D/ Plus forte à DEUX !

 

La Fête est finie est le premier long métrage de Marie Garel-Weiss, qui avait avant réalisé des courts métrages et était scénariste…Écrire pour les autres me comblait et me permettait de gagner ma vie. J’étais quand même bien planquée à cette place et j’ai mis du temps à me consacrer à un projet de long métrage, à me l’autoriser. Pour mon premier long métrage, cette histoire personnelle que je raconte en partie s’est imposée progressivement comme une évidence. Je me suis inspirée du centre APTE, ouvert notamment par Kate Barry. Ce centre m’a sauvé la vie à un moment très critique. Il privilégie la thérapie de groupe, l’identification entre patients, l’entraide, peu importe ses addictions ou son histoire. La dépendance à la drogue est sans doute un faisceau de plusieurs éléments et pas toujours les mêmes pour tout le monde. Les familles ne sont pas toujours dysfonctionnelles, les toxicomanes pas toujours destructeurs…Parfois la drogue ou l’alcool ne sont pas le symptôme d’une envie de mourir mais au contraire d’une telle envie de vivre que tu as du mal à la canaliser. Cette vitalité, j’avais envie qu’elle transpire dans le film. Malgré les difficultés, Sihem et Céleste sont très gaies, d’ailleurs j’ai moi-même énormément ri dans ce centre.

 

 

ENTRETIEN AVEC MARIE GAREL WEISS

 

 

Scénariste depuis longtemps, quel a été en fait le déclic qui vous a amenée à enfin prendre la caméra ?

J’avais en moi ce désir, plus ou moins conscient, de passer à la réalisation d’un long métrage. J’aimais bien mon métier de scénariste et je n’avais pas forcément une envie irrépressible de passer de l’autre côté, mais comme je travaillais régulièrement avec des réalisateurs, je me disais qu’il me manquait quelque chose de ce côté là pour être pleinement accomplie. Scénariste, on a tendance à se plaindre un peu de la pression des metteurs en scène, qui sont capables de vous appeler en pleine nuit pour un détail de leurs films.

 

Est-ce un film sur la dépendance à la drogue ou avant tout un film qui parle d’amitié fusionnelle entre deux jeune filles ?

C’est une histoire d’amitié, presque d’amour, bien avant d’être un film sur la drogue. Dans cette adversité, et dans cet endroit particulier d’un centre de désintoxication, j’ai voulu montrer comment deux filles, qui sont tellement différentes vont vivre une amitié hors du commun.

 

La dépendance est essentielle dans votre récit. Comment avez vous réussi à faire un film aussi fédérateur ?

Ce problème de dépendance peut toucher tout le monde car c’est un problème de mal être, de carence de lien affectif, de difficulté à trouver sa place, à ressentir, à créer du lien, mais plus que le thème de la dépendance, ce qui a guidé la construction de notre scénario c’est ce lien presque gémellaire, symptomatique d’un gros manque affectif, qui mène la danse. La dépendance affective peut toucher tout le monde, d’autant plus quand on est jeune et entier. Je pense qu’on est déjà préposés, dans notre enfance, à des symptômes de la future addiction. D’aussi loin que je me souvienne, bien avant les problèmes concrets d’addiction, j’avais besoin de ce genre de dépendance comme toute réponse à un mal-être. C’est une relation qui ressemble à celle que j’ai vécue dans un centre similaire à celui du film. Elle est parfois toxique, mais finalement transcendée par un vrai amour, un vrai lien, qui reste quelque chose que chacun d’entre nous a besoin pour tenir debout quand les épreuves sont devant soi. La résilience ce n’est pas forcément sortir de la drogue, c’est s’en sortir tout court. Ce qui primait pour nous, c’était vraiment qu’on arrive à transmettre cette espèce de force, cette énergie qui irriguent les deux personnages, et non pas de faire le suivi étape par épate de leurs parcours de réinsertion…

 

Comment dès lors réussir à prendre le recul nécessaire pour en tirer une fiction ?

