C/ Seul avec Elle…

 

« Nous essayions de créer un look pour le monde du futur proche qui soit très chaleureux et agréable, une façon de vivre très confortable. Pour moi, la façon dont le monde va en termes de sensations bonne nourriture, bon café combiné à notre nouvelle technologie tout nous est facile. Mais il y a toujours cette solitude et ce désir qui rendent la vie encore plus douloureuse. »

 

 

L’étincelle initiale était un article que j’ai vu en ligne il y a 10 ans où vous pouviez avoir un message instantané avec une intelligence artificielle. Vous pourriez envoyer un message et dire… Hé, bonjour, et il dirait…Hé, comment allez-vous ? Je n’y ai pas pensé pendant longtemps, puis j’ai eu cette idée d’un homme ayant une relation avec une chose comme ça, une conscience pleinement formée, et ce qui se passerait. J’ai utilisé cela comme un moyen d’écrire un film sur les relations et une histoire d’amour. Le film parle de différentes choses auxquelles j’ai pensé et auxquelles j’ai été confus en ce qui concerne la façon dont nous vivons maintenant et en termes de relations et comment nous essayons de nous connecter et ne parvenons pas à nous connecter. Ce que nous disons, c’est que l’amour et les relations se déroulent déjà beaucoup dans votre tête et cela fait partie de la bataille d’être dans le monde et d’être dans votre tête. Samantha est quelqu’un avec qui Théodore se connecte beaucoup plus de cette façon.

 

 

 

Entretien avec SPIKE JONZE Réalisateur

 

Réalisateur de spots publicitaires et de clips reconnu et récompensé, Spike Jonze signe son premier long métrage, Dans la peau de John Malkovich en 1999. Déjà apparu dans The Game de David Fincher en 1997, il tient ainsi l’un des rôles principaux des Rois du désert de David O. Russell aux côtés de George Clooney, Mark Wahlberg et Ice Cube en 1999, puis tient un petit rôle dans Hannibal de Ridley Scott en 2001. Il produit en 2001 Human Nature écrit par son scénariste Charlie Kaufman et réalisé par le Français Michel Gondry. Il connaît également le succès sur le petit écran en produisant la série Jackass sur MTV où il confesse son amour pour le skate et le white trash. En, 2003 il retourne derrière la caméra pour réaliser Adaptation, où il offre une nouvelle mise en abîme du septième art tout en affirmant une nouvelle fois son style décalé. En 2005, il se lance dans l’ambitieuse adaptation du livre pour enfant Max et les maximonstres de Maurice Sendak…“Je n’ai pas cherché à faire un film pour les enfants, j’ai voulu faire un film sur l’enfance”. Parallèlement, Spike Jonze continue de travailler pour le milieu de la musique en signant des clips. Déjà producteur et scénariste des anciennes réalisations au cinéma des casse-cou Jackass, Spike Jonze remet le couvert en 2013 comme producteur avec Bad Grandpa. Tandis qu’il passait ses nuits sur le plateau de cette comédie irrévérencieuse, il tournait la journée son quatrième long-métrage Her. avec Joaquin Phoenix. En 2014 dans le film de Martin Scorsese Le Loup de Wall Street, il joue un courtier&coach de Leonardo DiCaprio dans la première partie du film.

 

Avec Her, c’est la première fois que Spike Jonze officie en solo sur un scénario. Réalisateur, producteur et scénariste de son quatrième long-métrage, le touche-à-tout prête également sa voix à Alien Child, une créature de jeu vidéo particulièrement grossière. Même si elle n’incarne “que” la voix du système dont Joaquin Phoenix tombe amoureux un pendant de Siri, l’application de commande vocale d’Apple Scarlett Johansson a remporté le Prix d’Interprétation Féminine au 8ème Festival International du Film de Rome, en novembre 2013. Ecrite par Karen O, la chanson originale du film “The Moon Song” est interprétée par Joaquin Phoenix et Scarlett Johansson à un moment crucial de leur relation. Joaquin Phoenix et Olivia Wilde, qui joue le rencart de Théodore, une jeune femme exquise mais trouble, ne se sont pas rencontrés avant le tournage du film…Spike tenait à ce qu’on ne se voie pas avant de nous retrouver sur le plateau pour qu’on conserve intacte la fébrilité liée à un rendez-vous avec un inconnu, raconte l’actrice.

