour à Ithaque est encore l’occasion d’une leçon d’humilité. Certes déguisé, l’illustre Ulysse n’est reconnu que progressivement, et d’abord par les plus modestes son chien fidèle, qui l’attend pour mourir, une servante dont les yeux se brouillent en découvrant une cicatrice au pied du mendiant qu’elle nettoie. Avec le long échange entre Ulysse et Pénélope, voilé par une cloison autant que par le passage des années et la prudence du couple, Nolan parvient in extremis à susciter une émotion profonde. C’est bien le problème du cinéaste, de ne savoir approcher les vérités les plus élémentaires, les plus déchirantes aussi, qu’avec des récits contournés, des montages quantiques et des coups de cymbale intempestifs, barrant par sa grandiloquence l’expérience sensible de la durée. Comme l’astronaute d’Interstellar, Ulysse doit rentrer chez lui pour admettre qu’il y a de l’irréversible des voyages dans le temps qui sont sans retour possible. Si L’Odyssée essaie de sortir d’une structure strictement épisodique (débarquement sur une île, péripéties, fuite) pour ouvrir à la projection (côté fils) et à la réminiscence (côté père), il échoue cependant à faire passer le temps dans les corps, les âmes. Et trop souvent se complaît dans les clichés visuels, sans parler des scènes d’action brouillonnes. Alors que le sentiment du tragique devrait nous étreindre, Nolan fait apparaître l’exil d’Ulysse et Pénélope comme une croisière grand luxe pour retraités. Il y a peu de choses aussi difficiles à filmer que la mer. Godard, qui considérait L’Odyssée inadaptable, l’avait su, Le Mépris la montrant comme le miroir récalcitrant de nos désirs, l’abîme bordant nos songes.





UN AVIS CONTRAIRE…
L’odyssée n’aura pas lieu… par Josué Morel
Sans doute que le succès phénoménal et toujours un peu énigmatique d’Oppenheimer a octroyé la liberté nécessaire à Christopher Nolan pour s’attaquer à l’un des creusets de l’imaginaire occidental et peut-être même à la mère des histoires, au récit d’aventures à la fois originel et terminal. Devant L’Odyssée, on se demande pourtant à plusieurs reprises pourquoi le cinéaste tout-puissant tenait à ce point à mettre Homère en images. La réponse se trouve possiblement à la fin du film, dans un twist procédé qui caractérisait la production première manière du Britannique comme Memento, Insomnia, Le Prestige, mettant à bas l’une des composantes importantes de l’épopée…Pas de divinité ici à l’œuvre, l’homme est renvoyé à sa condition solitaire et à la bassesse de ses actions. Autrement dit, si le film adapte bien L’Odyssée, il évacue les conflits divins doublant les péripéties humaines. Reste que dans cette volonté de « normaliser » le poème, le mastodonte nolanien louvoie beaucoup, le cul entre deux chaises. On pourrait lui trouver du mérite de ramener L’Odyssée à son essence…Certes, Nolan reconstitue l’épisode du cheval de Troie qui ne figure ni dans le texte original, ni même, contrairement à une idée répandue, dans L’Iliade, dont les derniers vers sont consacrés aux funérailles d’Hector, mais retrace l’essentiel de la structure narrative du poème, moins concentrée sur les quelques épisodes les plus connus que sur les intrigues à la cour d’Ithaque et le retour de l’archer rusé à son île. Dans le même temps, il s’écarte néanmoins complètement de son esprit aventurier, de sa soif d’invention ou même de son érotisme latent chez Homère, Ulysse est loin d’être un époux fidèle.
Devant un texte aussi pétri d’imaginaire que L’Odyssée, le cinéma peut grosso modo emprunter deux voies contraires, tel Ulysse qui, face au détroit gardé par Charybde et Sylla, doit trancher sur le chemin à prendre. Premièrement, faire le choix de l’économie, en retenant de ce retour contrarié au foyer la dimension poétique et les tourments pour y tailler une tragédie à l’os. Deuxièmement, opter pour une frénésie spectaculaire propre au film d’aventures soit refaire Jason et les Argonautes à l’heure du blockbuster numérique. Nolan, lui, essaie de dégager une troisième voie, qui consiste in fine à faire les choses à moitié car il tourne le dos à l’épique tout en cochant les étapes fondamentales des aventures d’Ulysse et de son équipage. C’est lors des rares occasions où la mise en scène repose sur des effets numériques que le film intéresse le plus, tel ce plan où la main de Polyphème surgit de l’ombre de sa caverne ou la représentation très succincte de Scylla, dont les six têtes s’enroulent dans son repère rocheux en effectuant un mouvement d’une étrange élégance, qui rompt momentanément avec la monotonie de la mise en scène. Le plus souvent, c’est toutefois le parti pris inverse qui est choisi…Nolan s’en remet à des visions sans relief (les Enfers) ou à des jeux de flous et d’effets pratiques pour tantôt remplacer l’imaginaire d’Homère par un autre, tantôt le vider de son aura. Ainsi de la séquence chez Circé, transformée en sorcière scandinave, qui fait sentir avant tout son refus de figurer la métamorphose des marins en porcs à l’aide de CGI. Ou encore de celle des sirènes, reposant sur un brouillage du son et sur la voix-off du héros, qui essaie de retranscrire les effets de leur mélopée.
