33/ Pourquoi la Bombe..?

J. Robert Oppenheimer (1904-1967) est l’homme qui a dirigé les scientifiques américains chargés de concevoir la première bombe atomique. Son histoire est indissociable de celle d’Hiroshima et de Nagasaki, mais aussi d’un immense dilemme moral, peut-on inventer une arme capable de détruire des villes entières sans porter une part de responsabilité dans son utilisation ? Pour comprendre Oppenheimer, il faut regarder à la fois le physicien exceptionnel, le chef d’un projet militaire secret et l’homme qui, après la guerre, s’est retrouvé confronté aux conséquences de son travail. C’est un jeune physicien brillant il a 38 ans au moment du projet Manhattan, Robert Oppenheimer grandit dans une famille aisée. Très jeune, il se passionne pour les sciences, les langues et la philosophie. Après Harvard, il poursuit ses études en Europe et obtient son doctorat en physique en Allemagne, à Göttingen, en 1927. Il devient ensuite professeur aux États-Unis, notamment à Berkeley. Il ne se contente pas de la physique, il lit beaucoup, s’intéresse à la littérature et apprend même le sanskrit, une ancienne langue indienne.

 

En 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale, les États-Unis lancent le projet Manhattan, un programme secret destiné à fabriquer une arme nucléaire. Les dirigeants américains craignent que l’Allemagne nazie ne développe elle aussi la bombe. Le général Leslie Groves choisit Oppenheimer pour diriger le laboratoire scientifique de Los Alamos, au Nouveau-Mexique. Son rôle est considérable. Il doit réunir des scientifiques de premier plan, organiser leur travail et résoudre les difficultés scientifiques et techniques qui se dressent devant eux. Des milliers de personnes participent au projet, dans plusieurs sites secrets. Oppenheimer n’invente donc pas seul la bombe, il est le directeur scientifique qui coordonne et guide une immense équipe de chercheurs, d’ingénieurs et de techniciens. Le 16 juillet 1945, dans le désert du Nouveau-Mexique, a lieu l’essai Trinity sur la première explosion nucléaire de l’histoire. Le monde vient d’entrer dans l’ère atomique. Moins d’un mois après l’essai Trinity, les États-Unis utilisent deux bombes atomiques contre le Japon. Ces deux bombes reposaient sur des technologies différentes, mais toutes deux avaient été développées dans le cadre du projet Manhattan.

 

 

 

 

 

LE PERE DE LA BOMMBE ATOMIQUE…                     Présentation du film de Chritopher Nolan ICI

 

Robert Oppenheimer a dirigé la conception scientifique des bombes, mais ce n’est pas lui qui a pris la décision politique de les larguer sur Hiroshima et Nagasaki. Cette décision relevait du président américain Harry Truman et de son gouvernement. Après l’essai Trinity, Oppenheimer a évoqué un passage du texte sacré hindou Bhagavad-Gītā, qu’il avait étudié en sanskrit…Je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes. Elle exprime la puissance terrifiante qu’il venait de contribuer à libérer. Oppenheimer a rapporté cette réflexion après l’essai nucléaire. Il ne s’agit pas d’une déclaration faite au moment où la bombe a frappé Hiroshima. L’image qu’elle laisse est saisissante elle est celle d’un homme qui comprend que sa réussite scientifique vient de changer le destin de l’humanité. Oppenheimer aurait pu rester un héros national. Il devient pourtant une personnalité controversée. Après 1945, il conseille le gouvernement américain sur les questions nucléaires. Il soutient le contrôle international de l’énergie atomique et se montre réticent à l’idée de développer la bombe à hydrogène, beaucoup plus puissante que les bombes utilisées au Japon. Mais la guerre froide s’intensifie. Les États-Unis et l’Union soviétique se méfient l’un de l’autre, et les autorités américaines deviennent de plus en plus soupçonneuses envers les personnes ayant eu des liens avec des milieux communistes. En 1954, après une procédure de sécurité particulièrement conflictuelle, son habilitation lui permettant d’accéder aux secrets nucléaires est révoquée. Ses anciennes relations politiques et son opposition à certains programmes militaires pèsent lourd dans cette affaire. Il est ainsi écarté des décisions les plus sensibles du gouvernement américain, alors même qu’il avait joué un rôle essentiel dans la création de la bombe atomique. En décembre 2022, le gouvernement américain annulera officiellement la décision de 1954.

