Marcello. La classe !

« Marcello ! » Dans La Dolce Vita, son prénom résonnait sur la via Veneto. Dans la vie, c’était pareil. Mastroianni ne se prenait pas pour une vedette. Pourtant, quelle carrière! Cent soixante films au compteur. Ce faux paresseux acceptait tout. Le cinéma était sa famille. Seul refus d’obstacle, il n’a jamais voulu passer à la mise en scène, à l’inverse de beaucoup de ses confrères. On l’imagine en latin lover. Il a joué des types qui étaient le contraire de ça. Dans Le Bel Antonio (1960), il est impuissant. Dans Une journée particulière (1977), il est homosexuel. Il a même été prêtre devant la caméra de Dino Risi…J’ai une grande facilité à me dépouiller de moi-même, avouait celui qui déconcertait ses partenaires par son apparente nonchalance. Sur les plateaux, il demandait qu’une ligne de téléphone lui soit réservée, pour pouvoir appeler entre deux prises. Organiser sa soirée lui semblait important. Cela ne l’empêchait pas de connaître son texte au rasoir. Il aura illustré à merveille, avec un charme sidérant, la lâcheté masculine. Le benêt du Pigeon, avec son béret, deviendra l’homme qu’aimaient les femmes. Il portait des costumes sombres, tirait sur sa cigarette d’un air soucieux, souriait avec toute la tristesse du monde.

 

 

 

 

Qu’il le veuille ou non, La Dolce vita a joué un rôle déclencheur dans la carrière de Marcello Mastroianni. Selon moi, il naît en tant qu’acteur à ce moment-là. Il est très intéressant de constater qu’il a en quelque sorte dépassé les intentions de Federico Fellini. Le réalisateur avait refusé les plus grands acteurs, dont Paul Newman, pour interpréter le personnage principal de son film. Il cherchait quelqu’un de normal, de banal. Son choix se porte alors sur Mastroianni. Mais le résultat final n’est pas du tout celui escompté par Fellini…Le charme de l’acteur italien explose à l’écran. Son personnage n’a absolument plus rien de «banal». Je pense que même Fellini a été surpris par «l’éclosion» de Marcello Mastroianni. Par la suite, La Dolce Vita conditionnera toute la carrière de Mastroianni, même s’il refuse de le reconnaître. Nombre de ses autres rôles seront des citations indirectes de ce film fondateur. Dans Intervista, en 1987, Federico Fellini orchestre par exemple les retrouvailles de Marcello Mastroianni et d’Anita Ekberg, presque trente ans après la célèbre scène de la fontaine…

 

 

 

 

 

 

 

 

Sa rencontre avec Fellini fut à marquer d’une pierre blanche. Le journaliste de La Dolce Vita se transforma en mythe. À sa sortie en Italie, le film fut interdit aux moins de 18 ans. Le succès fut tel que Mastroianni reçut des propositions de Hollywood. Pas son genre. Où aurait-il dîné ? Il n’y a pas de trattoria, à Beverly Hills. Quand on pense qu’au départ le producteur Dino De Laurentis avait insisté pour que Paul Newman tienne le rôle principal. Avant le premier tour de manivelle, Mastroianni perd dix kilos et rafle la mise en séducteur désenchanté. Fellini disait qu’eux deux ressemblaient…A des naufragés sur un radeau qui allait au gré du vent. La Dolce Vita entre tellement dans la légende que dans Nous nous sommes tant aimés, Ettore Scola embauche Mastroianni pour rejouer la fameuse séquence de la fontaine de Trevi. Dans 8 1/2 (1963), l’acteur incarne un artiste en panne, le double du réalisateur. Il se baigne en gardant son chapeau sur la tête…Le plus beau film que j’aie jamais vu.

