Ce matin, nous quittons le nord de Tokyo pour une longue traversée du nord au sud, à la découverte de trois quartiers qui donnent à voir des visages très différents de la capitaleb ceux de Yanaka, Ueno et Asakusa. Nous commençons notre parcours à Nippori Station, la station la plus pratique pour pénétrer dans Yanaka. À quelques minutes seulement se trouve Yanaka Ginza, une petite rue commerçante qui a conservé une atmosphère de quartier populaire, loin de l’image des grandes avenues modernes de Tokyo. Les petites boutiques, les commerces de proximité, les restaurants et les habitants qui font leurs courses donnent au quartier une impression étonnante de village au cœur de la mégapole. Yanaka Ginza
Mais Yanaka est surtout remarquable par ses cimetières et ses nombreux temples. Nous avançons dans un Tokyo plus silencieux, presque intemporel. Ici, les tombes, les lanternes de pierre, les petits autels, les statuettes de Jizō et les tōba dressées vers le ciel rappellent que la ville actuelle s’est construite sur une histoire beaucoup plus ancienne. Le quartier de Yanaka a notamment conservé de nombreux temples et cimetières qui ont échappé aux destructions massives provoquées par le grand séisme de 1923 et par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Ils constituent aujourd’hui l’un des témoignages les plus sensibles du vieux Tokyo.






La tombe japonaise haka (墓) traditionnelle est généralement une stèle verticale en pierre, souvent en granit. Elle appartient rarement à une seule personne, elle est familliale avec le nom de la famille gravé sur la pierre, une petite partie où déposer des fleurs, un petit réservoir d’eau, des lanternes et parfois plusieurs petites stèles correspondant à des membres de la famille. Au Japon, la tombe est donc davantage un lieu familial de mémoire qu’un simple emplacement individuel. Une particularité importante, les cendres sont généralement placées dans une urne sous ou derrière la stèle.
Les petites statues souvent habillées de bonnets et de vêtements rouges, sont des Jizō, une figure extrêmement populaire du bouddhisme japonais. Il est considéré notamment comme protecteur des enfants, des voyageurs et des êtres vulnérables. C’est pourquoi on rencontre fréquemment des Jizō associés à des enfants décédés ou à des grossesses interrompues. Les petits vêtements rouges ne sont pas simplement décoratifs. Les familles les offrent à la statue comme geste d’affection et de protection. Le rouge est associé à la protection contre le mal.
Les grandes plaques de bois « Tōba / sotōba » sont plantées derrière les tombes et portent des inscriptions bouddhiques. Leur présence peut correspondre à un décès récent, une cérémonie funéraire, l’anniversaire du décès, une cérémonie commémorative. Elles sont temporaires car contrairement à la pierre, le bois finit par se dégrader. On peut donc avoir plusieurs tōba derrière une même tombe, correspondant à différentes cérémonies.
Pour les petits papiers attachés aux statues, aux arbres ou à des supports, certains sont des ofuda, talismans ou inscriptions religieuses délivrés par un temple ou un sanctuaire. D’autres peuvent être des prières ou messages déposés lors de cérémonies. Les papiers pliés ou attachés sont en grand nombre dans un temple, il peut s’agir de vœux ou de textes religieux. Les ema sont de petites plaques de bois sur lesquelles les visiteurs écrivent leurs souhaits. Devant les tombes, il y a souvent des fleurs fraîches, des bâtons d’encens, de l’eau, nourriture ou boissons et parfois des objets personnels. C’est une manière de maintenir le lien avec les morts. Le cimetière japonais n’est pas un lieu silencieux et abandonné, les familles viennent régulièrement entretenir la tombe et rendre hommage aux ancêtres. Beaucoup de cimetières japonais sont liés à un temple bouddhiste. Le temple assure notamment l’entretien de la tombe, les cérémonies, prières. Tout ce qui représente la mémoire familiale. Dans le quartier de Yanaka, vous passez en quelques mètres d’une rue très moderne à un immense ensemble de temples, de tombes et de petites statues. Il y a quelque chose de très japonais là-dedans c’est le mélange entre permanence et impermanence…La pierre demeure, le bois du tōba disparaît, les fleurs fanent, les vêtements du Jizō s’usent mais les gestes des vivants recommencent. C’est finalement une très belle représentation de l’idée bouddhique de l’impermanence (無常, mujō)…
Rien ne demeure exactement comme il est, mais la mémoire se transmet.