 

 

 

 

Je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes…

 

Après cette mise à l’écart, Oppenheimer poursuit ses travaux intellectuels et dirige l’Institute for Advanced Study de Princeton jusqu’en 1966. En 1963, il reçoit le prix Enrico Fermi, une distinction importante qui marque une forme de reconnaissance officielle. meurt d’un cancer de la gorge le 18 février 1967, à l’âge de 62 ans. Son héritage reste profondément ambigu. Il a contribué à une avancée scientifique majeure, mais aussi à la création d’une arme dont les conséquences humaines ont été catastrophiques. Après la guerre, il a défendu un contrôle plus strict de l’armement nucléaire, sans pour autant pouvoir revenir sur ce qui avait été accompli. Le film Oppenheimer de Christopher Nolan, sorti en 2023, retrace principalement trois périodes : la carrière scientifique d’Oppenheimer, la construction de la bombe et son affrontement politique avec les autorités américaines après la guerre. Le film restitue bien les grands événements historiques, mais il condense certains épisodes et dramatise des conversations privées. Il ne faut donc pas considérer chaque dialogue ou chaque scène comme un témoignage historique exact. Son intérêt majeur est de montrer que l’histoire ne se limite pas à la fabrication d’une arme, elle concerne aussi les hommes qui l’ont rendue possible et les conséquences de leurs décisions. Ce qui me paraît le plus frappant dans son histoire, surtout lorsque l’on s’intéresse aujourd’hui à Hiroshima et à Nagasaki, c’est ce paradoxe, Oppenheimer a contribué à fabriquer une arme pour mettre fin à une guerre, puis a consacré une partie de sa vie à alerter sur les dangers de la puissance nucléaire.

 

 

Il n’était ni le seul responsable de cette invention, ni le décideur du bombardement. Mais il en est devenu le visage le plus célèbre, parce qu’il incarnait mieux que quiconque la rencontre entre le génie scientifique, le pouvoir militaire et la responsabilité humaine. C’est aussi ce qui rend son histoire toujours actuelle, à partir de quel moment le scientifique doit-il se sentir responsable de l’usage que le pouvoir fait de ses découvertes ?

 

 

 

 

 

L’Enola Gay…                                         Stanley Kubrick dans Docteur Folamour nous dit tout sur la folie des hommes…

 

Bombardier américain qui a largué la première bombe atomique utilisée contre une population, le 6 août 1945, sur Hiroshima. Son nom est devenu l’un des symboles les plus puissants et les plus douloureux de l’histoire du XXe siècle. Derrière ce nom se trouvent un avion exceptionnel pour son époque, un équipage de douze hommes et un commandant qui a assumé sa mission jusqu’à la fin de sa vie. L’Enola Gay était un Boeing B-29 Superfortress, un bombardier lourd américain construit pendant la Seconde Guerre mondiale. Cet appareil était un concentré de technologie pour les années 1940 avec pressurisation de certaines parties de l’avion, systèmes de visée élaborés et armement défensif télécommandé. L’Enola Gay avait été spécialement préparé pour transporter la bombe atomique, baptisée Little Boy. Celle-ci pesait environ 4,4 tonnes et mesurait près de 3 mètres de long. Le nom de l’avion n’était pas un nom de code militaire. Il avait été choisi par son commandant, qui l’avait peint sur le fuselage. L’avion portait le prénom et le nom de la mère du pilote Enola Gay Tibbets. Le colonel Paul Warfield Tibbets Jr., né en 1915, avait choisi de baptiser ainsi son appareil en hommage à sa mère, avec laquelle il entretenait une relation importante. Ce détail presque familial contraste avec l’événement auquel l’avion allait être associé. Le nom d’une mère allait rester lié, pour toujours, à la destruction d’une ville et à la mort de dizaines de milliers de personnes.