 

 

 

 

Dans La Notte (1961), il se sépare de Jeanne Moreau sous l’œil d’Antonioni. Mauvais souvenir, mais beau film. Effectivement, les repas avec le cinéaste de l’incommunicabilité ne devaient pas l’enchanter. Il préférait rigoler avec ses copains. Avec Dino Risi, c’était autre chose. Pour lui, il accepte de jouer en russe. C’est sur le tournage du Temps des amants, en 1968, qu’il rencontre Faye Dunaway. Coup de foudre. L’Américaine finit par rompre car Mastroianni refuse de divorcer de Flora, qu’il a épousée en 1950. Il ne le fera d’ailleurs jamais. Catherine Deneuve lui donne la réplique dans Ça n’arrive qu’aux autres (1971). On connaît la suite. Le fils de menuisier tient dans ses bras les plus belles femmes. La liste est longue: Claudia Cardinale, Sophia Loren, Raquel Welsh, Nastassja Kinski, Jacqueline Bisset. La méthode ? Stanislavski ? Qu’on ne l’embête pas avec ça…Donc, j’étais acteur mais surtout spectateur de ce qui se passait autour de moi.

 

 

 

 

Il eut deux fois le prix d’interprétation à Cannes. Son métier lui permet d’être «un Gitan» ou «un touriste de luxe». Il n’aimait pas montrer ses jambes, qu’il trouvait trop maigres. Il a dit oui à Leo the Last (1970) sans parler un mot d’anglais parce que John Boorman lui avait bien plu. Il a été Malaparte, Casanova et L’Étranger de Camus. Ce farceur a travaillé avec Angelopoulos et Mikhalkov. Dans La Grande Bouffe (1973) il est celui qui meurt le premier. Dans la réalité, un cancer du pancréas s’invita au générique. « Je voudrais mourir à Noël », disait-il à la fin. Marcello Mastroianni s’est éteint le 19 décembre 1996. À cinq jours près, c’est bête.

 

 

 

 

Marcello Mastroianni avait une manière bien à lui, très distancée, d’aborder le cinéma, il a très souvent été amené à interpréter le rôle du mari volage, celui qui refuse farouchement de quitter son épouse, et continue d’entretenir de nombreuses liaisons. Et c’est assez curieux de constater que la vie personnelle de Mastroianni se rapproche de celle de ces différents personnages. On peut dire qu’il y a une véritable porosité entre la fiction et la réalité ! Il a la même indécision dans son rapport aux femmes, la même nonchalance un peu lâche que le héros de Otto e mezzo…qu’il considérait comme le plus beau film du monde.

 

 

 

Les acteurs vivent longtemps, car ils changent souvent d’air

Marcello Mastroianni

 

On est des êtres disponibles, voilà ! Dans la tradition, les acteurs sont nomades. On dit d’ailleurs que c’est pour cela que les acteurs vivent longtemps, car ils changent souvent d’air. Très souvent, les acteurs, on choisit un film car on a besoin d’argent. Ils ont toujours besoin d’argent. Je ne sais pas pourquoi, parce que pourtant on en gagne ! Peut-être que des fois, c’est un peu trop facile, c’est vrai. Si le scénario est bien écrit, si le caractère est bien développé par les auteurs, vous pouvez inventer un maçon même si vous ne l’avez jamais vu travailler, quand un acteur joue un fou, il se rend dans un hôpital pour l’observer. Moi ça me fait rire parce que, ce n’est pas vrai, ça doit sortir de dedans. Parce que si vous vous mettez à étudier un fou, sa folie, ses tics, ces choses, ce que vous faites, ça devient de l’imitation qui part de l’extérieur, mais moi, je n’aime pas ce genre de truc-là. Ça me fait rire même, c’est de l’invention. Il ne faut pas imiter. C’est une tentative de se retrouver. De se trouver ! De se reconnaître. Et on le fait à travers des personnages, c’est la raison pour laquelle on cherche. J’ai fait tellement de conneries moi-même. Non, ce n’est pas un modèle, c’est la carrière normale d’un acteur. Jouer tous les rôles, passant de l’intellectuel au maçon, avec la même justesse, c’est normal…Comme ce papier blanc sur lequel c’est très facile de mettre une couleur, de dessiner quelque chose et d’avoir une autre physionomie, une autre nature. Ce n’est pas extraordinaire. C’est notre avantage, notre limite. Moi, j’aime laisser les choses arriver comme ça, sans hypothéquer le futur. C’est comme en amour…

 

 

 

 