 

Spike Jonze s’est tourné vers le groupe Arcade Fire pour la composition musical. Ami de longue date du groupe le réalisateur avait en tête une bande son électrique mais pas électronique, et surtout, qui n’incarnerait pas la technologie contemporaine mais plutôt un quotidien en ébullition…Arcade Fire a commencé à écrire la partition pendant le tournage, si bien que je m’en servais parfois sur le plateau…J’envoyais aux musiciens des photos et des rushes, et ils me renvoyaient jusqu’à 50 morceaux à la fois, qu’on retravaillait ensemble. Du coup, la composition de la musique et le tournage du film se sont nourris mutuellement.

 

L’ambiance du film mélange un futur rétro, un style des années 30, le personnage de Théodore porte une moustache et des pantalons tailles hautes conjugué à une vie moderne où un homme dialogue avec une intelligence artificielle. Selon Casey Storm, le costumier, Spike Jonze avait la figure de Theodore Roosevelt en tête quand il a créé les contours du personnage de Joaquin Phoenix…Quand nous avons mis en place les règles de ce monde que nous avons créé, nous avons décidé qu’il serait préférable de puiser dans des choses déjà existantes plutôt que d’en ajouter, il n’y a aucun jean dans le film, ni casquettes de base-ball, ceintures et encore moins de cravates. Même les revers et les cols ont disparu, l’absence de ces choses crée un univers unique.

 

Le directeur de la photographie, a fait disparaître la couleur bleue du long-métrage pour un rendu visuel bien spécifique, une identité propre traduite notamment à travers une gamme chromatique de couleurs chaudes, comme le rouge, quasi présent dans chaque image. Dans Max et les maximonstres en 2009 le duo avait supprimé la couleur verte de l’image. Malgré un sujet moderne et un personnage en forme d’intelligence artificielle, il n’y a quasi pas eu recours aux effets visuels…“On a ajouté des immeubles et on a enlevé quelques panneaux sur certains gratte-ciels, et on aperçoit un jeu vidéo holographique sur lequel Theodore joue dans son salon, mais sinon, on a utilisé peu d’effets, surtout pour un film qui se déroule dans le futur, la plupart des décors utilisés sont réels et l’équipe du film n’a pas abusé du fond vert, de sorte qu’il a fallu que l’équipe s’adapte à la météo. On a cherché des intérieurs baignés de lumière naturelle. Cela a créé une difficulté supplémentaire puisqu’il fallait qu’on planifie le tournage en fonction de la lune et du soleil.”

 

 

 

Tous vos films s’attachent de près ou de loin aux relations humaines. Comprenez-vous mieux les relations entre les humains ?

Oui, vous avez raison, cela me fascine. Ce n’est pas seulement la relation d’un homme avec une machine mais aussi avec son environnement et les gens qui l’entourent. Je pense que tout le monde peut s’identifier à ce personnage et sa difficulté de communiquer avec “l’Autre”. Mais vous avez raison, car après quatre films je réalise en effet que je reviens toujours à ce thème de la relation entre les êtres, les animaux, ou ici les hommes et leur ordinateur. Ce qui est amusant, c’est que lorsque je tourne, je ne me rends pas compte de cette récurrence de thèmes, ce n’est pas pensé ou structuré, cela vient naturellement.

 

Quels ont été les défis, les challenges que vous avez dû surmonter ?

La difficulté majeure était de vous faire croire dans la relation amoureuse entre cet homme et la machine alors que l’on ne voit que lui à l’écran et qu’ELLE on ne fait que l’entendre. C’est pour cela que je voulais Joaquin Phoenix, qui est un acteur tout en finesse et d’une subtilité incomparable. Il doit réagir et ressentir en permanence comme si ELLE était vraiment là, devant lui. Il a fait un travail incroyable et bluffant. La difficulté est venue aussi, pendant l’écriture, d’imaginer à quel point nous pouvons devenir dépendant de nos ordinateurs. Et c’était dur de trouver un équilibre entre ces idées un peu complexes et un rapport humain simple et compréhensible. Je voulais surtout montré la difficulté à maintenir une relation, surtout comme dans ce cas quand la “personne” n’est pas vraiment physiquement présente.

 

En parlant de Joaquin, vous pouvez expliquer plus en détails ce choix ?

Beaucoup de gens disent que c’est dur de travailler avec lui, mais pour moi c’est le contraire. Il me fait confiance et sait être direct dans ses rapports. C’est un être complexe qui aime comprendre ce qu’il joue et qui ne tombe dans la facilité ou l’évidence…Ce n’est parce que une scène est triste qu’il jouera la tristesse. Il aime être à contre-courant d’une certaine manière, et surprendre. Même quand il comprend la motivation de son personnage, il ne sait pas toujours où il va avec sa performance et il laisse les choses faire, il tâtonne, improvise, cherche tout en douceur la meilleure interprétation possible pour la scène à jouer. Ainsi, avec lui, toute prise est différente et pleine de fraîcheur. C’est pourquoi j’adore travailler avec lui.

