18/ Qu’avons nous fait…

Matin du jeudi 15 octobre, juste après le lever du jour, Chris et moi sommes sur la grande esplanade du Mémorial d’Hiroshima. Le ciel est dégagé et nous savons que les rayons du soleil finiront par nous atteindre, se glissant entre les immeubles qui bordent le Dôme et les différents lieux de recueillement du parc. Pour l’instant, nous sommes seuls. Ou presque. Le silence nous appartient encore, mais nous savons déjà que, dans quelques heures, comme chaque jour de l’année, les allées seront parcourues par des groupes d’écolières, d’écoliers, d’étudiantes et d’étudiants, pour la plupart en uniforme, venus de tout le Japon. Ils viennent apprendre, comprendre, se souvenir. Transmettre, aussi, cette mémoire que le pays refuse de laisser disparaître.

 

 

 

 

 

 

Quatre-vingt-un ans après le bombardement, le Japon n’oublie pas. Ici, le 6 août 1945 ne constitue pas seulement une page d’histoire. C’est une blessure, un avertissement et une question adressée à l’humanité tout entière. Ce jour-là, des hommes ont décidé d’employer une arme dont la puissance destructrice allait bouleverser le destin de centaines de milliers de personnes, entre les morts immédiates et les victimes des conséquences du bombardement. Au-delà de la volonté de mettre fin à la guerre, cette première utilisation d’une bombe atomique devait aussi démontrer au monde la puissance des États-Unis et annoncer l’entrée dans une nouvelle ère, celle où l’humanité posséderait désormais les moyens de se détruire elle-même. Après quelques instants de patience, la lumière du matin finit par apparaître. Les ombres s’allongent, les façades s’éclairent, et le Dôme révèle peu à peu toute sa puissance symbolique. Ce bâtiment, resté debout au milieu de la destruction, est devenu bien davantage qu’un vestige, il est le témoin silencieux de l’impensable, mais aussi le symbole d’une ville qui a refusé de mourir.

 

 

Hiroshima est tombée, puis s’est relevée. Elle a reconstruit ses rues, ses maisons, ses écoles et sa vie. Mais elle n’a pas effacé les traces de ce qui s’est passé. Elle a choisi de les conserver pour que les générations suivantes puissent regarder cette histoire en face. Et tandis que le soleil éclaire maintenant le Dôme, une pensée s’impose, impossible à écarter. Aujourd’hui encore, des hommes invoquent Dieu, des idéologies, des intérêts nationaux ou de prétendues nécessités historiques pour justifier leur puissance et leurs ambitions. Les arsenaux nucléaires existent toujours. Les armes sont plus nombreuses, plus sophistiquées, parfois encore plus destructrices. Alors, devant ce bâtiment qui a traversé l’horreur, une question revient, terrible et presque irréelle, qui sera le premier fou à oser donner l’ordre de tirer la troisième bombe atomique sur des populations ? Face au Dôme, dans le calme de ce matin d’octobre, nous ne sommes plus seulement visiteurs, juste deux êtres humains devant la mémoire des autres, avec cette conviction qu’il ne suffira pas de se souvenir mais qu’il faudrait tout faire pour que cela ne recommence jamais mais qui derrière son smartphone sait que toutes ces images ne sont qu’illusions…

 

 

 

 

 

 

 