Lorsqu’on demandait à Federico Fellini s’il avait des alter ego dans ses films, il répondait, par boutade, que Anita Ekberg et Giuletta Massina étaient, au fond, des alter ego. Mais, en réalité, son seul et véritable alter ego était Marcello Mastroianni. Au moment du casting de Dolce Vita, Dino de Laurentis, le producteur, voulait que le héros soit incarné par Paul Newman. Le réalisateur y était totalement opposé…Paul Newman dans le rôle d’une reporter de la Via Veneto, une star pour raconter l’histoire de quelqu’un qui était précisément le contraire d’une star ! Fellini avait choisi Mastroianni après l’avoir vu au théâtre, dirigé par Luchino Visconti. Il avait accepté ce comédien agréable, sympathique et absolument pas présomptueux. Ils se sont rencontrés plusieurs fois et ont fini par devenir très amis. Mais pour qu’il devienne vraiment le personnage, il fallait le rendre plus sombre, lugubre et tout s’est joué avec le maquillage avec de faux sourcils, un maquillage appuyé, toujours vêtu de noir, pour tenter de le rapprocher du modèle que le cinéaste avait en tête. Et il se révéla parfait. Il appréciait aussi que Mastroianni ne demande jamais à lire le script avant le tournage, qu’il fasse confiance au metteur en scène en disant…Si on sait tout à l’avance, où est le plaisir ? Marcello incarnera son double parfait dans Dolce Vita, Huit et demi – La cité des femmes et Ginger et Fred, le metteur en scène avait trouvé son double mais surtout une amitié indéfectible.

 

 



MARCELLO, TU ES MON AMI, UNE SORTE D’EXCROISSANCE DE MON BRAS…

 

Marcello est pour moi beaucoup plus qu’un acteur, il est mon ami, une sorte d’excroissance de mon bras qui s’allonge, devient visage humain et s’inscrit dans le cadre de l’écran. Il m’est difficile de parler de Marcello en termes professionnels et non sentimentaux. C’est toujours l’image du copain, de la camaraderie “viteIlonienne” qui recouvre les autres. Cela dit, j’aimerais quand même lui rendre justice en tant qu’acteur. Il est d’une subtilité remarquable ; même ses limites, il les transforme en qualités. Son caractère mouvant, moelleux, fluide, malléable, incertain, lui confère l’aisance indispensable pour se glisser dans les personnages. Jamais rigide, ni crispé, à peine individualisé. Marcello est un ambassadeur, un trait d’union, un ami du spectateur. C’est l’Italien sympathique sur qui on projette ce qu’il y a de meilleur en nous mais aussi à qui l’on pardonne les défauts parce qu’ils sont les nôtres. Il possède une plasticité, une tolérance admirables, il donne toujours l’impression de pouvoir s’améliorer, de pouvoir rompre avec de vilaines habitudes. Cela nous fait plaisir parce que, nous aussi, nous cherchons à changer, à liquider les restes de notre adolescence. Par sa présence sur l’écran, Marcello nous comprend et nous absout. Il crée un lien de complicité profonde. De plus, il fait preuve d’une résistance étonnante aux modes et au temps…Il a traversé le néoréalisme, le post-réalisme, la comédie à l’italienne, les films engagés, l’incommunicabilité, l’autobiographie de Fellini, La Dolce Vita…Aucune de ces épreuves ne l’a entamé, appauvri ou dégradé. Marcello est différent des Tognazzi, Manfredi, Sordi. Ceux-ci donnent l’impression de n’avoir jamais ouvert un livre…Je parle des rôles qu’ils tiennent, non des personnes…encore que…enfin, Tognazzi doit bien avoir lu quelques livres de cuisine. Alors que Marcello, lui, serait capable, avant de s’endormir, de prendre un bouquin, qu’il tiendra peut-être à l’envers mais qui lui conférera quelque chose de touchant, une sorte de mélancolie intellectuelle…Je crois qu’il est l’acteur le plus intelligent que j’aie connu. Il possède la véritable intelligence, qui n’est pas culture de l’intellect mais tolérance et compréhension de la créature humaine, de soi-même, des autres. C’est pour cette raison qu’on ne lui demande si souvent rien d’autre que sa disponibilité, sa délicatesse, sa complicité. Tout le reste n’est qu’anecdote. On le dit paresseux, on prétend qu’il ne lit jamais les scénarios de mes films. D’abord, ces scénarios n’existent pas toujours et il est tout à fait capable d’apprendre “au rasoir” trois pages dactylographiées qu’on lui donne à la dernière minute. On lui reproche aussi, quand il travaille avec moi, de rester en dehors de l’aventure du film, mais c’est pour sauvegarder une attitude de curiosité et d’amusement, il veut être surpris en même temps que le personnage. C’est le chef-d’œuvre de la ruse.