 

 

 

 

A la frontière entre la chair et le virtuel

par Serge Kaganski

 

 

 

Dans Jeanne Dielman de Chantal Akerman, Delphine Seyrig est un corps sans voix. Dans La Voix humaine de Roberto Rossellini, on ne voit et on n’entend qu’Anna Magnani, dans une conversation amoureuse téléphonique avec un interlocuteur hors champ. Le nouveau film de Spike Jonze est une sorte de variation de ces expérimentations sur l’incarnation cinématographique, la disjonction entre corps et voix, image et son, présence et absence à l’écran…Une actrice célèbre Scarlett Johansson y “figure” par sa seule voix, et un acteur Joaquin Phoenix est seul à l’écran, dialoguant avec une partenaire par téléphone interposé. Situé dans un Los Angeles du proche futur. Les gratte-ciel y ont poussé comme des champignons, les déplacements urbains se font dans un grand vortex techno-architectural. Très réussi dans sa vision plastique d’une mégalopole à horizon dix ans, Her ne projette pas un futur anxiogène à la Metropolis ou Blade Runner mais une anticipation à peine exagérée de notre présent, une société consumériste et confortable, sourdement rongée par les difficultés relationnelles, la mélancolie et la solitude. Le job de Theodore Twombly joué par Joaquim Phoenix consiste justement à lutter contre ces maux de l’aliénation moderne. Il rédige des lettres d’amour pour les multiples clients d’une société qui commercialise les sentiments et l’écriture, denrées devenues rares. Lui-même en pleine séparation et vaguement dépressif, il s’achète un nouveau logiciel de compagnie et sa voix féminine avec laquelle il converse au téléphone à tout moment, comme avec un ami proche. Rapidement naît une histoire d’amour…Her est une rom-com de l’ère techno qui fonctionne parfaitement au premier degré du genre, ce qui est déjà une réussite en soi. Bien que l’un des deux protagonistes soit invisible, on croit à cette romance entre un corps et une voix, on souhaite qu’elle dure, on est navré quand des dissensions pointent au sein de ce couple d’un nouveau genre. Ajoutons que Spike Jonze parvient à réinventer le génial Joaquin Phoenix, méconnaissable avec sa moustache et ses grandes lunettes, plus émouvant et nuancé que dans The Immigrant ce film constitue d’ores et déjà une étape importante pour l’acteur.

 

Mais sous la rom-com d’anticipation et les subtiles performances d’acteur palpite un film plus conceptuel qu’il en a l’air et qui pose mille questions théoriques d’ordre aussi bien cinématographique qu’existentiel. Un logiciel informatique sera-t-il un jour doué de sentiments question jadis posée par 2001 et Kubrick. Une relation amoureuse est-elle envisageable entre un humain et un programme ? Une relation charnelle virtuelle accomplie est-elle possible ? Un personnage de cinéma peut-il exister sans apparaître à l’écran ? Le corps de l’acteur est-il soluble non seulement dans le virtuel mais aussi et plus simplement dans le son ? Où se joue l’incarnation cinématographique ? Si la voix de Her avait été celle d’une inconnue plutôt que celle de Scarlett Johansson, comment le film en aurait-il été affecté, et dans quelles proportions ? La société devra-t-elle un jour tolérer la “différence” du cyborg comme elle a appris à accepter les autres minorités ethniques ou sexuelles ? A toutes ces interrogations, Spike Jonze répond par un oui timide, fragile, encore perclus de doute. Son film est une fable qui nous pousse dans nos retranchements éthiques et conceptuels, teste notre réflexion sur la dernière frontière entre l’humanité et les machines, la chair et le virtuel. Le savoureux paradoxe est de nicher cette pelote philosophique dans un objet filmique aussi émouvant et séduisant que ludiquement grave et humblement novateur.

 

 

 

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE

 

Joaquin Phoenix

 

2000 : Gladiator de Ridley Scott

2000 : The Yards de James Gray

2005 : Walk the Line de James Mangold

2007 : La nuit nous appartient de James Gray

2013 : Her de Spike Jonze

2015 : L’Homme irrationnel de Woody Allen

2018 : Les Frères Sisters de Jacques Audiard

 

2017 : A Beautiful Day de Lynne Ramsay Cannes 2017 : Prix d’interprétation masculine

2019 : Joker de Todd Phillips Oscar 2019 Meilleur acteur

 



ENTRETIEN avec Joaquim Phoenix

 

Comment Spike Jonze vous a-t-il présenté ce projet fou ?