Le lundi 6 août 1945, à 8 h 15 du matin, les États-Unis larguent sur Hiroshima la première bombe atomique utilisée contre une population en temps de guerre. La bombe, baptisée Little Boy, explose en altitude. Ce qui suit est une catastrophe humaine d’une ampleur jusque-là inconnue…Ce matin-là, Hiroshima compte environ 350 000 habitants…À 8h15, la bombe explose à environ 600 mètres au-dessus du sol…Première seconde, un éclair aveuglant, une lumière d’une intensité extrême embrase le ciel. À proximité du point d’explosion, la chaleur est si forte qu’elle provoque des brûlures graves et enflamme les matériaux exposés. L’instant d’après une onde de choc dévaste les bâtiments, fait voler les débris et provoque l’effondrement de nombreuses maisons. Dans le centre-ville, les constructions légères en bois sont particulièrement vulnérables. Des incendies éclatent dans toute la ville. Les routes sont encombrées de décombres, les réseaux de communication sont coupés et les secours, eux-mêmes frappés, ne peuvent répondre aux besoins. La bombe libère une énergie équivalente à environ 15 000 tonnes de TNT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais les chiffres ne permettent pas, à eux seuls, de comprendre ce que vivent les habitants…des familles sont ensevelies, des enfants se retrouvent seuls, des blessés cherchent de l’eau et des survivants appellent leurs proches dans les rues détruites. Dans les heures qui suivent, les survivants tentent de rejoindre les rivières, les espaces dégagés ou les lieux où ils espèrent trouver de l’aide. Beaucoup sont gravement brûlés. D’autres souffrent de fractures, de blessures causées par les éclats de verres, les médecins, infirmiers et secouristes sont eux-mêmes parmi les victimes. Les rivières et leurs berges deviennent des lieux de refuge. Des personnes assoiffées demandent de l’eau. D’autres recherchent un parent, un enfant ou un conjoint. Certaines familles ne sauront jamais précisément ce qui est arrivé à leurs proches. La chaleur, les incendies, la poussière et la confusion rendent les déplacements extrêmement difficiles. Il n’y a pas que des morts, il y a des milliers de personnes qui tentent de comprendre ce qui vient de se produire, sans disposer des mots ni des connaissances nécessaires pour expliquer cette nouvelle arme.

 

 

 

 

 

 

À la fin de la journée, le bilan est déjà effroyable. Mais il ne s’agit que du début d’une longue succession de morts. Les estimations historiques indiquent qu’environ 70 000 à 80 000 personnes ont perdu la vie le jour même, même si le chiffre exact demeure inconnu. Des dizaines de milliers d’autres sont blessées. Les incendies ont ravagé de vastes quartiers et environ 92 % des bâtiments de la ville ont été détruits ou endommagés, selon les estimations des autorités préfectorales. La nuit tombe sur une ville où les survivants cherchent encore leurs proches. Certains restent auprès des blessés sans pouvoir les soigner. D’autres attendent des nouvelles qui ne viendront jamais. Et pourtant, une deuxième catastrophe, moins visible, a déjà commencé…Dans les jours qui suivent, des personnes qui semblaient avoir échappé à la catastrophe tombent malades. Les médecins observent des symptômes parfois incompréhensibles à l’époque…Vomissements, diarrhées et fièvres, fatigue extrême et perte d’appétit, chute des cheveux, hémorragies et infections, diminution des cellules sanguines, qui fragilise les défenses de l’organisme. Ces manifestations sont notamment dues aux radiations ionisantes, qui endommagent les cellules et les tissus. Certaines victimes meurent alors qu’elles ne présentent presque aucune blessure extérieure. La radioactivité touche aussi des personnes qui entrent dans la ville après l’explosion pour secourir leurs proches ou rechercher des disparus. Des retombées radioactives se mêlent aux poussières et aux précipitations, c’est ce que l’on appelle la pluie noire.

 

 

La souffrance ne s’arrête donc pas avec le souffle de l’explosion. Pour certains, elle durera toute une vie. Le bilan humain…Décès estimés à la fin de décembre 1945 environ 140 000 personnes. Ce bilan comprend les personnes tuées immédiatement et celles qui sont mortes ensuite des brûlures, des blessures et des effets aigus des radiations. Il ne signifie pas que les conséquences se sont arrêtées à la fin de 1945. Au cours des années et des décennies suivantes, les survivants, appelés hibakusha, ont également connu une augmentation de certains cancers, notamment des leucémies, ainsi que des séquelles physiques et psychologiques. Beaucoup ont aussi dû affronter la pauvreté, la perte de leur famille et parfois la discrimination sociale. Les victimes n’étaient pas uniquement japonaises, il y a des Coréens, des Taïwanais, des Chinois, des étudiants étrangers et des prisonniers de guerre américains figuraient également parmi les personnes présentes à Hiroshima. Imaginez un enfant qui part à l’école le matin et ne rentre jamais. Une mère qui cherche son fils dans les décombres. Un père qui revient dans son quartier et ne retrouve plus sa maison, ni sa famille, ni même les rues qu’il connaissait. À Hiroshima, ce ne sont pas seulement des bâtiments qui ont disparu. C’est une partie de la mémoire collective de la ville, des familles entières, des métiers, des histoires et des projets d’avenir. La reconstruction a pourtant commencé. Des habitants sont revenus, des commerces ont rouvert et les tramways ont progressivement repris leur service. Hiroshima est devenue une ville reconstruite, mais elle a aussi choisi de faire de son histoire un appel à la paix. Lorsque vous marchez dans le parc du Mémorial de la Paix et que vous regardez le Dôme de Genbaku, vous vous trouvez au milieu d’une ville qui porte encore la mémoire de cette journée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