Ce sérieux de pape, ce manque criant de fantaisie est d’autant plus pénible que L’Odyssée évacue la part joyeuse du poème au profit d’une mise en scène et d’une direction artistique assez standardisées. Le palais d’Ithaque comme celui de Ménélas font par exemple penser à des intérieurs de Dune qu’on aurait assortis d’un habillage vaguement gréco-romain. Ailleurs, le traitement d’Agamemnon, qui se veut radical…On ne l’entend quasiment pas et le visage de Bennie Safdie, son interprète, est casqué, fait soupirer…Nolan le peinturlure en une sorte de Dark Vador ridicule, colosse noir à l’armure outrancièrement musculeuse. On aurait encore préféré un péplum un peu daté façon Troie de Wolfgang Petersen, c’était tout de même d’une autre tenue que les scènes d’action nolaniennes, corps-à-corps éternellement brouillons et illisibles. Un tourbillon vu de loin, une bataille générique, le massacre des prétendants monté avec les pieds…Pourquoi diable Nolan a‑t-il tenté de gravir l’Himalaya du récit épique s’il a aussi peu d’idées en réserve ? Le dénouement, qui jette des ponts avec le contemporain…Le saccage de Troie = l’attaque du Capitole ? pour faire des Grecs non pas les hérauts de la civilisation, mais peut-être les premiers des hommes à avoir sali son idéal, ne sauvera pas la tentative, ratée dans les grandes largeurs. L’Odyssée est un piteux spectacle.






« J’ai dû opérer des choix difficiles pour adapter l’“Odyssée” »
Il fallait donc qu’arrive Christopher Nolan pour en persuader tout le monde…Si l’Odyssée d’Homère nous parle encore aujourd’hui, presque que trente siècles après avoir été chantée par Homère, c’est qu’elle a encore des choses à nous dire. Par conséquent, que tout le monde peut s’y frotter, s’y projeter, l’interpréter à sa façon, voir qui il veut sous les traits d’Ulysse, de Calypso ou d’Hélène, et se faire sa propre idée du cyclope et de Circé. Tout le monde l’attendait, cette rencontre entre le cinéaste le plus hanté par les grandes questions de notre époque, de la physique quantique à la guerre qui gronde à nos portes, et ce récit mythique venu de la fin de l’âge de bronze, soit douze ou treize siècles avant notre ère. D’abord, parce que tout son cinéma semble s’abreuver à des sources homériques…Les notions d’oubli dans Memento, les rapports père-fils dans Interstellar, les narrations enchâssées d’Inception…Ensuite, parce que ce poème qui raconte le retour chez lui d’un homme traumatisé par la guerre semble davantage nous concerner aujourd’hui, nous, hommes et femmes du XXIe siècle qui devons apprendre, comme Ulysse, à naviguer par temps géopolitiques troublés, perdus que nous sommes nous aussi dans une époque marquée par le règne des machines et dans une nature de plus en plus inhospitalière. Assistons-nous à la fin d’une civilisation ? C’est la question qui semble tarauder Christopher Nolan, œil bleu et chevelure dorée, et celle qui hante tout son film, de la chute de l’imprenable Troie, et du bain de sang et d’horreur qui s’ensuivit, jusqu’à la reconstruction possible d’un autre monde, avec Pénélope…Au fait, avant d’écouter Nolan en parler, qu’en dire, de son Odyssée ?
