Un ciel gris, incertain, nous accompagne dans cette immense mégapole qui semble ne jamais avoir fini de se construire. À chaque quartier, de nouveaux buildings surgissent. Ils gagnent du terrain, remplacent les immeubles devenus obsolètes, effacent parfois une architecture à peine vieillie pour faire place à une autre, plus haute, plus brillante, plus efficace. Ici, chaque mètre carré de terrain vaut une fortune. Et pourtant, au milieu de cette forêt de verre, d’acier et de béton, quelques temples résistent. Ils sont là depuis des siècles. Silencieux…Protégés par une sorte de respect que même les promoteurs les plus puissants semblent encore hésiter à franchir. Mais pour combien de temps encore ?






Toujours plus haut. Toujours plus vite. Toujours plus. Jusqu’à plus rien…Et puis, au milieu de cette démesure, surgissent des silhouettes étranges. Une chanson revient dans ma tête…D’où sortent-ils, ces acrobates avec leurs costumes de papier ? Tokyo nous donne parfois l’impression d’assister à un immense spectacle dont nous ne connaissons ni les règles ni la fin. Nous marchons. Nous regardons. Nous essayons de comprendre…J’ai jamais appris à me battre / Contre des sorciers. Puis une autre image surgit, plus sombre, presque irréelle…J’ai prié pour que tout s’arrête…Alors je regarde autour de moi. Les foules continuent d’avancer. Les écrans continuent de clignoter. Les trains continuent de courir sous la ville. Les grues continuent de construire. Tokyo, elle, semble ne jamais dormir. Peut-être est-ce cela qui nous fascine autant, cette ville capable de faire cohabiter, sur quelques centaines de mètres, un temple vieux de plusieurs siècles et une tour de verre qui semble vouloir toucher le ciel. L’ancien ne disparaît pas complètement. Le nouveau ne cesse jamais d’arriver. Entre les deux, nous avançons et parfois, au détour d’une rue, une question nous rattrape…
Est-ce que ce monde est sérieux ? Est-ce que ce monde est sérieux ?









Au hasard de notre déambulation, nous arrivons dans le quartier de Shiba. Et soudain, Tokyo change de visage. Devant nous se dresse le Zōjō-ji (増上寺), fondé en 1393 et appartenant à l’école Jōdo, le bouddhisme de la Terre Pure. Derrière ses toits et ses portes monumentales, la Tokyo Tower surgit dans le ciel. Le contraste est saisissant. D’un côté, plusieurs siècles de silence, de prières et de mémoire. De l’autre, une tour d’acier, symbole d’une ville moderne qui ne semble jamais vouloir s’arrêter. C’est peut-être ici que Tokyo nous apparaît le mieux. Une ville qui avance sans cesse, qui démolit, reconstruit, agrandit, invente. Une ville où chaque parcelle de terrain semble précieuse, où les immeubles poussent les uns contre les autres et où demain paraît toujours plus important qu’hier. Et pourtant, au milieu de cette course, il reste des lieux que le temps semble avoir épargnés. Quelques pas plus loin, nous découvrons de petites statues de pierre alignées les unes à côté des autres. Elles portent des bonnets rouges, des bavoirs, de petits vêtements. À leurs pieds, des jouets, des moulins à vent, des fleurs et quelques offrandes.
Ce ne sont pas des poupées…
Ce sont des Jizō, figures protectrices du bouddhisme japonais, associées aux enfants morts prématurément, mais aussi aux voyageurs et personnes vulnérables. Le rouge des petits bonnets et des vêtements n’est pas là par hasard. Il porte une dimension protectrice. Derrière chaque objet déposé, il y a probablement une histoire que nous ne connaîtrons jamais. Tout près, des papiers et des plaques de bois sont suspendus. Sur les ema (絵馬), les visiteurs écrivent leurs souhaits et leurs prières avant de les accrocher. Ici, les mots semblent flotter dans l’air comme autant de messages adressés à quelque chose que l’on ne voit pas.



Nous restons quelques instants à regarder et quelque chose nous saisit. À quelques centaines de mètres seulement, Tokyo continue son immense ballet. Les trains passent, les voitures circulent, les écrans brillent, les immeubles montent toujours plus haut. La ville accélère. Ici, les petites statues ne bougent pas. Elles attendent. Elles portent ce que les hommes ne peuvent parfois pas porter seuls…La mémoire, la peine, l’inquiétude, mais aussi l’espérance. Alors le contraste entre le temple et la Tokyo Tower prend un autre sens. Ce n’est plus simplement celui de la tradition face à la modernité.