HIROSHIMA AVANT…

 

Voir Hiroshima, avec ses larges avenues, ses tramways, ses parcs et ses immeubles modernes, il est difficile d’imaginer que cette ville a été presque entièrement détruite le 6 août 1945. Pourtant, Hiroshima n’était pas une simple ville militaire, c’était une cité japonaise ancienne, commerçante, cultivée et densément peuplée, où vivaient des familles, des artisans, des commerçants et des enfants. Pour comprendre Hiroshima, il faut revenir à la ville d’avant, celle qui existait quelques heures avant l’explosion. Fondée à la fin du XVIe siècle. En 1589, le puissant seigneur féodal Mōri Terumoto entreprend la construction de son château dans le delta de la rivière Ōta, sur la côte de la mer intérieure de Seto. Le nom Hiroshima signifie généralement « grande île », en référence au paysage de bras de rivière et d’îlots sur lequel la ville s’est développée. Le château devient le centre politique et économique de la région. Autour de lui se forment progressivement des quartiers de samouraïs, des rues commerçantes, des marchés et des quartiers populaires. Au XVIIe siècle, la famille Asano prend le contrôle du domaine. Hiroshima se développe alors comme une ville de château japonaise traditionnelle, organisée autour de son pouvoir féodal.

 

 

 

 

 

 

Avant la bombe, Hiroshima était une ville régionale importante, tournée vers le commerce, l’agriculture, la pêche et les échanges maritimes. Sa situation était favorable avec les rivières qui permettaient de circuler et de transporter des marchandises, tandis que la mer intérieure de Seto reliait la ville à d’autres ports du Japon. On y trouvait des marchés animés où l’on vendait du riz, des légumes, du poisson et des produits locaux. Des commerces familiaux, ateliers d’artisans et maisons traditionnelles en bois. Des écoles, des temples bouddhistes et des sanctuaires shinto. Le quartier de Nakajima, situé près de l’actuel Parc du Mémorial de la Paix, était un des secteurs commerciaux importants de la ville. Ses boutiques, ses maisons et ses petites rues formaient un véritable cœur urbain qui ne sera pas reconstruit comme auparavant.

 

 

C’est un aspect essentiel pour comprendre pourquoi Hiroshima a été choisie comme cible en 1945. À partir de l’ère Meiji, le Japon se modernise rapidement et développe son armée. Hiroshima acquiert alors une importance stratégique croissante. 1888/ L’armée impériale y établit le quartier général de sa 5e division. 1889/ le port d’Ujina est achevé, facilitant le transport des soldats et du matériel. 1894-1895/ Pendant la première guerre sino-japonaise, Hiroshima accueille le quartier général impérial. L’empereur Meiji y séjourne et le gouvernement japonais y organise des activités liées à la conduite de la guerre. Au début du XXe siècle, les chemins de fer, le port et les installations militaires renforcent encore le rôle stratégique de la ville. Hiroshima possède deux visages…Celui d’une ville de vie quotidienne et de commerce, mais aussi celui d’un centre militaire au service de l’expansion japonaise en Asie. Cette distinction est importante. La ville n’était pas seulement une base militaire, elle abritait une population civile très nombreuse, qui allait payer un prix terrible.