 

Paul Warfield Tibbets Jr. (1915-2007) était un pilote militaire américain expérimenté. Il avait combattu en Europe avant de prendre la tête du 509e groupe composite, une unité spécialement constituée pour préparer les missions atomiques. Il ne fut pas simplement le pilote de l’Enola Gay, il avait participé à la préparation de l’opération et choisi personnellement l’avion qu’il piloterait. Tibbets était considéré comme un excellent aviateur. En 1945, il avait 30 ans. Il savait que la mission serait exceptionnelle par son importance militaire, mais aussi par la nature de l’arme qu’il allait utiliser. Il avait été informé des caractéristiques de la bombe et avait participé à la préparation des procédures nécessaires à son largage.

 

 

 

 

Déroulement de cette mission historique…2h45/ l’Enola Gay décolle de l’île de Tinian, dans les Mariannes, dans le Pacifique. Pendant le vol le navigateur Theodore « Dutch » Van Kirk suit l’itinéraire prévu. Le capitaine de marine William Parsons et son assistant Morris Jeppson s’occupent des opérations techniques liées à la bombe. 8h15 au-dessus d’Hiroshima, le bombardier Thomas Ferebee effectue le largage de Little Boy, à environ 9 600 mètres d’altitude. 43 secondes plus tard, la bombe explose à environ 600 mètres au-dessus de la ville. Après l’explosion, l’avion est secoué par les ondes de choc. Tibbets effectue un virage d’évitement pour éloigner l’appareil de la zone de l’explosion. L’avion revient à Tinian après un vol d’environ douze heures. La mission a réussi du point de vue militaire. Mais Hiroshima vient de subir une catastrophe humaine sans précédent dans l’histoire de la guerre nucléaire. Au moment de l’explosion les membres de l’équipage ont vu un éclair d’une intensité extraordinaire, puis le champignon atomique s’élever au-dessus de la ville. Le mitrailleur de queue, George « Bob » Caron, a photographié le nuage depuis l’avion. Cette image est devenue l’une des photographies les plus connues de la Seconde Guerre mondiale. Le copilote Robert Lewis aurait été profondément bouleversé. Dans son journal, il consigna une réaction devenue célèbre, souvent rapportée sous cette forme…

 

 

 

 

 

« Mon Dieu, qu’avons-nous fait ? »

 

La formulation exacte et les circonstances de cette phrase ont été discutées dans les récits ultérieurs, mais elle traduit le choc associé à cette mission. Les membres de l’équipage n’ont pas tous vécu l’événement de la même manière. Certains ont défendu leur action comme une nécessité militaired’au, tres ont exprimé des interrogations sur les conséquences humaines de la bombe. Tibbets a, durant toute sa vie, défendu la décision d’avoir largué la bombe. Il estimait que sa mission était militaire et qu’elle contribuerait à mettre fin à la guerre. Il soutenait que l’utilisation de l’arme pouvait éviter une invasion du Japon qui aurait entraîné de nouvelles pertes massives parmi les soldats américains et japonais. Il n’a pas exprimé de repentir public comparable à celui que l’on pourrait attendre d’un homme ayant participé à la destruction d’une ville. Il faut cependant replacer sa position dans le contexte de 1945, le Japon n’avait pas encore capitulé, les combats du Pacifique avaient été extrêmement meurtriers et les dirigeants américains cherchaient à obtenir une fin rapide de la guerre. La décision reste historiquement débattue. Certains historiens estiment que la bombe a accéléré la capitulation et évité une invasion particulièrement coûteuse. D’autres soulignent que le Japon était déjà très affaibli, que l’entrée en guerre de l’Union soviétique a joué un rôle majeur et que la nécessité de larguer les bombes sur des villes reste contestée. Tibbets est mort en 2007, à l’âge de 92 ans, sans avoir renié sa décision. L’avion a été conservé puis restauré par le Smithsonian National Air and Space Museum. Il est aujourd’hui exposé au Steven F. Udvar-Hazy Center, près de Washington, aux États-Unis. Sa conservation a elle-même suscité des débats sur…Faut-il présenter l’appareil comme une prouesse de l’aviation militaire, comme un instrument de destruction, ou comme un témoin historique qui oblige à regarder ces deux réalités en face ? Il est possible de comprendre l’histoire technique de l’avion sans oublier ce qu’il a fait subir à Hiroshima. Hiroshima une ville reconstruite, vivante, qui accueille des visiteurs du monde entier. C’est précisément ce contraste qui rend l’histoire de l’Enola Gay si saisissante.