Quand on part d’une histoire personnelle, c’est forcément assez difficile de prendre la bonne distance et de ne pas se faire manger par son histoire intime. Travailler avec un co-scénariste m’a été pleinement bénéfique pour finaliser mon film, car le scénariste Salvatore Lista, qui est arrivé environ 6 mois après l’écriture de la première version du script, m’a aidée à faire le tri en réalisant un travail d’introspection nécessaire pour garder l’essentiel à sa construction et de centrer l’histoire autour de cette amitié fusionnelle. Il m’a servi un peu d’accoucheur, en me demandant de suite ce qui semblait le plus important à mes yeux de conserver dans mon histoire et j’ai trouvé cela assez agréable d’être dans cette position un peu inverse à celle que j’avais habituellement quand j’étais simple scénariste, et de toute façon, cette démarche était indispensable à la bonne construction du récit.

 

Votre film suit un angle assez inédit par rapport à d’autres films sur la drogue et la dépendance, puisqu’il prend le parti de comparer la dépendance affective à la dépendance aux substances, c’était un sujet qui ressortait dès le début de l’écriture ?

L’angle choisi avec Salvatore pour garder le cap, c’est de chercher à savoir si la dépendance émotionnelle pouvait remplacer la dépendance à la drogue. Le thérapeute du centre explique aux deux amies que leur lien d’amitié va les perdre, et toute la suite du film sera donc de savoir si les évènements vont donner raison ou tort à ce professionnel un peu trop sûr de son fait. Le spectateur a envie que les événements contredisent les propos du thérapeute, même si parfois, les faits lui donnent apparemment raison. Ce qui guide vraiment le film, je crois, c’est cette énergie qu’ont mes deux héroïnes, ce désir de s’en sortir, avec ce rêve un peu fou mais crédible celui d’être ensemble, d’avoir leur vie à elles.

 

Comment avez-vous travaillé le réalisme qui émanent des groupes de paroles ?

J’ai beaucoup travaillé en amont avec la directrice de casting pour le choix des comédiens dans ces groupes, et on a trouvé des acteurs assez incroyables. Dans le centre, on a fait beaucoup d’impros, de répétitions, puis j’ai réécrit à partir de ces nouveaux personnages qui avaient émergé, et l’ensemble a formé un vrai groupe auquel on croit. Quant aux réunions de la seconde partie du film, on a pris des acteurs mais pas seulement on a aussi pris des amis, ou des membres de l’équipe en laissant le choix de participer ou de ne pas le faire. Personne ne savait vraiment qui allait dire quoi. Certains avaient un texte, d’autres levaient la main spontanément. J’avoue avoir été surprise par ce ce que certains ont bien pu raconter.

 

 

 

Pouvez vous nous dire quelques mots sur vos deux actrices ?

J’adore la complémentarité de mes actrices. En fait, comme leurs personnages, ces deux comédiennes sont proches et très opposées à la fois. Concernant Zita Hanrot, je l’avais évidemment repéré comme beaucoup dans Fatima de Philippe Faucon et malgré la beauté et la douceur qu’elle dégage, j’avais identifié ce côté fier, un peu altier et fragile en même temps, que je recherchais pour Sihem, car en fait, elle ressemblait pas mal à cette fille que j’ai connu dans le centre et avec qui j’ai vécu cette histoire d’amitié. Elle traîne avec elle ces bagages, le conservatoire national, donc elle possède en fait un parcours assez proche du personnage. En contrepoids, pour le personnage de Céleste, je voulais justement une actrice « brut de décoffrage » qui s’opposait au côté plus académique de Zita. On a donc fait une sorte de casting sauvage de 70 filles. et c’est Clémence Boisnard repérée dans une boîte de nuit par l’assistante de la directrice de casting qui a été choisie. Elle avait déjà joué au ciné un petit rôle dans L’Age atomique d’Helena Klotz, elle voulait être comédienne mais n’avait pas suivi de cursus classique. Clémence m’a séduite par son humour, c’est la seule qui a fait une proposition comique aux premiers essais.

 

Comment avez-vous fait pour trouver une telle osmose entre les deux ?