 

 

 

 

 

 

À l’été 1945, le Japon est au bord de la défaite. Les bombardements américains ont déjà ravagé plusieurs grandes villes japonaises. Hiroshima, a jusqu’alors échappé aux destructions aériennes massives qui ont frappé tant d’autres villes. La population est estimée à environ 350 000 habitants, même si le chiffre exact est difficile à établir en raison des mouvements de population liés à la guerre. Parmi eux se trouvent des militaires, des ouvriers mobilisés dans les usines, des familles, des enfants et des personnes évacuées d’autres régions. La vie est marquée par les pénuries, les restrictions et la mobilisation générale. Des élèves participent à des travaux destinés à dégager des espaces coupe-feu dans la ville, notamment en démolissant des bâtiments. Le 6 août au matin, de nombreux habitants sont donc déjà dehors ou en train de se rendre au travail. À 8h15, la bombe atomique explose au-dessus de la ville. En quelques secondes, ce monde disparaît…

 

 

 

 

 

 

 

 

HIROSHIMA APRES…

 

Hiroshima est l’une des villes les plus marquantes du Japon. Le 6 août 1945, elle est presque anéantie par la première bombe atomique utilisée contre une population en temps de guerre. Pourtant, en quelques décennies, elle renaît de ses ruines pour devenir une ville moderne, dynamique et tournée vers la paix. Comprendre Hiroshima aujourd’hui, c’est mesurer à la fois l’ampleur de la catastrophe, la volonté de reconstruire et la mémoire que les habitants ont choisi de préserver. Entre 1945-1948 les habitants reviennent malgré les destructions, déblayent les ruines, reconstruisent des abris et rétablissent progressivement l’eau, les transports et les services essentiels. Le manque de matériaux, d’argent et de personnel rend la reconstruction extrêmement difficile. Le 6 août 1949, quatre ans jour pour jour après la bombe, le Japon adopte une loi spéciale faisant d’Hiroshima une ville mémoriale de la paix. Elle permet des aides nationales et donne un cadre à la reconstruction. De grandes avenues, des ponts, des espaces verts et des équipements publics remplacent progressivement les quartiers détruits. Le parc du Mémorial de la Paix prend forme, et le musée ouvre en 1955. La reconstruction urbaine s’étend sur une vingtaine d’années.

 

 

 

 

 

Hiroshima retrouve son rôle de grande ville régionale. Son industrie, notamment automobile, ses commerces, ses universités et son réseau de tramways contribuent à son développement. La ville devient aussi un centre international de sensibilisation à la paix. Aujourd’hui, la ville est une grande métropole japonaise, avec environ 1,17 million d’habitants dans la commune à la fin août 2025. Elle est devenue une ville moderne, verdoyante et active, traversée par plusieurs bras de rivière et reliée à la mer intérieure de Seto. C’est une économie industrielle importante, notamment autour de Mazda et de ses fournisseurs. Des transports modernes, avec les tramways qui traversent le centre-ville. Des quartiers commerçants animés, des restaurants, des universités et des espaces culturels. Un patrimoine mémoriel unique, au cœur même de la ville reconstruite. Ce qui frappe lorsqu’on se promène dans Hiroshima, c’est le contraste entre les avenues, les immeubles, les tramways et les terrasses animées d’aujourd’hui, et la présence silencieuse du Dôme de la bombe atomique. Le Dôme de Genbaku est l’un des rares témoignages matériels du bombardement encore visibles à proximité immédiate de l’hypocentre. Il s’agissait à l’origine du palais d’exposition industrielle de la préfecture.

 

 

 

 

 

 

Le bâtiment a survécu partiellement, bien qu’il se soit trouvé très près du point d’explosion. Sa structure ruinée a été conservée, et le site est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1996. Sa conservation a fait l’objet de débats…Certains auraient préféré effacer ces ruines douloureuses, tandis que d’autres estimaient indispensable de les transmettre aux générations futures. Le dôme témoigne de ce que l’être humain est capable de détruire et de la nécessité d’empêcher que cela se reproduise. La catastrophe a laissé des conséquences profondes…Des milliers de familles ont perdu plusieurs générations en quelques instants. Les survivants, appelés hibakusha, ont souffert de cancers et d’autres problèmes de santé liés aux radiations, mais aussi parfois de discrimination sociale. La mémoire du bombardement a profondément marqué l’identité collective de la ville. Sa reconstruction n’a donc pas consisté uniquement à rebâtir des maisons. Il a aussi fallu reconstruire des familles, des communautés, des activités économiques et une confiance dans l’avenir. Chaque 6 août, une cérémonie commémorative rappelle les victimes et renouvelle l’appel à la paix. Le parc du Mémorial de la Paix, et ses trois éléments…Le Dôme, le cénotaphe et le musée. Ils racontent trois moments différents, la destruction, le souvenir des victimes et la volonté de construire un avenir différent. Hiroshima n’a pas choisi de laisser toute la ville devenir un monument funéraire. Elle a choisi de vivre, de se développer et de conserver au milieu de cette vie un lieu qui rappelle le prix de la guerre. La mémoire est présente, mais elle n’empêche pas la vie. Hiroshima a reconstruit ses maisons, ses rues et ses ponts. Mais son plus grand chantier reste celui de la mémoire et de la paix. 