 

 

Le 6 août 1945, un avion a largué une bombe en quelques secondes. Les conséquences ont traversé les décennies…Des vies détruites, des survivants marqués durablement, des familles endeuillées et une ville entière devenue un symbole mondial de la paix. L’Enola Gay n’est pas seulement un avion qui a participé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi un rappel de ce que la technologie humaine peut accomplir lorsqu’elle met sa puissance au service de la destruction.

 

 

 

 

 

 

Le 9 août 1945, à 11h02, une bombe atomique américaine explose au-dessus de Nagasaki. L’avion qui la transporte est un bombardier B-29, comme celui qui avait largué la première bombe atomique sur Hiroshima trois jours auparavant. la mission de Nagasaki ne s’est pas déroulée comme prévu. Cet avion le Bockscar un bombardier lourd Boeing B-29 Superfortress avait été spécialement modifié pour transporter une bombe atomique. Son nom venait de son premier équipage habituel, commandé par le capitaine Frederick Bock. Mais, le jour de la mission, ce n’est pas lui qui le pilotait, les équipages avaient échangé leurs appareils.

 

Charles W. Sweeney 25 ans était un pilote expérimenté. Le 6 août 1945, il avait déjà participé à la mission sur Hiroshima, mais aux commandes d’un autre avion, le Great Artiste, chargé d’observer et de mesurer les effets de l’explosion. Trois jours plus tard, il commandait le Bockscar et son équipage lors de la mission sur Nagasaki. L’avion devait initialement bombarder Kokura, où se trouvaient d’importantes installations militaires et industrielles. Mais les nuages et la fumée empêchaient de distinguer correctement le point de visée. Après plusieurs passages, Sweeney décida de rejoindre la cible de remplacement. Le carburant commençait à manquer et les conditions météorologiques restaient difficiles. Une ouverture dans les nuages permit finalement au bombardier Kermit Beahan de repérer le point de visée et de larguer la bombe Fat Man. La bombe explosa à 11h02, heure locale, à environ 500 mètres d’altitude. La topographie vallonnée de Nagasaki limita une partie des destructions, sans empêcher une catastrophe humaine immense. Douze hommes participaient à la mission à bord du Bockscar. dont Jacob Beser spécialiste des contre-mesures radar, le seul homme à avoir participé aux deux missions. Sweeney a poursuivi sa carrière militaire après la guerre. Il est devenu général de division dans la Garde nationale aérienne américaine et a pris sa retraite en 1976. Il a ensuite défendu publiquement la décision d’utiliser les bombes atomiques, considérant qu’elles avaient contribué à mettre fin à la guerre. Cette interprétation reste liée à un débat historique majeur sur les raisons de la capitulation japonaise, les victimes civiles et les conséquences humaines de l’arme nucléaire. Le Bockscar, lui, a été retiré du service en 1946 avant d’être transféré au musée de l’armée de l’air américaine en 1961.

 

Le 9 août 1945, après plusieurs passages au-dessus de Kokura, l’équipage comprend que le temps presse. Le carburant manque, la visibilité est mauvaise et le retour à la base de Tinian devient de plus en plus incertain. À Nagasaki, une trouée dans les nuages permet finalement au bombardier de repérer sa cible. La bombe Fat Man est larguée. L’onde de choc atteint le Bockscar et secoue brutalement l’appareil. Un membre de l’équipage la décrira comme un coup porté à l’avion avec un énorme poteau. Au-dessous d’eux, un nuage gigantesque s’élève et prend la forme caractéristique d’un champignon. Fred Olivi racontera plus tard que le nuage semblait se rapprocher de leur appareil. Charles Sweeney fait alors plonger le bombardier pour s’écarter de cette masse qui monte dans le ciel. Les hommes viennent de larguer une arme dont les effets dépassent tout ce qu’ils peuvent réellement observer depuis leur cockpit. Une mission qui a failli se terminer par un crash, le Bockscar ne peut plus rejoindre directement Tinian avec le carburant restant. L’équipage se dirige vers Okinawa, à plusieurs centaines de kilomètres. L’avion se pose avec deux moteurs hors service, et une réserve de carburant extrêmement faible. Le Bockscar a survécu de justesse.