 

                Federico Fellini



 

 

Marcello Mastroianni détestait cette image de « lover » qui lui était associée. Cette étiquette lui avait été apposée par la critique anglo-saxonne après son rôle dans La Dolce Vita en 1960. À l’époque, la presse américaine et britannique est friande d’une certaine forme d’érotisme, de sensualité méditerranéenne fantasmée à laquelle elle va immédiatement associer l’acteur. Marcello Mastroianni ne va cesser tout au long de sa carrière de prendre le contre-pied de ce cliché, de vouloir donner un coup de canif à cette image du «mâle» italien dont son personnage dans La Dolce Vita apparaît pourtant comme la quintessence. C’est particulièrement frappant dans toutes les comédies des années 60-65. Pour Divorce à l’italienne, le film de Pietro Germi sorti en 1962, il va jusqu’à s’enlaidir volontairement. Par la suite, il multiplie les rôles et les personnages aux caractéristiques sexuelles très éloignées de ce parangon de virilité auquel on souhaite le ramener. Dans Le Bel Antonio de Mauro Bolognini, en 1961, il joue un impuissant, dans Une journée particulière, un homosexuel. Et dans L’Événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la Lune, de Jacques Demy, il se retrouve même enceinte !

 

 

 

ENTRETIEN AVEC MARCELLO MASTROIANNI

 

Marcello, est-ce si difficile d’aborder le temps des bilans ? Non, pourquoi ? Je me sens très à l’aise dans mon âge. J’ai commencé à jouer les jeunes premiers avant 1950…Mais je n’ai jamais vraiment accepté cet emploi. Je préférais déjà les petits rôles de chauffeur de taxi, les flics débonnaires…Or je passais, à l’époque, pour un beau garçon. C’était abusif et ça me gênait. Je n’étais pas heureux dans la peau du jeune premier conventionnel. De même, après La Dolce Vita, tout le monde ne voulait plus me voir qu’en smoking et entouré de femmes. J’ai préféré enchaîner avec Le Bel Antonio, l’histoire d’un impuissant et, immédiatement après, j’ai tourné dans Divorce à l’italienne, une autre composition aux antipodes de la précédente…Et c’est comme ça que, de film en film, des Camarades, de Mario Monicelli, à Leo the Last, de John Boorman, pour ne citer que les titres qui me passent par la tête, je suis parvenu à l’âge où les maquilleurs n’avaient plus à se donner la peine de dessiner des rides sur mon visage, comme dans Huit et demi où Fellini a tenu à me vieillir et à blanchir une partie de ma chevelure. Maintenant, je crois que des rôles de plus en plus intéressants vont m’être proposés. J’ai enfin le physique adéquat.

 

Quel genre de nouveaux personnages souhaitez-vous pouvoir interpréter ? Je n’aime pas trop me projeter dans l’avenir. J’ai toujours trouvé ma profession extraordinaire parce qu’elle réserve des surprises et j’aime ne pas savoir ce qui m’attend au coin de la rue. C’est pour cette raison que j’ai peur de signer un contrat pour dans un an. Parce que, d’ici là, je peux faire une rencontre formidable. Je ne veux pas hypothéquer mon futur immédiat. Je vis dans l’excitation de ce dont demain sera fait.