Passionnante, monumentale, épique, traversée de questionnements fondamentaux et de scènes d’action palpitantes, comme l’est l’épopée d’Homère. Peut-être son film le plus limpide et le plus terrifiant, le plus humain, aussi, et qu’il plaira à la fois aux connaisseurs de la question homérique et à ceux qui n’y connaissent rien, ou pas grand-chose. Bien sûr, il a dû faire des choix, et compresser quelques figures. Les adorateurs de la princesse Nausicaa la chercheront en vain, mais ils se consoleront avec Calypso, qui endosse son rôle, et celui des Lotophages en plus. Ceux qui attendaient aussi le grand hit de l’Odyssée, la réplique culte, le fameux « Mon nom est Personne », en seront aussi pour leurs frais. Mais ils trembleront comme des feuilles devant l’apparition du cyclope cannibale. D’autant que Nolan, tout en se l’appropriant, ne trahit jamais Homère et les principes qui gouvernent son poème, notamment cette « xenia », la grande loi d’hospitalité, dictée par Zeus, et qui a guidé le cinéaste. Quant à la réflexion qu’il déploie sur la fin d’un monde, à travers ce « peuple de la mer » dont toute l’Antiquité a parlé parce qu’il serait l’incendiaire d’une civilisation entière, elle devient passionnante quand Nolan suggère que nous pourrions bien être, nous aussi, les incendiaires de la nôtre. La guerre de Troie, telle que la raconte Homère, fut une boucherie qui marqua la fin de l’âge des héros et le début de la colère des dieux. Il fallait donc qu’arrive Nolan, l’IMAX en guise de lyre, pour nous le rappeler. Et nous ouvrir les yeux.






ENTRETIEN AVEC CHRISTOPHER NOLAN.
En quoi l’Odyssée vous a touché au point de souhaiter en tirer un film ? C’est une histoire qui fascine toutes les cultures depuis 3 000 ans, et elle contient des vérités universelles. On y retrouve cette idée très forte du nostos, le mot grec pour « retour », en l’occurrence, ici, du retour au foyer. Mais l’Odyssée, c’est aussi un récit d’apprentissage, une histoire d’amour à l’âge mûr, une histoire sur la guerre et sur l’après-guerre. On y trouve tant de vérités fondamentales. J’étais arrivé à un moment de ma vie où j’étais prêt à m’attaquer à un tel projet. Le monde de L’Odyssée nous est familier, nous en connaissons des fragments, mais l’œuvre n’avait jamais été traitée comme un film moderne, avec de gros moyens. Et je trouve qu’Homère, la forme même du poème la poésie épique est intrinsèquement cinématographique. C’est très visuel, très symbolique, et c’est un langage que le cinéma partage.
Nombre de vos films précédents étaient déjà traversés de thématiques présentes dans L’Odyssée. Diriez-vous que vous êtes depuis toujours un réalisateur homérique sans le savoir ? Tout à fait ! Car si certaines de ces références sont conscientes, d’autres non ! C’est à partir d’Interstellar, en réalité, que les choses se sont précisées. Mon frère Jonathan coauteur du scénario de Interstellar, évoquait beaucoup l’Odyssée pendant le tournage. Ne serait-ce que parce que l’une des grandes influences d’Interstellar était 2001, l’Odyssée de l’espace. J’avais déjà lu Homère à l’époque, mais c’est vraiment Jonathan, qui connaît très bien l’œuvre, qui a attiré mon attention sur l’Odyssée. Il m’a ensuite suggéré de lire le poème Ulysse, d’Alfred Tennyson et ça a été le déclic, notamment pour imaginer la fin du film…
D’accord mais chez Tennyson, si Ulysse repart, une dernière fois, « en quête d’un monde nouveau », c’est parce qu’il s’ennuie sur son île avec Pénélope ! Or, dans Interstellar ou Inception, l’amour est une force qui transcende le temps et l’espace. Comme la lecture que vous faites de l’Odyssée d’Homère, où c’est la fidélité de Pénélope et le désir d’Ulysse de rentrer auprès d’elle qui les sauvent. Tous les deux. Placez-vous l’amour comme véritable boussole de l’Odyssée ? Oui. C’est ce que je retiens, moi, de l’œuvre originale. C’est pourquoi je trouve que ma réinterprétation de la fin est cohérente avec le poème, même si je l’ai inventée. De toute façon, celle d’Homère, il faut l’interpréter. L’action de l’Odyssée s’étire sur dix ans, vingt si on lui ajoute celle de l’Iliade, et cette durée est l’un des éléments qui font la grandeur du poème car tout est défini par l’amour et par les liens humains, qui transcendent, en effet, le temps et l’espace. Le chien d’Ulysse, Argos, incarne cela, il ne vit que pour attendre le retour de son maître et cela va durer vingt ans rares sont les chiens qui vivent aussi longtemps. Et pendant vingt ans Pénélope résiste aux avances des prétendants, elle les tient à distance, elle maintient l’unité de sa demeure. Tout cela témoigne de la force de l’amour dans cette histoire. Et je voulais rendre hommage à cela dans la fin du film.