 

 

 

 

Charles W. Sweeney le pilote a poursuivit une carrière militaire, il défendra jusqu’à la fin de sa vie la décision d’avoir utilisé la bombe atomique. Il meurt en 2004, à 84 ans. Frederick J. Olivi le copilote, après la guerre, il continue à servir dans la réserve de l’armée de l’air et travaille pour les services municipaux de Chicago. Il témoigne publiquement de la mission et publie un récit intitulé Decision at Nagasaki. Il meurt en avril 2004, à 82 ans. Jacob Beser le spécialiste radar le seul homme à avoir été présent à bord des deux avions ayant largué les bombes atomiques l’Enola Gay au-dessus d’Hiroshima et le Bockscar au-dessus de Nagasaki. Plusieurs membres de l’équipage, dont Sweeney et Olivi, ont expliqué qu’ils estimaient la bombe nécessaire pour mettre fin à la guerre et éviter, selon leur analyse, une invasion du Japon qui aurait entraîné de très nombreuses victimes. D’autres témoignages révèlent surtout le caractère extraordinaire et difficile à décrire de ce qu’ils avaient vu. Ces déclarations doivent être replacées dans leur contexte car elles proviennent de militaires qui avaient participé à une opération dont ils ont ensuite défendu la justification. Elles ne suffisent pas, à elles seules, à trancher le débat historique sur la nécessité du bombardement. En face de leurs témoignages se trouvent ceux des survivants japonais, les hibakusha, qui ont vécu les brûlures, les destructions, les irradiations et la perte de leurs proches. Lors des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, 3 avions étaient présents dans le groupe qui a survolé chaque ville au moment du largage de la bombe. Mais les missions mobilisaient au total davantage d’appareils. Pour Hiroshima le 6 août 1945 il y avait 3 avions au-dessus de la ville, l’Enola Gay, qui largue la bombe Little Boy, et deux avions d’accompagnement The Great Artiste, transporte des instruments scientifiques et Necessary Evil assure notamment la photographie et l’observation. Pour Nagasaki le 9 août 1945 il y avait aussi 3 avions dans le groupe principal de la mission le Bockscar largue la bombe Fat Man. The Great Artiste mesure les effets de l’explosion. Big Stink assure l’observation et la photographie. Deux autres avions, l’Enola Gay et le Laggin’ Dragon, avaient effectué des missions de reconnaissance météorologique. Les Américains ne voulaient pas seulement larguer la bombe. Ils souhaitaient aussi…Vérifier les conditions météorologiques, mesurer la puissance de l’explosion, photographier le champignon atomique et les destructions, observer les effets de la bombe.

 

Les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki ont été larguées par les États-Unis à trois jours d’intervalle, en août 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La version officielle qu’elles avaient le même objectif militaire et politique contraindre le Japon à capituler mais elles étaient différentes par leur conception, leur puissance et les conditions dans lesquelles elles ont explosé.

 

Hiroshima / 6 août 1945 Nom de code / Little Boy 15 kilotonnes Bombe à l’uranium 235.

Nagasaki / 9 août 1945 Nom de code / Fat Man 21 kilotonnes Bombe au plutonium 239.

 

La ville d’HIROSHIMA était largement construite sur une plaine. L’onde de choc s’est propagée dans toutes les directions et a ravagé une immense partie de l’agglomération. NAGASAKI une ville encaissée, ses collines et ses vallées ont limité la propagation des destructions dans certains secteurs. La bombe a frappé la vallée d’Urakami, au nord du centre historique. La bombe de Nagasaki était environ 40 % plus puissante que celle d’Hiroshima, mais la géographie a protégé une partie de la ville. Les estimations des décès cumulés jusqu’à la fin de décembre 1945 sont les suivantes…Hiroshima 140 000 / Nagasaki 74 000. Décès estimés à la fin de 1945, comprenant les morts immédiates et celles survenues ensuite, notamment à cause des brûlures et des irradiations. Les survivants, appelés hibakusha, ont souvent souffert pendant des décennies de maladies liées aux radiations, de traumatismes psychologiques et de discriminations. Après Hiroshima, le gouvernement japonais n’avait pas encore accepté la capitulation. Le 8 août, l’Union soviétique déclara la guerre au Japon et lança son offensive en Mandchourie. Le 9 août, les États-Unis larguèrent la seconde bombe. Le Japon annonça son acceptation de la capitulation le 15 août 1945.