 

Vous êtes toujours heureux de tourner ? Non. Il y a les moments embêtants, ceux où il faut attendre, sans rien pouvoir faire d’autre, le moment magique du clap. Tourner, c’est aussi savourer le plaisir des voyages. On part à Pavie, à Paris, avec une bande de copains, comme si on partait camper. On laisse toutes ses affaires et tous ses problèmes à la maison. C’est une réaction d’adolescent. Mais peut-on faire ce métier sans être un adolescent ? Hier, par exemple, on s’amusait comme des gosses dans les rues avec des instruments à fabriquer du brouillard artificiel. C’est dire ! Sans compter qu’aux heures libres, on se balade dans la ville pour acheter des babioles et très important ! programmer le dîner. C’est une vie très élémentaire, très saine. C’est l’aventure quotidienne ordinaire qui peut devenir aventure extraordinaire à travers le filtre de l’esprit d’adolescence que l’on conserve. C’est un peu le comportement des vitelloni. C’est ça, le cinéma ! Un cinéaste qui prend tout au sérieux me semble un peu ridicule. Fellini, quand il tourne, s’excite, s’amuse. Il fait des choses extraordinaires mais ne prend jamais l’attitude du Poète. Au cinéma, c’est très facile d’emmerder le monde avec sérieux. Il faut vivre, il faut rire !

 

 

 

 

Il y a pourtant de grands créateurs inspirés qui donnent d’eux-mêmes une image sévère…Je n’ai jamais travaillé avec ces types-là ! On a dit de Visconti qu’il était terrible, austère. Ce n’est pas vrai du tout ! J’ai travaillé pour lui au théâtre et dans deux films. Il était drôle, direct…Finalement, c’est ça. Ce n’est pas pour rien qu’Yves Robert a fait son film comme il l’a fait. On se sent toujours comme ballotté sur un radeau avec le sentiment optimiste de trouver une petite île. Mais, dans ce métier, il y a des périodes où l’on n’a pas le choix. J’ai connu des hauts et des bas. La difficulté, c’est d’équilibrer les finances. Ce sont nos dettes qui nous obligent à faire beaucoup de films, et le goût de bien manger et boire. Et puis j’aime travailler, être sur la brèche. Je suis optimiste. Je vous jure que je crois beaucoup à la générosité de la vie. Bien sûr, avec des moments de mélancolie. Mais mon attitude vis-à-vis de la vie, c’est la reconnaissance. Je suis là, vivant, en bonne santé. Il faut réserver les grandes lamentations aux événements graves.

 

Vous n’êtes jamais déprimé. Rarement pour des raisons de métier. Vous me direz que « ça marche bien pour moi ». Mais, quand vous êtes optimiste, vous avez plus de chances que « ça marche ».  Le comédien est un bouffon. Quand je vois des acteurs faire des efforts désespérés pour, comme ils disent, « entrer dans leur personnage », je leur conseille de faire un autre métier. La beauté de notre travail, c’est de pouvoir continuellement entrer et sortir de nos personnages. Et même ce que je viens de dire est une connerie, on entre à peine, on sort à peine. Qui a inventé cette expression incroyable « se mettre dans la peau de ? » Vous n’êtes jamais que vous-même. Vous ne pouvez qu’ajouter à votre personne une petite couleur ou une fausse barbe. Mais n’exagérons pas ! Voyez Fellini. Jamais il ne me demande de réfléchir sur un personnage, ce qui serait me prendre pour un imbécile. Je le vois, on se parle, je le fréquente et l’observe, alors, qu’est-ce que je dois étudier ? Il me connaît, il sait que je suis très disponible et qu’il peut me demander ce qu’il veut. Il sait que je ne considère pas mon métier comme un sacerdoce. Ce qu’il me demande, c’est d’être là, présent. Le jour où il m’a proposé de jouer dans La Dolce Vita, il m’a dit « J’ai fait appel à vous parce que j’ai besoin d’un visage quelconque. Le producteur insiste pour que je prenne Paul Newman, mais, malgré toute l’admiration que je lui porte, il ne fait pas du tout mon affaire. » Moi, j’ai pris cela comme un compliment, ceux qui ont « une gueule » sont comparables à des animaux de cirque, ils sont choisis pour leur pittoresque extérieur.

