19/ l’île sacrée du Japon.

Dimanche 18 octobre…Arrivés la veille à notre aibnb de Miyajimaguchi situé à notre destination du lendemain par le tramway et avoir acheté nos billets, nous prenons ce matin à 7H15 le premier ferry pour Miyajima. Une précaution devenue indispensable après plusieurs semaines au Japon…Partir tôt pour profiter des lieux avant que les foules ne viennent envahir les sites, situation que nous commençons malheureusement à trop bien connaître…

 

 

 

 

 

Miyajima nous offre plusieurs visages, celui d’une île sacrée au patrimoine exceptionnel doté d’un paysage naturel d’une grande harmonie. Les visiteurs vont bientôt arriver en nombre, les ruelles vont s’animer et les abords du torii vont se remplir de monde. Ce lever tôt c’est avoir le privilège de découvrir l’île au réveil, dans une lumière encore tendre, au milieu des daims et dans un silence que seuls quelques pas venaient troubler. Après Hiroshima, ville chargée d’une histoire tragique et universelle, cette journée nous offre une autre forme de rencontre avec le Japon. Ici, la mémoire ne se lit pas dans les ruines d’une catastrophe, mais dans la continuité d’une tradition, dans le respect de la nature et dans la beauté d’un lieu où, depuis des siècles, les hommes viennent chercher un lien avec le sacré.

 

 

MIYAJIMA…l’île sacrée du Japon

 

Après une dizaine de minutes de traversée, l’île apparaît dans la lumière douce du petit matin. Nous mettons pied à terre avec cette envie de découvrir un Japon différent, plus silencieux, presque hors du temps. Notre première direction est le grand torii vermillon qui se dresse dans la mer, symbole de Miyajima et porte monumentale du sanctuaire d’Itsukushima. La marée est basse et nous avons la chance de pouvoir nous approcher à pied de cette immense porte, habituellement entourée d’eau. Posé sur le sable, face à la mer, il semble ouvrir le passage entre le monde des hommes et celui des dieux. Le bois, les couleurs et les proportions de l’ouvrage impressionnent par leur simplicité autant que par leur majesté. Nous prenons le temps de l’observer, de tourner autour, de photographier ce monument sous différents angles. La lumière matinale lui donne une présence particulière, tandis que la mer se retire doucement autour de ses piliers.

 

 

 

 

 

 

Dans les ruelles et sur les chemins, les daims sont déjà là. Ils circulent librement, s’approchent des visiteurs, traversent sans se presser et semblent parfaitement chez eux. Certains cherchent une attention, d’autres restent tranquillement couchés, indifférents à notre présence. Ils ajoutent à l’atmosphère singulière de l’île, même si leur familiarité avec les visiteurs rappelle que Miyajima est aussi devenue un lieu touristique très fréquenté. Mais à cette heure encore matinale, nous avons la chance de goûter à son calme. Les premiers rayons du soleil éclairent les façades, les arbres et les toits des bâtiments traditionnels. Les reflets sur l’eau, les silhouettes des montagnes et le rouge éclatant du torii composent un tableau dont on comprend mieux, en le découvrant sur place, pourquoi il est considéré comme l’un des plus beaux paysages du Japon. Ici, la nature, l’architecture et la spiritualité semblent intimement liées. À quelques kilomètres d’Hiroshima, dans la mer intérieure de Seto, se trouve l’île de Miyajima, dont le nom signifie littéralement « île du sanctuaire ». Son nom officiel est Itsukushima, mais les voyageurs la connaissent surtout sous le nom de Miyajima. Après deux semaines de découvertes dans des villes Japonaises une impression d’entrer dans un autre Japon…Une montagne couverte de forêt, des temples anciens, des ruelles traditionnelles, des daims qui se promènent librement et, au milieu de la mer, un immense portail rouge qui semble flotter sur l’eau.