La première fois, il m’a juste indiqué qu’il y serait question d’une messagerie vocale. Cela a éveillé ma curiosité et j’ai dévoré son scénario mais le flou ne s’est guère évaporé. Chaque question que je me posais en amenait une autre, puis une autre. C’était vertigineux, mais cela ne m’a pas gêné. Car quand je choisis un film, je n’ai pas besoin de comprendre son scénario, juste de ressentir une histoire pour avoir envie de l’incarner. En cela, j’ai changé. Avant, j’avais besoin d’avoir des réponses pour me décider à me lancer. Aujourd’hui, j’essaie toujours d’être dans l’instant présent et de ne pas me projeter dans un futur que je m’efforcerai à tout prix de maîtriser. Je m’abandonne et me laisse porter par les idées de mon metteur en scène et de tous ses collaborateurs.

 

Qu’est-ce qui fait la singularité de Spike Jonze à vos yeux ?

Il possède tout ce qui fait, selon moi, un grand réalisateur. Il est dans la vie. Il est sensible à la musique et au rythme. Il sait saisir l’émotion et le comportement humain pour provoquer des sensations inédites chez les spectateurs. Certains réalisateurs sont de grands techniciens, mais manquent de sensibilité. D’autres possèdent cette sensibilité mais sont de piètres techniciens. Spike, lui, maîtrise les deux domaines. Sur un plateau, on dirait un enfant découvrant des cadeaux de Noël. Et sa ténacité est sans faille. Il multiplie les prises à l’infini et sait, par son enthousiasme, repousser les limites de ses acteurs.

 

Comment cela s’est-il passé sur le plateau ? Qui entendiez-vous lorsque vous jouiez ?

Samantha Morton, puisque Spike l’avait choisie au départ pour la voix du programme informatique avant de la remplacer par celle de Scarlett Johansson lors du montage, son timbre de voix ne correspondant pas à ce qu’il attendait. Elle se situait dans une pièce à côté du plateau, de manière à ce que je ne la vois jamais. Et on a vraiment développé cette histoire entre nos personnages à deux. Puis, j’ai donc réenregistré mes dialogues avec Scarlett, en modifiant certains par rapport à l’intonation de sa voix. Ce fut une expérience unique ! Et quand elles n’étaient pas là, c’est Spike qui me donnait la réplique. Et là, ça devenait impossible ! Car je jouais en réaction à ce que j’entendais et la voix de Spike est bien moins inspirante que celles de Samantha ou de Scarlett !

 

Qu’est-ce qui a changé dans votre manière d’envisager le métier depuis vos débuts ?

Aujourd’hui, je ne vois plus les autres comédiens comme des concurrents, car il n’y a qu’une personne que j’ai envie de défier à chaque rôle : Moi. J’essaie donc de me disperser le moins possible et de rester concentré sur mon travail. Mais plus on tourne, plus on doit faire des interviews et analyser son jeu…et plus on risque de perdre la spontanéité, clé essentielle de tout.

 

Avoir tourné I’m Still There, ce vrai-faux documentaire sur le vrai-faux arrêt de votre carrière de Casey Affleck a changé des choses ?

C’est la première fois que je me suis retrouvé à devoir jouer sans filet, avec une seule prise à chaque fois. Sous pression permanente. Mais le plus dur fut sans doute pour moi d’aller, à la demande de Casey, surfer sur les réseaux sociaux pour découvrir la réaction des gens tout au long de cette aventure. Je ne lis jamais les commentaires sur mon travail. Je n’ai pas assez confiance en moi pour m’y confronter. Qu’ils soient mauvais ou bons. Car ces derniers vont forcément me pousser à ne plus varier mon jeu pour en rester à ce qui m’a valu des louanges. D’ailleurs, selon moi, il ne faut jamais penser au public sur un plateau. On ne joue pas pour quelqu’un mais avec ses partenaires.

 

Depuis The Yards, votre carrière est émaillée de rendez-vous réguliers avec celui qui a fait de vous son acteur fétiche : James Gray. Comment tout cela s’est-il déclenché ?

Quoique totalement dissemblables physiquement et intellectuellement, on s’est d’emblée compris. La première fois où je l’ai rencontré, je n’avais aucune idée de qui il était, je n’avais pas vu Little Odessa. Donc, ce sont le scénario de The Yards, et surtout notre conversation, qui m’ont poussé à accepter son film. Je n’avais jamais entendu quelqu’un parler aussi bien des acteurs. Avant lui, je jouais sans me poser de question. James m’a appris à penser en permanence à servir au mieux l’histoire et à me détacher de mon interprétation. À chacune de nos collaborations, impossible pour moi de tricher ou de me reposer sur mes acquis. Il le voit tout de suite. Et puis tourner avec lui permet de se retrouver face à des partenaires d’exception comme Marion Cotillard dans The Immigrant. Je l’avais surnommée le “cyborg”, car rien ne lui échappait et ne lui paraissait impossible au niveau du jeu.