 

Il reste une question historique majeure, encore débattue aujourd’hui, les deux bombardements étaient-ils nécessaires pour obtenir la capitulation japonaise, ou le Japon aurait-il capitulé autrement, notamment après l’entrée en guerre de l’Union soviétique ? Tous ne s’accordent pas tous sur la réponse. Hiroshima et Nagasaki deux villes, deux sociétés entières qui ont dû se reconstruire après une catastrophe humaine sans précédent.

 

 

 

 

UNE AUTRE VERSION DE L’HISTOIRE…

 

Dans « Le monde comme projet Manhattan », Jean-Marc Royer bat en brèche la légende du bombardement de Hiroshima et de Nagasaki comme moyen de mettre un terme à la guerre. Pour les promoteurs états-uniens de la bombe atomique au sein du « projet Manhattan », l’enjeu était celui de « l’exercice du leadership mondial ». Ils ont donc recherché l’effet de destruction maximal. On croyait tout savoir. On ne savait rien. Voilà le constat qui s’impose à la lecture des premiers chapitres de l’ouvrage de Jean-Marc Royer. On croyait tout savoir ou presque du « projet Manhattan » et de son aboutissement : le largage au-dessus d’Hiroshima (puis de Nagasaki) de la première bombe atomique par les États-Unis début août 1945. Côté jardin, l’explication était limpide…Pour éviter les pertes prévisibles liées à une invasion du Japon, on avançait le chiffre de 500.000 militaires états-uniens, et contraindre Tokyo à capituler, les États-Unis avaient opté pour une solution radicale en faisant exploser au-dessus des deux villes nippones une arme nouvelle au pouvoir destructeur sans équivalent, mise au point par des scientifiques particulièrement brillants. Le calcul était le bon puisque le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki allait être suivi peu après par une reddition du Japon et le retour de la paix. 

 

« Le plus important projet militaire de tous les temps et, simultanément, le plus secret »

 

Voilà pour la légende que le livre s’emploie à démonter en exhibant sous nos yeux quantité de pièces à conviction, au profit d’une tout autre histoire. Celle d’une entreprise folle, d’un projet prométhéen conduit effectivement par la fine fleur des savants atomistes états-uniens et européens exilés outre-Atlantique avec la complicité active d’une escouade de galonnés et le concours intéressé des grands noms de l’industrie, de Dupont à Monsanto en passant par Kodak et General Electric. Einstein a-t-il eu sa part de responsabilité en attirant l’attention des autorités américaines sur les caractéristiques de l’uranium ? Royer affirme qu’une lettre d’Albert Einstein au président Roosevelt a beaucoup contribué à faire de la recherche atomique une priorité politique. Une biographie récente du célèbre physicien Einstein. Les vies d’Albert, de Vincenzo Barono, éd. De Boeck Supérieur, affirme le contraire et assure que la fameuse lettre, datée de 1939, « n’avait pas été concluante ».

 

 

 

 