 

 

 

 

 

 

Le sanctuaire d’Itsukushima, célèbre pour ses bâtiments construits au-dessus de l’eau et ses longues galeries de bois. Le lieu rappelle que Miyajima, dont le nom signifie littéralement « île du sanctuaire », est depuis des siècles un espace sacré. La tradition shintoïste a longtemps considéré l’île elle-même comme une divinité, ce qui explique le caractère exceptionnel de son sanctuaire et le respect accordé à son environnement naturel. Il faut  également prendre le temps de découvrir les trésors conservés dans les bâtiments et les collections liés au sanctuaire et aux temples de l’île, il y a des remarquables mais aucune photo posible…Objets rituels, œuvres anciennes, armes et armures de samouraïs, calligraphies et pièces d’art traditionnel. Ces témoignages racontent une autre histoire de Miyajima, celle des grandes familles qui l’ont protégée, des croyances qui l’ont façonnée et des siècles de culture japonaise dont elle a été le témoin. Au-delà de la beauté du paysage, ces collections nous permettent de mesurer la richesse historique et artistique de ce lieu. La fondation du sanctuaire est traditionnellement datée de 593, même si son développement monumental est surtout associé à la fin du XIIe siècle. C’est alors que Taira no Kiyomori, puissant chef militaire et homme d’État, favorise considérablement le sanctuaire. Il contribue à faire de Miyajima un lieu religieux prestigieux, fréquenté par les puissants de son époque. Le sanctuaire est dédié à trois divinités féminines associées notamment à la mer, à la navigation et à la protection des voyageurs. Son architecture est exceptionnelle, les longs couloirs de bois rouge, les pavillons et les terrasses semblent se prolonger au-dessus de l’eau. À marée haute, l’ensemble paraît flotter, à marée basse, la mer se retire et révèle le sable ainsi que les fondations du paysage sacré.

 

 

 

 

 

 

Miyajima n’est pas seulement une belle carte postale. C’est un lieu où se rencontrent la religion, la nature, l’histoire des samouraïs et le tourisme moderne. Une île sacrée depuis plus de mille ans…Miyajima était considérée comme une terre sacrée. Dans la tradition shintoïste, les montagnes, les arbres, les rochers et les phénomènes naturels peuvent être habités par des forces spirituelles, les kami. La montagne qui domine l’île, le mont Misen, était particulièrement vénérée. La forêt, les sources et les rochers faisaient partie d’un paysage auquel les habitants attribuaient une présence divine. Cette sacralité explique une particularité importante…Pendant longtemps, on évitait de perturber l’île en y construisant de manière ordinaire. Le sanctuaire fut donc édifié au bord de l’eau, sur des pilotis, comme si les bâtiments eux-mêmes appartenaient à la mer.

 

C’est sans doute l’image la plus célèbre de Miyajima, le grand torii vermillon dressé dans la mer, à quelques dizaines de mètres du sanctuaire. Dans la tradition shintoïste, le torii marque le passage entre le monde ordinaire et l’espace sacré. Celui de Miyajima symbolise donc bien davantage qu’une entrée monumentale. Le portail actuel, haut d’environ 16 mètres, date de 1875. Il est construit selon une technique qui lui permet de tenir grâce à son propre poids, sans être simplement fixé au fond marin. Il repose sur six piliers, dont les quatre secondaires renforcent sa stabilité. Le paysage change complètement avec la marée…À marée haute, le torii paraît flotter, détaché du rivage. Le rouge du bois contraste avec le bleu de la mer et le vert des montagnes. À marée basse, on peut généralement marcher sur les vasières jusqu’à ses piliers et observer de près les coquillages, le bois et les détails de sa construction. Le torii a été détruit, endommagé et reconstruit plusieurs fois au cours des siècles, notamment après des typhons. Sa permanence apparente est donc le résultat d’un entretien et d’une transmission continus.

 

 

 

 

 

 

Miyajima n’a pas seulement été un lieu de prière. Elle a aussi été un lieu de pouvoir. Au XIIe siècle, Taira no Kiyomori, l’un des hommes les plus puissants du Japon, comprend l’importance stratégique et spirituelle du sanctuaire. Son soutien permet au lieu de prendre une dimension exceptionnelle. Les aristocrates et les membres de la cour impériale viennent alors y rendre hommage. Puis vient l’époque des guerres entre clans. En 1555, l’île est le théâtre de la bataille d’Itsukushima. Le seigneur de guerre Mōri Motonari y remporte une victoire décisive contre Sue Harukata, son rival, grâce à une attaque surprise. Le lieu de pèlerinage devient ainsi, le temps d’une bataille, un enjeu militaire majeur. Quelques décennies plus tard, Toyotomi Hideyoshi, autre grand unificateur du Japon, ordonne la construction d’un immense pavillon destiné aux cérémonies bouddhiques. C’est le Senjōkaku, littéralement le « pavillon des mille tatamis », même si le bâtiment est resté inachevé. Sa vaste charpente de bois, son atmosphère ouverte et sa simplicité contrastent avec les couleurs du sanctuaire voisin. À côté se dresse la pagode à cinq étages, construite en 1407. Elle rappelle combien le bouddhisme et le shintoïsme ont longtemps coexisté au Japon, avant que l’État moderne ne cherche à les séparer au XIXe siècle.