Vous avez dû faire de nombreux choix de coupe par rapport au texte homérique. Par exemple, vous avez passé à la trappe toute la séquence des Phéaciens…Alors que dans le texte, ce sont eux qui permettent à Ulysse de rentrer chez lui. Pourquoi ? J’ai dû opérer des choix difficiles, essentiellement par souci d’efficacité. Le poème d’Homère est caractérisé par la répétition des mêmes motifs…or, la répétition passe plutôt mal au cinéma. C’est pour cela que j’ai sélectionné des éléments qui me paraissaient incontournables et uniques, et avant de me replonger pour les besoins du film dans le poème homérique, j’ai d’ailleurs dressé une liste de ce qui m’était resté en mémoire, comme une base de travail. Circé, par exemple, m’apparaissait comme un personnage crucial dans l’intrigue. Pareil pour Pénélope. Je trouvais que Calypso, en revanche, pouvait fusionner avec Nausicaa…De la séquence des Phéaciens, en réalité, j’ai choisi de ne retenir que ce moment où Ulysse pleure en écoutant le barde raconter ses exploits, mais je l’ai attribuée à Télémaque, qui par ailleurs, chez Homère, vit la même chose à la cour de Ménélas car lui aussi est en larmes quand on lui raconte les exploits de son père, qu’il n’a jamais connu. En effet. Et voilà pourquoi dans l’Odyssée, il y a des épisodes très longs dont je n’ai tiré qu’un ou deux éléments. Et des épisodes très courts, mais qui restent gravés dans l’esprit des gens comme celui des mangeurs de lotos que j’ai choisi d’étirer et de changer de contexte.
De Circé, qui transforme les hommes d’Ulysse en porcs, vous faites une sorcière presque médiévale, avec son corbeau, sans la force de séduction de l’originale…Oui, parce que là encore je voulais éviter toute répétition. Il fallait que Circé soit très différente de Calypso. Cette dernière incarne l’idée de la tentation de se perdre, mais concernant Circé, j’ai trouvé que l’angle le plus intéressant pour l’appréhender était son rapport aux soldats et le fait qu’elle cherche à les transformer. Les mêmes réflexions m’ont conduit à modifier significativement l’apparence des Lestrygons, ces géants qui, chez Homère, sont finalement assez semblables au cyclope. L’autorité des dieux, j’y crois davantage quand elle provient de la nature.



Votre film surprend par son côté horrifique, à trois ou quatre reprises. La scène de la transformation des hommes d’Ulysse en porcs par Circé, est particulièrement terrifiante car on a vraiment l’impression que les malheureux se métamorphosent sous nos yeux, sans aucune image de synthèse…J’ai été très inspiré par le travail de maquilleurs d’effets spéciaux célèbres des années 1980 comme Rick Baker et Rob Bottin dans les années 1980. J’avais deux références pour cette scène…Le Loup-Garou de Londres de John Landis et La Compagnie des loups de Neil Jordan. On les a revus avec mon équipe chargée des effets spéciaux et je les ai mis au défi de trouver une approche différente pour l’Odyssée, tout en se basant sur la même technique de maquillages organiques, tactiles, réalisés devant la caméra. Je voulais aussi que Samantha Morton puisse participer à cette métamorphose à travers son jeu. Et comme c’est une très grande actrice, elle s’est mise à exercer sa magie de manière très spontanée, en modelant les corps avec ses propres mains, tout en fredonnant une chanson, dès la première prise, et tout le monde en a été si stupéfait qu’elle a été applaudie. Ce qu’on voulait, c’est vraiment chercher à embrasser le fantastique de cette épopée tout en permettant aux comédiens de s’approprier pleinement leur rôle et même d’aller plus loin. Pour certains autres effets spéciaux, je me suis aussi beaucoup inspiré des approches de Ray Harryhausen légendaire créateur d’effets spéciaux, disparu en 2013, sur Jason et les Argonautes et Le Choc des Titans, ainsi que des films de Peter Jackson et Guillermo del Toro.