Celui du temps court et du temps long. L’homme construit pour quelques décennies. La pierre demeure pendant des siècles. Peut-être est-ce cela que Tokyo nous apprend, au détour d’une rue…
Le progrès n’efface pas la mémoire. Il peut simplement apprendre à vivre avec elle…
Nous quittons doucement les Jizō, la Tokyo Tower réapparaît derrière les arbres…Le passé devant nous…Le futur derrière..
Et nous, quelque part entre les deux, simplement de passage…



Pratiquer l’harmonie à partir du chaos…TSUKIJI OUTER MARKET.
Tsukiji aujourd’hui, c’est le décalage entre ce que l’on voit encore et ce qui a disparu avec le marché aux poissons mondialement célèbre qui n’existe plus à cet endroit, mais son âme commerciale est toujours très présente. L’histoire commence bien avant le marché actuel. Après le grand incendie de Meireki en 1657, une partie de Tokyo est gagnée sur la mer. Le nom Tsukiji signifie d’ailleurs littéralement quelque chose comme « terre construite/remblayée ». Le véritable marché aux poissons apparaît après le tremblement de terre du Kantō de 1923, qui détruit notamment l’ancien marché aux poissons de Nihonbashi. Il est transféré à Tsukiji et ouvre officiellement en 1935. Pendant plus de 80 ans, Tsukiji devient l’un des grands centres alimentaires de Tokyo et même du monde. On y négocie poissons, thons, crustacés, légumes, produits alimentaires destinés aux restaurants et aux professionnels. Le marché intérieur était surtout un marché de gros professionnel, tandis que les petites rues autour constituaient le marché extérieur — le Tsukiji Outer Market.









À partir des années 1980, les installations étaient devenues vieillissantes, trop petites et très encombrées. Tokyo envisage d’abord de reconstruire Tsukiji sur place, mais cette solution est progressivement abandonnée au profit d’un transfert. Après des années de controverses, le marché de gros ferme finalement ses portes en octobre 2018. Tsukiji n’a pas complètement disparu, ce qui a disparu, c’est essentiellement le marché central de gros. Le marché extérieur, lui, est resté. Après le transfert, les immenses halles du marché historique ont été démantelées. Les principaux travaux de démolition se sont étalés sur plusieurs années avec la démolition des grandes structures a notamment commencé en octobre 2018 et certaines opérations complémentaires se sont poursuivies jusqu’en 2025. C’est ce que vous voyez actuellement lorsque vous êtes dans le secteur, un immense espace qui ne ressemble plus du tout au Tsukiji que les photographies anciennes ont rendu célèbre. Le contraste est assez spectaculaire, d’un côté, les petites ruelles, les enseignes, les odeurs de poisson grillé et les boutiques minuscules et de l’autre, l’immense terrain libéré par l’ancien marché.
A quelques kilomètres de là le nouveau marché de Toyosu est beaucoup plus moderne avec bâtiments climatisés, circulation organisée, installations sanitaires modernes, espaces spécialisés pour les professionnels et enchères du thon. C’est désormais Toyosu qui accueille le véritable marché de gros et les enchères. Mais il y a une conséquence intéressante, Tsukiji a perdu son marché de gros, mais n’a pas perdu son identité alimentaire. Aujourd’hui, le Tsukiji Outer Market compte encore plus de 400 boutiques. On y trouve poissons et fruits de mer, algues, thés, épices, produits japonais, couteaux, ustensiles, vaisselle et restaurants. Les petites rues, les boutiques de quelques mètres de façade, les commerçants spécialisés depuis plusieurs générations, les couteaux, les poissons, les omelettes tamagoyaki, les restaurants minuscules…C’est le Tsukiji vivant.
Le terrain libéré par l’ancien marché est destiné à une énorme opération de réaménagement urbain. Tokyo a lancé le projet de développement du quartier de Tsukiji et, en novembre 2024, a sélectionné l’opérateur pressenti pour réaliser le projet. L’objectif est de transformer l’ancien site en un nouveau quartier mêlant notamment fonctions commerciales, culturelles, sportives et autres équipements urbains. lorsque vous êtes devant cette immense zone, vous êtes littéralement entre deux époques de Tokyo. Derrière nous, le vieux Tsukiji, ses petites boutiques et son monde alimentaire traditionnel et devant vous le terrain de l’ancien marché, appelé à devenir un nouveau morceau de la mégapole. Un très bon exemple de ce que nous observons depuis deux jours à Tokyo, la ville conserve certains fragments de son passé tout en reconstruisant constamment son territoire.
















À Tsukiji, le marché n’a pas vraiment disparu, il s’est déplacé. Les immenses halles ont été démolies, le marché de gros est parti à Toyosu, mais dans les petites rues voisines, l’ancien Tsukiji continue de vivre. Face à nous, l’immense terrain libéré attend désormais une nouvelle ville. Entre les échoppes de poissons, les couteaux et les restaurants minuscules, et les futurs buildings qui se dessinent déjà dans l’imagination des promoteurs, Tokyo nous montre une nouvelle fois son étrange capacité à détruire, reconstruire et pourtant conserver quelques fragments de mémoire.
A SUIVRE…