 

 

 

 

 

 

Si le sanctuaire représente le visage maritime de l’île, le mont Misen en est le cœur naturel et spirituel. Culminant à environ 535 mètres, il domine les forêts et les nombreuses îles de la mer intérieure de Seto. Ses rochers de granit, ses arbres anciens et ses sentiers donnent une impression de nature préservée. La tradition bouddhique associe la montagne au moine Kūkai, également connu sous le nom de Kōbō Daishi, qui aurait pratiqué des exercices spirituels sur l’île au début du IXe siècle.

 

Mont Misen, entre ciel, forêt et spiritualité

 

 

Après notre promenade matinale au pied du grand Torii, nous décidons de prendre de la hauteur et de rejoindre le sommet du mont Misen, qui culmine à 535 mètres. Pour nous éviter une longue ascension dès le départ, nous choisissons le téléphérique. Mais nous savons déjà que le retour se fera à pied, par les sentiers et les temples qui font de cette montagne un lieu sacré depuis plus de douze siècles. La première étape nous conduit à la station de Momijidani, au milieu d’une végétation dense où les érables se mêlent aux grands arbres de la forêt. Nous embarquons dans une petite cabine qui s’élève progressivement au-dessus des arbres. La montée est déjà un spectacle, sous nos pieds, la forêt semble former un immense tapis vert, traversé par les reliefs de la montagne. Au fil de l’ascension, quelques ouvertures dévoilent les eaux de la mer intérieure de Seto et les îles qui se découpent à l’horizon. Dix minutes plus tard environ, nous arrivons à la station de Kayatani, où nous changeons de téléphérique. Le second tronçon, à bord d’une cabine plus grande, nous emmène jusqu’à Shishiiwa. Cette fois, la vue s’élargit encore. Nous prenons véritablement de la hauteur et découvrons un paysage de montagnes boisées, de criques et d’îlots dispersés dans la mer. Le voyage aérien s’achève, mais le sommet reste à conquérir.

 

 

 

 

 

 

Après une montée assez courte il y a le sommet du mont Misen et son observatoire. À 535 mètres d’altitude, le regard embrasse un panorama exceptionnel sur la mer intérieure de Seto. Des dizaines d’îles semblent flotter sur l’eau, certaines toutes proches, d’autres perdues dans la brume de l’horizon. Après les rues, les temples et le grand Torii, nous découvrons une Miyajima plus sauvage, presque secrète. Nous prenons le temps de contempler ce paysage, conscients que cette vue constitue l’un des grands moments de notre journée.

 

 

 

 

 

 

Mais le mont Misen n’est pas seulement un belvédère naturel. C’est aussi une montagne sacrée, associée à Kobo Daishi, le moine bouddhiste qui aurait inauguré ici ses pratiques ascétiques en 806. Nous visitons le Misen Hondo, le pavillon principal, puis le Reikado, qui abrite la flamme sacrée. Selon la tradition, celle-ci brûle depuis plus de 1 200 ans. Elle a notamment servi à allumer la flamme de la Paix du parc mémorial d’Hiroshima. Le rapprochement est saisissant, ici, dans le silence de la montagne, un feu entretenu par la tradition bouddhiste est devenu un symbole de paix, en écho à l’histoire tragique de la ville située de l’autre côté de la mer. Il y a aussi les autres petits pavillons et les rochers chargés de légendes. Chaque endroit semble avoir son histoire, sa croyance ou sa fonction spirituelle. Nous ne sommes plus simplement en randonnée, nous avançons dans un paysage où la nature et la religion sont intimement mêlées.