 

 

 

 

HIROSHIMA LE CENOTAPHE

Un arc de mémoire pour l’humanité.

 

 

Au cœur du parc du Mémorial de la Paix d’Hiroshima, le cénotaphe est l’un des monuments les plus émouvants de la ville. Face au Dôme de la bombe atomique, il invite au silence et au recueillement, là où l’histoire a basculé le 6 août 1945. Inauguré le 6 août 1952, ce monument a été conçu par l’architecte japonais Kenzō Tange. Sa forme arquée, qui évoque les anciennes maisons japonaises, symbolise un abri offert aux âmes des victimes. Le mot cénotaphe signifie littéralement « tombeau vide » car il ne contient pas les corps des victimes. Il constitue un lieu de mémoire pour ceux qui ont péri lors de l’explosion et de ses conséquences. La phrase gravée dans la pierre du cénotaphe…« Reposez en paix, car nous ne répéterons pas cette erreur. » Cette phrase est le cœur du monument. Elle ne désigne pas un peuple en particulier, elle s’adresse à toute l’humanité et exprime un engagement collectif à ne pas renouveler les erreurs qui ont conduit à la guerre et à la destruction atomique. L’arche protège symboliquement les âmes des victimes, comme un toit au-dessus d’elles. Le coffre de pierre abrite le registre des noms des personnes mortes des suites de la bombe, sans distinction de nationalité. De nouveaux noms y sont ajoutés au fil des années. Le Dôme de la bombe atomique, visible dans l’axe de l’arche avec cette perspective a été voulue par l’architecte Kenzō Tange. Elle relie les victimes, le souvenir de la destruction et l’espoir de paix. Chaque 6 août, à 8h15, heure de l’explosion, une cérémonie se tient devant le cénotaphe. Une minute de silence rappelle les victimes et renouvelle l’appel à une paix durable.

 

« Le cénotaphe ne demande pas seulement de se souvenir des morts. Il demande aux vivants de répondre de l’avenir. »

 

 

 

 

 

SADAKO SASAKI .      Une petite fille devenue un symbole mondial de la paix.

 

À Hiroshima, dans le Parc du Mémorial de la Paix, il y ades milliers de petites grues en papier, de toutes les couleurs. Elles sont déposées par des enfants, des familles et des visiteurs venus du monde entier. Derrière ces oiseaux de papier se trouve l’histoire bouleversante de Sadako Sasaki, une petite Japonaise dont le destin a transformé la souffrance d’une enfant en un mouvement international pour la paix. Sadako a seulement deux ans lorsque la bombe atomique explose au-dessus de sa ville. Sa maison se trouve à environ 1,6 kilomètre de l’épicentre. Elle survit à l’explosion et semble, pendant plusieurs années, avoir échappé aux conséquences les plus graves. Elle grandit, va à l’école et devient une jeune fille pleine de vie, sportive et particulièrement douée pour la course de relais. Mais en 1954, à l’âge de onze ans, sa santé se dégrade. En février 1955, elle est hospitalisée et diagnostiquée atteinte d’une leucémie, une maladie du sang liée à l’exposition aux rayonnements de la bombe. Elle n’a que douze ans lorsqu’elle meurt, le 25 octobre 1955, après huit mois de lutte contre la maladie. Pendant son hospitalisation, Sadako entend une ancienne légende japonaise…Celui qui plie mille grues en papier, appelées senbazuru, peut voir son vœu se réaliser. Elle commence alors à plier ces petits oiseaux avec tout ce qu’elle trouve comme des emballages, des papiers récupérés et d’autres morceaux de papier. Son premier souhait est simple, immense et terrible à la fois, guérir et pouvoir continuer à vivre. Elle poursuit son travail malgré la maladie. Les grues deviennent pour elle une façon de garder espoir, de s’occuper et de lutter contre le sentiment d’impuissance. Sadako meurt sans avoir obtenu la guérison qu’elle espérait. Mais son histoire ne s’arrête pas là.