 

Mais Fellini, avec votre visage « quelconque », arrive à faire des choses extraordinaires. Parce qu’il est extraordinaire ! Un chef d’orchestre de génie obtient toujours le maximum de son premier violon. J’ajoute qu’avec lui je prends le maximum de plaisir à travailler, parce que je m’amuse. Il dit de ses films ce que disait Tchekhov de ses pièces « Ce sont des comédies. ». Je lui apporte seulement la connaissance que j’ai de lui. En Italie, les metteurs en scène se fatiguent à tout vous expliquer. Inutilement. On fait du cinéma, pas du théâtre. Au cinéma, le scénario, la psychologie, comptent moins que l’ensemble des formes et des mouvements qui composent le récit. Donc, il faut se laisser aller, ignorer ou oublier les sentiments profonds qu’on est censé exprimer, arriver sur le plateau de tournage en toute innocence. C’est un point de vue que l’on trouvera peut-être superficiel, mais tous les comédiens que je connais le partagent Gassman, Tognazzi et tutti quanti. Est-ce le fait de l’approximation à l’italienne ? En tout cas, c’est quelquefois grâce à cette attitude de disponibilité que l’on trouve spontanément des accents de vérité.

 

 

Avez-vous la sensation de représenter l’homme italien ordinaire, exemplaire, que tout le monde connaît et aime bien ? Un peu, oui. Je ne suis pas aveugle. J’ai cet avantage sur mes collègues d’avoir été l’interprète de films qui ont franchi les frontières. J’ai été exporté en tant qu’Italien avec La Dolce Vita. Les étrangers m’ont donc vu, connu, reconnu comme quelqu’un d’ordinaire, d’accessible. Je suis content de n’être pas une idole, ni un mythe, ni une star. Les gens m’approchent naturellement. C’est agréable et même confortable. Ça aide à garder les pieds sur terre. J’adore le cinéma italien et j’ai toujours admiré la comédie à l’italienne, qui ne date pas d’aujourd’hui. Rappelez-vous des vieux films de Blasetti, ou Dimanche d’août, de Luciano Emmer. Je soutiens que dans ce pays, l’unique forme d’art ou d’expression qui a eu quelque efficacité dans la dénonciation, qui a su châtier les mœurs en riant comme Pulcinella, c’est le cinéma. Les écrivains n’ont pas aussi bien réussi à le faire. Il ne faut donc mettre dans la formule « comédie à l’italienne » aucune nuance de dérision ou de mépris. C’est une des rares choses un peu sérieuses qu’ait produites l’Italie depuis longtemps…C’est à peu près la même chose. Dans Drame de la jalousie, par exemple, Ettore Scola, réalisateur communiste, m’a fait jouer le rôle d’un maçon communiste qui est un pauvre con. N’est-ce pas d’un humour extraordinaire ? Voilà ce que j’appelle du cinéma politique.

 

Dans La Terrasse, le même Scola fait preuve de ce même humour courageux en présentant un groupe d’intellectuels de gauche amèrement déçus par eux-mêmes. C’est pour cela qu’il a fait appel à nous tous. C’est nous qu’il voulait, des acteurs de notre âge, ayant notre expérience de l’histoire et notre amertume vis-à-vis de cette histoire, notre mélancolie. À la fin du film, tous les personnages se réunissent autour du piano. Et nous, les acteurs, comme des imbéciles, on s’est mis à chanter en chœur les succès d’autrefois. C’est la même nostalgie que dans La Cité des femmes avec ces petites soubrettes, ces jolies danseuses que nous avons tant aimées et qui n’existent plus. Mais les problèmes que connaissent les personnages de La Terrasse ne sont pas spécifiques à l’Italie. Ils concernent toute une génération. Je m’y reconnais tout à fait, c’est vrai. J’aurais dû, et j’aurais pu, profiter des avantages que m’a apportés ma profession pour m’engager un peu plus, ne serait-ce que dans la mise en scène, par exemple. Je ne l’ai pas fait et j’ai l’impression qu’aujourd’hui c’est trop tard. Je le regrette. Je me rends compte qu’il est plus facile de regarder en arrière que d’imaginer l’avenir. L’avenir, il faut l’inventer. Et puis, je vous l’ai dit, je me sens très bien comme je suis.