 

 

 

 

 

 

Pour le retour, nous choisissons de redescendre à pied plutôt que de reprendre le téléphérique…Désir de profiter pleinement de cette autre dimension de la montagne, en empruntant le chemin qui rejoint le temple Daishō-in. La descente demande de l’attention car à la descente aussi le sentier est raide, les marches irrégulières et les pierres peuvent être glissantes. Mais nous avons tout notre temps. Se dire que toutes les marches ont été amené sans autres solutions que par des hommes…

 

 

 

 

 

 

Nous passons par les abords de la porte Niōmon, puis par Oku-no-in, un lieu de recueillement niché dans la forêt et associé à la tradition de Kobo Daishi. Les arbres nous enveloppent, les rochers bordent le chemin et les petites statues bouddhiques ponctuent notre progression. Nous croisons peu à peu les traces d’un pèlerinage ancien, bien loin de l’image touristique de Miyajima que nous avions découverte au bord de l’eau. La descente se poursuit vers Daishō-in, l’un des temples bouddhistes les plus importants de l’île. Nous retrouvons ses escaliers, ses statues, ses lanternes et ses pavillons répartis sur les pentes. Le lieu possède une atmosphère particulière, il ne cherche pas à impressionner par un monument unique, mais invite à découvrir une multitude de détails, de petits sanctuaires et de figures protectrices. Après les grands panoramas du sommet, nous retrouvons ici une spiritualité plus intime, inscrite dans chaque pierre.

 

 

 

 

 

 

La montagne nous a offert ses deux visages…Un paysage grandiose que l’on contemple d’en haut…Un chemin de pèlerinage qui se découvre pas à pas.

 

 

 

 

 

Miyajima est à la fois une île habitée, un lieu de pèlerinage et l’une des destinations touristiques les plus connues du Japon. En 1996, le sanctuaire d’Itsukushima a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le classement concerne non seulement les bâtiments historiques, mais aussi une partie du paysage naturel et forestier qui leur donne tout leur sens. Les daims que l’on rencontre dans les rues et près du front de mer font désormais partie du paysage. Ils se promènent parmi les visiteurs, s’arrêtent à l’ombre ou cherchent parfois de la nourriture. Ils sont familiers aux voyageurs, mais restent des animaux sauvages, mieux vaut ne pas les nourrir, les toucher ni laisser traîner de nourriture ou de papiers qu’ils pourraient avaler. La popularité de Miyajima apporte des ressources à l’économie locale, mais elle entraîne aussi des défis avec la très forte affluence des visiteurs, déchets, protection des daims, conservation des bâtiments en bois et vulnérabilité aux typhons. Le sanctuaire a dû être restauré à plusieurs reprises à la suite de catastrophes naturelles. Le préserver ne consiste donc pas à figer l’île dans le passé, mais à entretenir un patrimoine vivant, utilisé et habité.

 

 

 

 

 

L’île entière est considérée comme sacrée. Le sanctuaire n’est pas isolé du paysage, il en est une expression. La montagne, les forêts, les rochers et la mer forment un ensemble qui change selon la lumière et les marées. Des moines aux samouraïs, des seigneurs féodaux aux pèlerins, de nombreuses générations ont laissé leur empreinte sur l’île. Malgré sa renommée mondiale, Miyajima reste un lieu où l’on travaille, où l’on vit, où l’on cuisine et où l’on entretient les traditions. Il y a quelque chose de singulier à découvrir Miyajima après avoir visité le mémorial d’Hiroshima qui nous confronté à la destruction d’une ville, à la violence de l’histoire contemporaine et à la fragilité de la paix. À Miyajima, on découvre une autre dimension du Japon avec la continuité des croyances, la beauté du paysage, la persistance des traditions et la capacité d’un lieu à traverser les siècles. Il ne faut pas opposer ces deux expériences. Elles racontent deux aspects différents de la mémoire japonaise, l’une nous oblige à regarder ce que l’homme peut détruire en quelques instants, l’autre nous montre ce que les générations peuvent préserver, reconstruire et transmettre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La véritable beauté de Miyajima derrière le torii rouge que tout le monde photographie…Il y a une île qui a vu passer des empereurs, des moines, des samouraïs, des guerres, des tempêtes et des millions de visiteurs. La mer continue de monter et de descendre, les forêts demeurent sur la montagne, et le sanctuaire poursuit sa présence au bord de l’eau. Rester quelques instants face au torii, sans photos…Simplement regarder la marée, les montagnes et les bateaux, en se souvenant que ce paysage est vénéré depuis plus de mille ans.

 

 

Certains lieux ne sont pas seulement faits pour être vus,

mais pour nous rappeler que nous ne sommes que de passage…

 

 

A SUIVRE…