À Tokyo, le train et le métro ne sont pas simplement un moyen de transport, ils constituent l’ossature même de la mégapole. Aujourd’hui, le réseau est impressionnant par sa densité. Le seul Tokyo Metro compte 9 lignes, 195 km et 180 stations, tandis que d’autres opérateurs…JR East, Toei, Tokyu, Keio, Odakyu, Seibu, Tobu, etc. viennent s’y connecter. L’une des particularités est que les lignes se prolongent souvent les unes dans les autres…On peut ainsi monter dans un métro à Tokyo et continuer directement sur une ligne privée en périphérie. Une histoire déjà centenaire…
Tout commence le 30 décembre 1927 avec seulement 2,2 kms entre Ueno et Asakusa, c’est le premier métro du Japon et le premier métro d’Asie. Il correspond déjà à un besoin très moderne, celui de désengorger une ville dont la circulation devient difficile. Puis le réseau s’étend progressivement…1934/ Asakusa–Shimbashi est achevé. 1939/ la liaison Asakusa–Shibuya permet pour la première fois une traversée est-ouest continue. 1954/ ouverture de la Marunouchi Line. Années 60/ Enorme accélération avec Hibiya, Tōzai et Chiyoda, au moment de la spectaculaire croissance économique du Japon. 1964/ le réseau est déjà suffisamment développé pour accompagner les Jeux olympiques de Tokyo. 1970–1990/ Nouvelles lignes et extensions. 2008 / Ouverture de la Fukutoshin Line, dernière des neuf lignes actuelles de Tokyo Metro.



Le réseau n’a pas été construit d’un seul coup selon un grand plan. Il s’est développé pendant près d’un siècle, par couches successives, avec des compagnies différentes. C’est pourquoi, lorsqu’on se déplace aujourd’hui dans Tokyo, on a parfois l’impression d’entrer dans un immense organisme souterrain, JR, métro et compagnies privées se croisent, se prolongent et se superposent. Derrière cette complexité apparente se cache une idée très simple…Tokyo fonctionne parce que des millions de personnes peuvent se déplacer chaque jour sans avoir besoin de voiture. En 2023, Tokyo Metro transportait à lui seul environ 6,52 millions de voyageurs par jour.
À Tokyo, la ville ne se parcourt pas seulement en surface car…
Elle possède une seconde ville sous ses pieds, faite…
de Rails, de Quais et de Correspondances.

















Puis, peu à peu, nous descendons à pied pour rejoindre Ueno…Son parc, sa culture et sa foule, véritable poumon culturel de ce secteur de Tokyo. En ce samedi, l’ambiance est complètement différente de celle de Yanaka. Le parc est animé par les promeneurs, les familles, les artistes et les différentes manifestations qui s’y déroulent. Ce week-end des 3 et 4 octobre 2026, Ueno accueille notamment le Salsa Street 2026, un festival consacré aux cultures latino-américaines, avec musique et animations en plein air. Nous traversons le parc au milieu d’une foule très diverse. Tokyo nous montre une nouvelle fois son incroyable capacité à juxtaposer les époques sur quelques centaines de mètres seulement séparent les cimetières paisibles de Yanaka de l’animation populaire d’Ueno. En descendant vers le sud du parc, nous arrivons dans le secteur d’Ueno et d’Ameyoko, beaucoup plus bruyant et commercial. Ici, changement complet d’atmosphère…Enseignes, petites échoppes, restaurants, étals, commerces et foule compacte se succèdent sous les voies ferrées et autour de la gare. Ameyoko est l’un des endroits où l’on ressent peut-être le plus fortement le Tokyo populaire, marchand et quotidien.















Nous poursuivons notre chemin vers Asakusa, probablement l’un des quartiers où le contraste entre le Tokyo contemporain et le Tokyo traditionnel est le plus spectaculaire. À mesure que nous approchons de Sensō-ji, la foule devient de plus en plus dense. Les galeries commerçantes, les petites boutiques, les restaurants et les échoppes se remplissent de visiteurs japonais mais aussi de touristes venus du monde entier. Nous entrons par Kaminarimon, la célèbre porte de la foudre, puis nous empruntons Nakamise-dōri, longue galerie commerciale qui conduit jusqu’au temple. Et soudain apparaît Sensō-ji, le plus ancien temple de Tokyo, dont l’histoire remonte traditionnellement à 628. Le temple actuel est pourtant en grande partie une reconstruction, Tokyo ayant subi au XXe siècle plusieurs catastrophes et destructions majeures.