 

 

 

 

 

Après sa mort, ses camarades de classe sont profondément bouleversés. Ils veulent faire quelque chose pour elle, mais aussi pour tous les enfants morts à cause de la bombe atomique. Ils lancent alors une campagne pour construire un monument à Hiroshima. Leur appel dépasse rapidement les frontières de leur école, plus de 3 000 établissements scolaires japonais participent à la collecte de fonds, avec des soutiens venus également de l’étranger. Le 5 mai 1958, le Monument de la Paix des enfants est inauguré dans le parc du Mémorial de la Paix. Au sommet du monument, une jeune fille de bronze tend une grue dorée vers le ciel. Cette silhouette évoque Sadako, mais le monument rend hommage à tous les enfants victimes de la bombe atomique. Une inscription gravée sur la pierre exprime le message des enfants…

Ceci est notre cri.

Ceci est notre prière.

Pour construire la paix dans le monde.

 

L’histoire de Sadako a progressivement dépassé le Japon. Les grues en papier sont devenues symbole de paix, d’espoir et de solidarité avec les victimes des armes nucléaires. Selon les autorités d’Hiroshima, environ dix millions de grues en papier sont offertes chaque année au Monument de la Paix des enfants. Elles viennent de classes scolaires, d’associations et de particuliers du monde entier. Le mouvement ne consiste pas seulement à plier du papier. Il invite les nouvelles générations à comprendre ce qui s’est passé à Hiroshima, à réfléchir aux conséquences de la guerre et à transmettre un message de paix. Il existe même des monuments inspirés de Sadako dans d’autres pays, son histoire est enseignée dans des écoles bien au-delà du Japon.

 

 

 

 

 

 

Quand le Japon fait danser ses dieux…

 

Le Kagura (神楽) est l’une des expressions les plus anciennes et les plus fascinantes de la culture japonaise. C’est à la fois une danse sacrée, un spectacle musical et une représentation théâtrale qui plonge ses racines dans le shintoïsme, la religion traditionnelle du Japon. Le mot kagura est généralement interprété comme signifiant « divertissement des dieux » ou « musique offerte aux dieux ». Et cette expression résume parfaitement son esprit : les hommes dansent, jouent de la musique et racontent des histoires pour honorer les divinités et les inviter à partager un moment avec eux. Au Japon, où vous découvrez depuis plusieurs semaines les temples bouddhistes, les sanctuaires shintoïstes et les traditions anciennes, le Kagura vous fait entrer dans une autre dimension, celle d’un Japon où le sacré n’est pas seulement contemplé, mais aussi joué, chanté et dansé. Il faut remonter aux grands récits de la mythologie japonaise, notamment ceux du Kojiki, le plus ancien ouvrage connu de l’histoire mythologique du Japon, compilé en 712. L’une des légendes fondatrices raconte que la déesse du Soleil, Amaterasu, blessée et irritée par les agissements de son frère Susanoo, se réfugia dans une grotte céleste. Le monde fut alors plongé dans l’obscurité. Les autres divinités cherchèrent un moyen de la faire sortir. La déesse Ame-no-Uzume se mit à danser devant la grotte avec tant d’entrain que les dieux éclatèrent de rire. Intriguée par ce vacarme et cette joie, Amaterasu entrouvrit la porte de sa retraite. La lumière revint dans le monde. Cette danse mythologique est traditionnellement considérée comme l’un des récits fondateurs du Kagura. Il y a là une belle idée japonaise, la danse, la musique et le rire peuvent ramener la lumière là où règne l’obscurité.