 

 

 

BONHEUR ORDINATEUR

par Nicolas Bardot

 

Clippeur émérite, Spike Jonze a fait un grand splash au cinéma dès son premier essai avec Dans la peau de John Malkovich, comédie absurde en même temps que drame grinçant où le rire et le malaise se mêlaient de manière assez magistrale. S’il y a de très bonnes raisons de pouffer devant le premier long métrage de Jonze, il y a aussi une blessure béante en ses personnages qui préféraient vivre par procuration dans la peau d’un autre plutôt que de moisir dans leur peau à eux. Si Dans la peau de John Malkovich est drôle, il est aussi terriblement cruel. Ce malaise dans le monde, cette amertume des héros désenchantés se retrouvent dans les films suivants du cinéaste. Mais à chaque fois, l’univers semble plus doux, moins violent en apparence. Adaptation reste dur mais il ressemble moins à un vertigineux mauvais rêve que Malkovich, tandis que Max et les Maximonstres est vrai-faux film pour enfants finalement assez déprimant. Sous les peluches, le cafard. Her suit la même direction, et l’hésitation n’est plus, cette fois, entre rire et malaise comme dans Malkovich, mais entre le malaise et une atmosphère encore plus douce, toujours plus cotonneuse; comme si les personnages de Jonze ne pouvaient se défaire de ce mal-être, dans le cauchemar de son premier film comme dans la romance de son dernier long.

 

Dans la peau de John Malkovich était sombre, chaotique, étouffant, écrasant, avec ses demi-étages et ses trips claustrophobes. Her est en apparence doux comme un agneau, lisse comme un bel écran neuf, le trou noir de l’esprit de Malkovich a laissé place à de chaleureuses lumières roses et rouges. Le modeste Théodore Twombley interprété par un Joaquin Phoenix remarquable vit presque comme les hikikomori japonais qui restent cloîtrés chez eux, coupés du monde. Sauf que Théodore sort, a des amis, c’est simplement son histoire d’amour qui est une histoire d’enfermement…Il tombe amoureux de la voix de son ordinateur. La première surprise du scénario est que ceci ne semble pas…si surprenant. Il y a une douce tristesse dans ce personnage qui trouve l’amour où il peut, dans une ville légèrement futuriste où, de toute façon, tout le monde a l’air de parler tout seul dans la rue, accroché à une oreillette. Saluons à ce sujet le magnifique travail de la direction artistique qui, en de subtils détails, parvient à rendre ce monde futuriste plus palpable et concret que bien des films de SF à budget géant. Ville futuriste, mais questions tout à fait actuelles. Jonze n’en est pas à juger l’amour virtuel de son héros. Au contraire, cet amour est beau, vivant, exalté, sensible comme les réminiscences amoureuses de Théodore montrées en quelques montages muets. Her parle plutôt de la fragilité des liens humains comme de la mémoire numérisée, de la façon dont un sentiment extraordinaire peut naître en un échange sur le net, de ce que l’on est prêt à projeter le béguin de Théodore ne serait pas si différent aujourd’hui s’il parlait à une “vraie” personne sur un chat ou un site de rencontre. Mais Jonze pousse cet exemple jusqu’à l’abstraction une amoureuse qui ne serait qu’un programme informatique. La question de vivre ou pas par procuration comme dans Malkovich appartient au passé, tout cela est accepté. On se projette évidemment dans les jeux vidéos, on arrive aussi à faire l’amour sans pénétrer qui que ce soit. Cette résignation parfaitement assumée, volontaire, participe à l’étrange beauté du film concentré de profonde mélancolie teinté de rose layette.

 

 

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

 

Scarlett Johansson



1998 : The Horse Whisperer de Robert Redford

 

2003 : Lost in Translation de Sofia Coppola

 

2003 : Girl with a Pearl Earring de Peter Webber

 

2005 : Match Point de Woody Allen

 

2005 : The Island de Michael Bay

 

2006 : Scoop de Woody Allen

 

2006 : The Black Dahlia de Brian De Palma

 

2006 : The Prestige de Christopher Nolan

 

2008 : Vicky Cristina Barcelona de Woody Allen

 

2013 : Her de Spike Jonze

 

2019 : Jojo Rabbit de Taika Waititi

 

2019 : Marriage Story de Noah Baumbach