Comme j’avais déjà choisi Zita, qui s’est très vite imposée à moi, je lui ai fait faire quelques essais avec des actrices que j’avais sélectionné pour jouer Céleste, et ceux qu’elle a fait avec Clémence ont été, de loin, les plus marquant, cela a de suite a été comme une évidence. Ce qui est assez magique dans leur relation, c’est que, très vite, elles sont prises au jeu de l’amitié que raconte le film et elles ont en quelque sorte reproduite dans la vraie vie le schéma que racontait le film. Elles ont un système de jeu à l’opposé, Zita est très réfléchie, elle a besoin de comprendre, et du coup, elle aurait tendance à s’abandonner au fur et à mesure quand elle a vraiment emmagasiné des infos, tandis que Clémence est plus instinctive et aurait tendance à tout donner dès la première prise. Mais bien sûr, le fait que Clémence et Zita soient aussi différentes, que leurs énergies se cognent et se cherchent, cela fonctionnait parfaitement avec le récit. Avant deux individualités, c’était bien en premier lieu un binôme que je recherchais.

 

Clémence qui est une révélation totale, pour son vrai premier rôle, est ce que le tournage de ce film a été facile pour elle ?

Clémence est un sacré tempérament, et en même temps elle porte une charge émotionnelle qu’elle a beaucoup insufflée dans le film. Faire ce film était pour elle une expérience limite, comme celle de son personnage…Elle pensait que le tournage ne lui procurait que du bonheur, mais bien vite, elle s’est retrouvée remuée par des émotions, elle trouvait ça difficile, et s’en voulait de trouver cela si compliqué à gérer. Elle a mené une lutte incessante avec elle-même, ça n’a pas toujours été forcément évident durant le tournage mais je pense que ce combat on le ressent bien dans le film. Elle a énormément donné d’elle-même au personnage de Céleste pour le bien du film, et je suis très fier de ce qu’elle m’a donné, et très fière aussi qu’elle ait été récompensée, au Festival de Sarlat pour sa performance. un prix qu’elle a partagé d’ailleurs avec Zita, ce qui montre bien que le destin de l’une ne va pas sans l’autre.

 

 

 

 

Accro et à crises

par Didier Péron

 

« On était censé changer les choses / Depuis quand les choses nous ont changés ? » répète Orelsan dans sa chanson La fête est finie, titre par ailleurs de tout l’album. Le premier long métrage de Marie Garel-Weiss porte le même nom mais il est plus sèchement normatif puisque la fête, c’est la consommation frénétique de drogue dont il faut solder les joies et les ravages en stoppant net les substances, en rentrant dans le rang de la bonne conduite sociale et de la bienveillance à l’égard de sa propre survie. Le thème de la dépendance est évidemment un grand motif de cinéma mais la réalisatrice ne veut pas l’envisager avec le romantisme de la perdition qui s’y rattache, peut-être pour en avoir elle-même expérimenté les impasses et fait les frais puisque, dans une interview, elle raconte qu’elle est passée par un centre de désintoxication et qu’elle y a noué, comme ses personnages, une amitié déterminante.

 

Céleste semble n’avoir guère plus de 20 ans et déjà un long parcours d’évasions chimiques. Au bout du rouleau, à moitié à la rue, elle atterrit dans un centre de désintoxication où elle rencontre Sihem, autre jeune fille aux nerfs à vif et au passé traumatique. Ensemble, elles font face aux règles peu engageantes du foyer dont les journées alternent travaux ingrats et groupes de parole avec ce que l’un et l’autre comportent d’obligations à se soumettre à quelque chose qui ne fait vraiment pas rêver. Le souvenir de la défonce et le sentiment de la liberté perdue les renforcent dans leur duo protecteur et claudiquant qui ne tarde pas à retomber dans les errements.

 

Le film prend garde à rester sensible à la nature bizarre de l’enjeu d’être clean, il examine le dilemme qui se pose aux personnages de choisir en définitive entre deux gâchis…La mort à petit feu et la vie sans élan. Ce récit de la sauvegarde cogne à un moment donné contre les impératifs d’un réalisme dont la grisaille doit être accueillie comme le cadeau que l’image peut offrir à tous ceux qui n’ont d’autre envie que d’être n’importe où, hors du monde. Le film est porté par deux actrices Zita Hanrot (Sihem), découverte dans Fatima de Philippe Faucon, et Clémence Boisnard (Céleste) plus imprévisibles et intenses que ne peut l’être un récit ou une mise en scène bordurés par le didactisme.