Sensō-ji Temple est plus qu’un temple touristique, c’est le plus ancien temple de Tokyo, un lieu de pèlerinage vieux de 1 400 ans, mais aussi un extraordinaire résumé de l’histoire de la ville. Le temple d’aujourd’hui n’est pas celui de l’époque d’Edo car il est en grande partie une reconstruction de l’après-guerre.
L’histoire commence selon la tradition le 18 mars 628, pendant la période Asuka. Deux frères pêcheurs, Hinokuma Hamanari et Hinokuma Takenari, pêchent dans ce qui est aujourd’hui la rivière Sumida. Leur filet remonte une petite statue. Ils la montrent à Haji no Nakatomo, personnage important du village. Celui-ci reconnaît une représentation de Kannon, le bodhisattva de la compassion plus précisément Shō Kannon, ou Avalokiteśvara. L’histoire raconte que Nakatomo se convertit au bouddhisme et transforme sa propre maison en lieu de culte pour abriter la statue. C’est l’origine légendaire de Sensō-ji. Il faut toutefois distinguer la tradition religieuse de ce que l’on peut historiquement démontrer car le récit de 628 appartient à la tradition fondatrice du temple.
En 645, le moine Shōkai construit un véritable sanctuaire pour Kannon. Selon la tradition, il reçoit ensuite en rêve l’instruction de cacher la statue. Depuis lors, le Kannon original est considéré comme un hibutsu, un « Bouddha secret » : il n’est jamais montré au public. Même aujourd’hui, les visiteurs qui entrent dans le bâtiment principal ne voient donc pas directement la statue originelle de 628. Depuis près de quatorze siècles, le cœur même de Sensō-ji est quelque chose que personne ne peut voir. À l’origine, Asakusa n’est pas la grande ville que nous connaissons aujourd’hui. C’est une petite communauté de pêcheurs située près de l’estuaire de la Sumida, dans un environnement encore largement rural mais la réputation miraculeuse de Kannon attire progressivement les pèlerins. Au IXe siècle, le grand moine Ennin (Jikaku Daishi), figure importante du bouddhisme japonais, vient à Sensō-ji. Il réalise une statue de Kannon qui devient une représentation accessible aux fidèles, puisque le véritable Kannon reste caché. Le temple prend alors une importance considérable.





C’est probablement l’un des aspects les plus impressionnants de son histoire. Sensō-ji a été détruit et reconstruit à de nombreuses reprises. En 1041, un important séisme détruit une grande partie des bâtiments. Le temple est reconstruit en 1051. En 1079, un incendie détruit à nouveau le complexe. D’autres incendies et catastrophes suivent au cours des siècles. C’est donc une erreur de regarder Sensō-ji comme un ensemble architectural resté intact pendant 1 400 ans. Ce qui est ancien, c’est surtout la tradition, le lieu, la fonction religieuse et la continuité du culte. Les bâtiments, eux, ont souvent disparu puis été reconstruits.
Au Moyen Âge, Sensō-ji devient suffisamment important pour attirer les puissants. Pendant la période de Kamakura (1185-1333), les shoguns et les grands guerriers soutiennent le temple. Puis vient un personnage capital pour Tokyo/ Tokugawa Ieyasu. En 1590, avant même la création officielle du shogunat d’Edo, Ieyasu désigne Sensō-ji comme l’un des temples où doivent être célébrées des prières pour le shogunat. Lorsque Tokyo devient Edo, Sensō-ji entre donc au cœur de la nouvelle capitale politique du Japon. C’est là que Sensō-ji devient vraiment extraordinaire. Entre 1603 et 1867, Edo connaît une croissance spectaculaire. Et autour de Sensō-ji se développe un immense quartier populaire. Le temple n’est plus seulement un lieu religieux. Il devient également un lieu de promenade, de spectacles, de commerces et de divertissement. Asakusa devient progressivement l’un des grands centres de la culture populaire d’Edo. C’est l’ancêtre direct de l’Asakusa découvert aujourd’hui. Les Japonais viennent prier, mais aussi manger, acheter, se divertir et assister à des spectacles. le Sensō-ji religieux et l’Asakusa populaire se développent ensemble. Lorsque tu traverses aujourd’hui Nakamise-dōri, entre Kaminarimon et le temple, tu es donc dans une tradition très ancienne. Cette succession de petites boutiques n’est pas simplement un « marché pour touristes ». Le commerce autour de Sensō-ji est historiquement lié au flux des pèlerins et des visiteurs.
Aujourd’hui, les quelque 250 mètres de Nakamise sont occupés par des boutiques de souvenirs, friandises japonaises, éventails, vêtements traditionnels, objets religieux, etc. C’est précisément cette coexistence entre religion, commerce et spectacle qui caractérise Asakusa depuis des siècles. Et là arrive le paradoxe, un temple qui semble extrêmement ancien mais le grand bâtiment principal actuel date de 1958. L’ancien bâtiment, construit sous le shogun Tokugawa Iemitsu, avait survécu pendant des siècles. Il avait même été classé trésor national en 1911. Puis arrive le 10 mars 1945. Cette nuit-là, Tokyo subit l’un des bombardements les plus destructeurs de la Seconde Guerre mondiale. Le complexe de Sensō-ji est ravagé. Le bâtiment principal, la pagode à cinq étages et plusieurs autres bâtiments disparaissent dans les flammes.