Votre traitement des dieux est passionnant. Vous semblez, les concernant, avoir voulu gommer tout l’aspect « merveilleux » de L’Odyssée. On ne sait pas si Calypso est une immortelle, et peut-être n’est-elle qu’une pêcheuse sur son île. Quant à Athéna, la protectrice d’Ulysse, elle est jouée par Zendaya mais on ne sait pas très bien si elle « existe » vraiment. Elle n’est peut-être, au fond, que la mauvaise conscience d’Ulysse, un fantôme, le souvenir d’un crime de guerre… Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce choix ? Ce qui m’intéressait, concernant les dieux, c’était de représenter un monde où le soleil qui se lève le matin et le vent qui souffle sur le sable constituent la preuve absolue de leur existence. Pour ces peuples vivant à l’âge de bronze, les dieux sont partout autour d’eux, il n’est pas question de foi, c’est simplement là, c’est la réalité dans laquelle ils vivent. Et la technologie IMAX m’a paradoxalement aidé à faire saisir cette réalité-là. Parce que ces caméras sont extrêmement douées pour filmer la nature et présenter le monde au public d’une manière telle qu’il ne l’a jamais vue, et le transporter ailleurs. Pour donner l’idée de Poséidon, rien n’était au fond plus effrayant ni plus puissant que de submerger le spectateur, comme Ulysse dans son bateau, sous une explosion de vagues. L’autorité des dieux, j’y crois davantage quand elle provient de la nature. Quand le bruit du tonnerre retentit, pour moi, c’est plus fort que tout ce qu’un acteur pourrait faire, et l’on comprend immédiatement que c’est un message…Je trouve captivant d’aborder dans mes films notre crainte d’être, peut-être, la dernière génération de notre civilisation
De Batman The Dark Knight Rises à Tenet en passant par Interstellar et Oppenheimer, le motif de la possibilité de la fin de la civilisation traverse vos films. Dans votre Odyssée, c’est un véritable fil rouge, à travers l’évocation des fameux « Peuples de la mer », dont on sait peu de choses mais qui auraient déferlé sur la Méditerranée à la fin de l’âge du bronze…Pourquoi ce thème est-il si important pour vous ? Eh bien, cet élément du scénario vient de mon frère. Jonathan est obsédé par les peuples de la mer depuis quelques années, il m’en a beaucoup parlé et m’a fait lire des ouvrages à ce sujet. Et pour ma part, je trouve captivant d’aborder dans mes films notre crainte d’être, peut-être, la dernière génération de notre civilisation, et celle que les générations futures vivront dans un monde bien pire. Dans le cas précis de L’Odyssée, il s’agit d’un mystère lié à la naissance même du poème. On ne sait pas qui était Homère, mais on s’accorde sur le fait que L’Odyssée remonterait au VIIIe siècle avant notre ère et qu’elle évoque une période qui remonterait à environ 400 ans plus tôt, une époque où l’on a assisté à l’effondrement de la civilisation de l’âge du bronze, suivie de 400 ans de ténèbres. Ainsi, pour le public d’Homère, de grandes histoires telles que L’Odyssée évoquaient un passé mythique, grandiose, qu’on essayait alors de reconstruire. J’ai voulu rendre compte de cette idée dans le film. C’est pourquoi il s’ouvre et se termine avec la figure du barde, qui nous indique pourquoi cette histoire est racontée, et ce qu’elle signifie. Elle parle de la reconstruction d’un monde. Et de la reconstruire avec amour.
Qu’est-ce que The Odyssey vous a appris que vos films précédents ne vous avaient pas encore appris ? Que voilà une question difficile ! La vérité, pour moi, c’est que le film n’est pas terminé tant que le public ne l’a pas vu et ne m’a pas dit ce qu’il en pense. Les conversations comme celle que nous avons en ce moment sont pour moi le début d’un processus…Je fais des films pour le public et c’est lui qui, en un sens, les achève, et il me faudra plus de temps et de recul pour vous répondre.
À moins d’interroger les sirènes, qui détiennent la connaissance totale…Au fait, pourquoi Ulysse a-t-il l’air de souffrir autant dans le film, lorsqu’il écoute leur chant ? Au départ, si vous vous souvenez de la scène, il ne souffre pas. C’est subtil, mais il y a d’abord une forme d’extase. Ensuite, vous avez raison, il souffre, car le fait d’attacher quelqu’un à un mât et de lui interdire, par conséquent, la possibilité de répondre à l’appel, transforme cette extase en frustration immédiate du désir, puisque toute la tentation incarnée par les sirènes consiste précisément à les rejoindre…La façon dont nous avons voulu représenter, par la souffrance, ce qu’il entend, constitue, en quelque sorte, ma réponse à votre question. Matt Damon, qui joue Ulysse, parle, lui, d’une « crise existentielle » et je trouve que c’est une bonne manière, simple, de décrire ce qui se passe en lui. Pour moi, c’est le moment où Ulysse réalise qu’au fond il ne veut pas vraiment rentrer chez lui. Et c’est ça, la vérité essentielle que lui révèlent les sirènes. Qui, comme vous l’avez rappelé, savent tout…
FILMOGRAPHIE…13 films / 28 ans…