 

 

 

 

 

 

C’est ici, que le Kagura prend une dimension spectaculaire. La région compte parmi les grands foyers de cet art traditionnel. Des centaines de troupes perpétuent cette pratique, souvent avec des habitants qui exercent un autre métier pendant la journée et répètent le soir ou le week-end. Contrairement à l’image des arts japonais traditionnels, parfois lents et contemplatifs, le Kagura d’Hiroshima peut être bruyant, coloré, physique et même impressionnant avec des costumes somptueux, brodés de motifs dorés et colorés. Des masques de dieux, de guerriers et de démons, parfois gigantesques. Des tambours qui font vibrer la salle et des flûtes qui accompagnent les mouvements. Des combats chorégraphiés, des épées, des bonds et des retournements spectaculaires. Des histoires où les forces du bien affrontent les démons et finissent souvent par triompher. Le Kagura moderne est ainsi devenu un spectacle populaire à part entière, tout en conservant ses liens avec les croyances et les rites anciens.

 

 

 

 

 

 

Le rituel…Les danseurs exécutent des gestes codifiés, parfois avec des clochettes ou des baguettes rituelles ornées de papier blanc. Ils rendent hommage aux divinités et préparent l’entrée dans le récit. L’apparition des personnages…Un dieu, un héros ou un démon entre en scène. Ses gestes, sa posture et son masque permettent de comprendre son caractère, même lorsque les paroles vous échappent. Le combat et le dénouement…La musique accélère, les mouvements sont vifs, les adversaires s’affrontent et le récit atteint son point culminant. Dans de nombreuses pièces héroïques, le bien finit par vaincre le mal.

 

 

 

 

 

 

Ce qui le caractérise / Le Kagura…Danse rituelle d’origine shintoïste, mythes, divinités, démons et combats spectaculaires. Le théâtre Nô…Stylisé, gestes très codifiés, masques, lenteur et dimension spirituelle. Le Kabuki…Théâtre populaire, maquillages expressifs, costumes élaborés et jeu dramatique très affirmé. Les frontières ne sont pas étanches, le Kagura a emprunté des histoires et certains procédés théâtraux au Nô et au Kabuki. Dans ses formes modernes, notamment à Hiroshima, il est devenu beaucoup plus dynamique et spectaculaire.

 

 

À l’origine, les habitants se réunissaient pour remercier les dieux des récoltes, demander la protection de leur village et conjurer les catastrophes. Au fil des générations, les rites se sont enrichis de récits mythologiques, puis sont devenus des spectacles appréciés par un public toujours plus large. Aujourd’hui des communautés locales transmettent ces histoires à leurs enfants. Le Kagura n’est pas un vestige du passé conservé dans un musée, c’est une tradition vivante, portée par des gens ordinaires. Au Japon, la modernité n’a pas nécessairement effacé les traditions. Un même pays peut faire circuler ses voyageurs dans des trains à grande vitesse, bâtir des villes futuristes et continuer, le soir venu, à faire danser les dieux au son des tambours.

 

 

Contre toute attente, le jour même de notre arrivée à Hiroshima, nous découvrons qu’un spectacle de Kagura est programmé à 19 heures. Quelle heureuse surprise ! Rendez-vous dès 18 heures pour obtenir deux entrées, prêts à découvrir cet art traditionnel japonais dont nous ignorions encore presque tout. Mais avant sur le parvis du théâtre, la troupe se produit pour le plus grand plaisir des petits et des grands. Dans cette salle de spectacle de 500 personnes et pendant une heure, nous sommes emportés dans un univers de dieux, d’alliances et de luttes de pouvoir. Les danses, d’une extrême précision, sont profondément ritualisées. Les trois danseurs déploient une énergie impressionnante, enchaînant les gestes, les attitudes et les mouvements avec une intensité qui captive le public. Les musiciens, eux, ne s’interrompent jamais. Leurs instruments accompagnent les danseurs dans un rythme continu, presque hypnotique. Et puis il y a ce musicien qui frappe le tambour, chante et semble, à lui seul, insuffler une énergie communicative à toute la salle. Sa voix, les percussions, les costumes et les mouvements des danseurs composent un spectacle puissant, presque envoûtant.

 

 

Une heure plus tard, la salle est debout pour acclamer et remercier la troupe pour leur énergie. Les images et la musique résonnent encore en moi. Je les emporte avec moi, comme ces instants qui ne ressemblent à aucun autre et qui continuent de vivre bien après que le spectacle est terminé. Nous étions venus à Hiroshima sans avoir prévu cette rencontre. Il aura suffi d’une affiche découverte au hasard, d’un rendez-vous à 18 heures et de deux entrées pour vivre un moment fort, inattendu, inoubliable. Voyager sans tout prévoir, rester curieux, se laisser surprendre et accepter de pousser une porte sans savoir ce qui se trouve derrière. La magie du voyage, tient souvent à ces rencontres que l’on n’avait pas cherchées et que l’on n’oubliera pas.