Et c’est ici que l’histoire de Sensō-ji rejoint celle du Tokyo moderne. Après la guerre, les fidèles japonais participent financièrement à la reconstruction. Le nouveau bâtiment principal est inauguré en 1958. La Kaminarimon, elle aussi détruite auparavant, est reconstruite en 1960. Puis l’ancienne porte Niō-mon devient la nouvelle Hōzōmon, inaugurée en 1964. La pagode actuelle est reconstruite en 1973. Un lieu vieux de 1 400 ans, des traditions très anciennes, mais une architecture largement reconstruite au XXe siècle. Sensō-ji reste un véritable lieu de culte. Ce n’est pas seulement un monument historique. Les Japonais viennent toujours y prier, faire brûler de l’encens, tirer des omikuji, acheter des amulettes et participer aux nombreuses fêtes religieuses. Le temple indique accueillir environ 30 millions de visiteurs et fidèles par an. Et c’est précisément ce qui rend ta découverte d’Asakusa intéressante, tu peux avoir, dans le même champ photographique un moine bouddhiste, une vieille dame venue prier, une famille japonaise, une jeune femme en kimono, une apprentie geisha ou une geisha se rendant à son activité, des centaines de touristes étrangers, des boutiques traditionnelles, des restaurants, des smartphones et appareils photo et derrière tout cela, la Tokyo Skytree.
Le passé n’a pas disparu, il cohabite avec le présent…Sensō-ji n’est pas un temple figé dans le passé, c’est un lieu qui, depuis près de quatorze siècles, disparaît, renaît et se transforme avec Tokyo. La statue originelle reste invisible, les bâtiments ont été détruits puis reconstruits, mais la foi, les rites et la foule n’ont jamais cessé. Ce n’est pas seulement visité un monument, c’est quatorze siècles d’histoire japonaise au milieu d’une ville bien vivante.





Asakusa, la tradition toujours vivante !
Autour de nous, c’est une véritable marée humaine avec des habitants de Tokyo, familles japonaises, voyageurs étrangers, visiteurs en kimono et photographes se croisent dans un extraordinaire mélange de traditions et de tourisme. Mais Asakusa n’est pas seulement un décor historique reconstitué pour les visiteurs. Le quartier conserve encore aujourd’hui un hanamachi, un ancien quartier de geisha, situé notamment derrière Sensō-ji. La tradition des geisha et des hangyoku, les jeunes artistes en formation, existe toujours à Asakusa. Le quartier compte encore aujourd’hui environ une vingtaine de geisha et apprenties, selon l’Asakusa Kenban, l’organisation professionnelle locale. Nous croisons dans les rues des femmes vêtues de magnifiques kimonos, soigneusement coiffées et maquillées…Toutes les femmes en kimono que nous rencontrons ne sont pas des geisha. Certaines sont simplement des visiteuses ayant loué un kimono pour découvrir Asakusa de cette manière, une pratique devenue très populaire. La véritable culture des geisha est beaucoup plus exigeante. Elle repose sur l’apprentissage de la danse traditionnelle, du chant, du shamisen, de la cérémonie du thé, de l’art de recevoir et de nombreuses règles de comportement. À Asakusa, cette tradition artistique se perpétue encore aujourd’hui dans les établissements et lors de représentations. C’est ce qui rend Asakusa particulièrement fascinant…La tradition n’est pas seulement exposée dans un musée, elle continue, sous une forme contemporaine, à faire partie de la vie du quartier. Le gouvernement métropolitain de Tokyo présente d’ailleurs Asakusa comme l’un des anciens quartiers de geisha les kagai qui subsistent encore dans la capitale.









En quelques heures, nous aurons finalement traversé plusieurs villes dans une seule ville. Yanaka, avec ses temples, ses cimetières et ses petites rues, nous a montré la mémoire de Tokyo. Ueno, avec son immense parc, ses musées et ses animations, nous a montré une ville populaire, culturelle et familiale. Ameyoko nous a plongés dans le Tokyo commerçant, bruyant et populaire et enfin Asakusa, avec Sensō-ji, Nakamise et son monde de traditions, nous a ramenés jusqu’à l’époque d’Edo, tout en nous rappelant que cette histoire continue encore aujourd’hui. Tokyo apparaît alors moins comme une ville qui aurait remplacé son passé que comme une ville qui empile les époques les unes sur les autres…
Tokyo d’hier…d’aujourd’hui…de demain se côtoient parfois dans la même rue.
A SUIVRE…