Des opératrices de calutron, à l’usine Y-12 de Oak Ridge, pendant la Seconde Guerre mondiale. Les calutrons servaient à raffiner le minerai d’uranium. Tout est gigantesque, hors-norme dans le projet Manhattan, « le plus important projet militaire de tous les temps et, simultanément, le plus secret ». Fin 1944, il occupait plus de 100.000 personnes et en a mobilisé près d’un demi-million, pour des durées variables, entre 1942 et 1945. Des dizaines de sites industriels, 32 au total étaient concernés. Sur celui de Hanford, dans l’État de Washington, où fut construit un réacteur nucléaire, il n’y avait pas moins de 1.200 bâtiments. Les dimensions de certains d’entre eux construits dans le cadre du projet donnent le vertige avec 260 mètres de long, 30 mètres de large, autant en hauteur, et aucune fenêtre pour celui baptisé « Queen Mary » destiné à la séparation chimique du plutonium. Un autre site, celui d’Oak Ridge, s’étalait sur une superficie deux fois plus étendue que Paris. « Le complexe scientifico-militaro-industriel » était décidé à utiliser la nouvelle arme désormais entre ses mains. Le coût du programme, quintessence de la modernité industrielle de l’époque, est tout aussi colossal, équivalent à celui de la Nasa lorsqu’elle s’est lancée dans la conquête spatiale quelques décennies plus tard. Le plus étonnant, observe l’auteur, est que ces dépenses pharaoniques furent engagées sans la certitude de réussir. Une première explosion atomique menée à bien en juillet 1945 dans le désert du Nouveau Mexique, quel enchaînement a conduit à larguer des bombes au-dessus du Japon ? JPour contrer la menace nazie que fut lancé le projet Manhattan. Les États-Unis redoutaient que l’Allemagne nazie acquière la bombe avant eux. Mais, dès 1943-1944, cette hypothèse était exclue et c’est donc le Japon impérial qui devenait la cible naturelle, mais pas obligée. Car rien n’obligeait à passer à l’acte. En mai 1945, l’Allemagne défaite, le Japon n’était pas en meilleure posture. Il était à genoux et, à Tokyo, une partie de la classe dirigeante, que ne désavouait pas l’empereur, était disposée à une reddition sans condition pour peu que l’institution impériale soit sauvegardée. Mais, il était trop tard. Aux États-Unis, les acteurs du projet Manhattan le complexe scientifico-militaro-industriel » étaient décidés à utiliser la nouvelle arme désormais entre leurs mains. Il s’agissait d’ailleurs moins de vaincre des Japonais exsangues que de prendre le dessus face à l’Union soviétique, le nouveau rival sur la scène mondiale. « L’exercice du leadership mondial » était en jeu. Il demeure…

 

Dès lors, l’effet de la bombe devait être maximal, pas question de la faire exploser à titre de démonstration dans une zone désertique, de viser un site industriel japonais éloigné de tout centre urbain ou de prévenir la population civile pour qu’elle évacue les lieux. Non. Était recherché un effet maximal en termes de destruction « Produire un effet de focalisation du souffle qui augmenterait considérablement les dégâts de l’explosion ». Ce sera le cas au terme d’une sélection de villes-cibles. Ainsi, Hiroshima l’a emporté, selon un document officiel, parce qu’« il s’agit d’un important dépôt de l’armée et d’un port d’embarquement au milieu d’une zone industrielle urbaine. C’est une bonne cible radar et d’une dimension telle qu’une grande partie de la ville pourrait être gravement endommagée. Il y a des collines adjacentes, qui sont susceptibles de produire un effet de focalisation du souffle qui augmenterait considérablement les dégâts de l’explosion ». Kyoto, la capitale culturelle du Japon, figurait également sur la liste. Elle présentait un avantage psychologique dans le fait que Kyoto étant un centre intellectuel japonais, les gens y seront mieux à même d’apprécier l’importance d’une telle arme. Mais, pour d’autres raisons, elle ne fut pas choisie. Il serait absurde d’isoler les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki du fil de l’Histoire, soutient l’auteur. Au même titre qu’Auschwitz-Birkenau, ils s’inscrivent dans une trame qui s’articule depuis le XIXe siècle autour de trois « inventions »…La naissance des États-nations, les découvertes scientifiques et l’essor du capitalisme. Ce sont ces trois facteurs qui ont débouché sur les « crimes contre l’humanité » du XXe siècle parmi lesquels l’auteur, ingénieur de formation, féru de sociologie et de psychanalyse, et homme de gauche revendiqué, range Hiroshima-Nagasaki. Le succès des thèses eugénistes, les massacres de la Grande Guerre sont d’autres jalons de cette même barbarie que l’Occident refoule, écrit Royer.

 

 

On peut ne pas partager en totalité l’analyse de l’auteur, lui reprocher de faire la part trop belle à une psychanalyse de plus en plus décriée, son travail sur le projet Manhattan, et les ponts qu’il établit entre Hiroshima et l’accident de la centrale de Fukushima et les mensonges officiels auxquels il a donné lieu donnent à réfléchir. Au cœur d’un système politique ou au cœur de l’Homme, la barbarie est toujours là.