 

 

 

 

 

Au Kagura, les dieux descendent sur scène,

les démons prennent vie et les tambours rappellent qu’au Japon,

le passé n’est jamais tout à fait passé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le jardin Shukkei-en, une miniature du Japon au cœur d’Hiroshima.

 

À quelques minutes du centre d’Hiroshima, loin de l’agitation des grandes avenues et de l’émotion qui accompagne la visite du mémorial de la Paix, se cache un petit monde à part celui du jardin Shukkei-en. Son nom signifie « jardin aux paysages miniatures ». Et c’est bien ce qu’il propose, un Japon condensé dans quelques hectares, où montagnes, vallées, rivières, forêts et lacs semblent avoir été réunis par la main d’un peintre. Créé en 1620, au début de l’époque Edo, à la demande d’Asano Nagaakira, seigneur du domaine d’Hiroshima, le jardin fut conçu par Ueda Sōko, maître de thé et paysagiste. Il obéit à une conception traditionnelle japonaise celle de reproduire les beautés de la nature à une échelle réduite, sans jamais donner l’impression qu’elle a été entièrement façonnée par l’homme.

 

 

 

 

 

 

Le parcours serpente autour d’un grand étang central, parsemé de petites îles, de pierres soigneusement disposées et de ponts qui invitent à changer de perspective. À chaque détour, le paysage se transforme. Un arbre encadre une vue, un pont dessine une courbe au-dessus de l’eau, une petite colline donne l’illusion d’une montagne lointaine. Ici, rien ne semble laissé au hasard. Pourtant, le jardin ne cherche pas à impressionner par la démesure. Il invite plutôt à ralentir, à observer les détails, à regarder les reflets et à apprécier les espaces entre les choses. C’est une autre manière d’habiter le paysage, très éloignée de nos jardins occidentaux parfois conçus pour être admirés d’un seul regard. Les pavillons de thé rappellent également combien le jardin japonais est lié à l’art de recevoir, à la contemplation et à la recherche d’une harmonie entre l’homme et la nature.

 

 

Un jardin qui a survécu à la catastrophe mais à Hiroshima, cette beauté paisible porte une histoire douloureuse. Le 6 août 1945, la bombe atomique détruisit presque entièrement la ville. Situé à environ 1,3 kilomètre de l’hypocentre, Shukkei-en fut lui aussi gravement endommagé. Ses arbres furent brûlés, ses bâtiments détruits ou détériorés et son paysage profondément meurtri. Le jardin devint alors un refuge pour des habitants blessés, qui y cherchèrent de l’eau, un abri ou simplement un endroit où attendre. Beaucoup de victimes y trouvèrent la mort. Les lieux qui avaient été conçus pour la sérénité furent soudain confrontés à l’horreur absolue. Sa restauration, entreprise après la guerre, permit progressivement au jardin de retrouver sa fonction première celle d’offrir un espace de calme et de contemplation au milieu d’une ville qui devait se reconstruire presque entièrement.

 

 

 

 

 

 

Après avoir marché dans le parc du Mémorial de la Paix, devant le Dôme de la bombe atomique et le cénotaphe, la visite de Shukkei-en prend une dimension particulière. On ne regarde plus seulement les arbres, les pierres ou les ponts. On sait que ce paysage a connu la destruction et qu’il a pourtant retrouvé sa beauté. La nature n’efface pas l’histoire, mais elle témoigne de cette capacité à reconstruire, à prendre soin et à continuer de vivre. Et peut-être est-ce là que réside toute la force de ce jardin…Dans cette apparente simplicité, dans cette paix retrouvée qui n’est jamais tout à fait innocente. À Hiroshima, Shukkei-en n’est pas seulement un jardin traditionnel japonais. C’est un lieu où la beauté a survécu à la barbarie, où chaque reflet sur l’eau semble rappeler que reconstruire ne signifie pas oublier.

 

 

 

 

 

Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre,

c’est regarder ensemble dans la même direction.

 

Antoine de Saint-Exupéry