2019-Une histoire vraie

 

C’est le dernier film inclus dans ma liste des 33 films que je retiens au dessus de tous les autres. Comme pour tout cinéphile c’est un choix totalement subjectif lié conscient ou pas à son histoire personnelle et/ou avec d’autres films, un réalisateur (trice), actrice, acteur. J’étais à Paris le jour de sa sortie en France, premier jour première séance dans une petite salle et complète avec autour de moi pratiquement que des Sud-Américains. La force du réalisateur c’est sa capacité à nous tenir en haleine bien que l’histoire (vraie) se déroule en prison et sur 12 ans.  Passionnant.

 

 

 

INCROYABLES DESTINS

“Que reste-t-il d’un homme lorsqu’on lui enlève tout ? Coupé du monde, du temps, de tout élan, du moindre élément matériel auquel s’accrocher, il est progressivement trahi par ses propres sens. Pourtant, au fond de lui, il demeure une chose que l’on ne peut lui enlever : son imagination. COMPAÑEROS est avant tout un voyage vers les ténèbres. Se basant sur des faits réels, ce film raconte l’histoire de trois personnages que l’on a dépossédés, douze ans durant, de tout ce qui les définissait en tant qu’individus. On les a soumis à une dégradation mentale et physique visant à les rendre fous et au-delà, à anéantir la résistance de leur être le plus intime. Ces hommes ont dû se réinventer à partir des vestiges de leur condition humaine, pour surmonter une des épreuves les plus effroyables que l’on puisse imaginer.”


Compañeros (La noche de 12 años) film uruguayen 2018 écrit et réalisé par Álvaro Brechner. Il relate l’enfermement pendant les 12 ans de la dictature militaire uruguayenne (1973-1985) de trois opposants politiques : José Mujica (Antonio de la Torre), Mauricio Rosencof (Chino Darín) et Eleuterio Fernández Huidobro (Alfonso Tort). L’autobiographique de ces deux derniers, Memorias del calabozo, a servi de base au scénario. Coproduction de l’Uruguay, de l’Argentine, de l’Espagne et de la France, Compañeros est sélectionné à la Mostra de Venise 2018, au Festival de Saint-Sébastien 2018, il reçoit le prix spécial du jury, le prix du public et le prix du Jury œcuménique au Festival de Fribourg 2019 et la Pyramide d’or du meilleur film au Festival du Caire 2018.

 

Alvaro Brechner (Montevideo, 9 avril 1976) est un réalisateur, scénariste et producteur uruguayen. C’est son 3ème long métrage après Sale temps pour les pêcheurs (Mal día para pescar) en 2009 présenté à la 48e Semaine de la critique du Festival de Cannes. Mr.Kaplan lauréats de nombreux prix internationaux. a été le candidat uruguayen pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère.

Antonio de la Torre est un acteur espagnol. Après s’être fait connaître dans des films tels que Volver, Azul ou Balada triste, il devient le visage emblématique du thriller espagnol contemporain : La isla mínima, La Colère d’un homme patient, Que Dios nos perdone, et récemment El Reino qui lui permet d’obtenir de nombreux prix dont le Goya du meilleur acteur.

 

L’écriture et la réalisation de Compañeros ont demandé à Alvaro Brechner quatre années de recherche et de documentation. Un des enjeux majeurs pour le réalisateur était de ne pas faire un film de prison, mais davantage lorgner du côté du voyage existentiel. Il rappelle le projet des militaires Puisque nous n’avons pas pu les tuer, nous allons les rendre fous. “Au-delà d’une méticuleuse reconstitution historique des faits, j’ai cherché à faire ressentir sur le plan esthétique et sensoriel l’expérience de la survie à la lutte intérieure que subissaient mes personnages. Les trois acteurs, Antonio de la Torre, Chino Darín et Alfonso Tort, ont dû se soumettre à un conditionnement très rude, tant sur le plan physique, ils ont perdu chacun près de quinze kilos, que mental, pour être au plus près du supplice incarné. La mise en scène, quant à elle, se devait de nous plonger à leurs côtés dans ce combat pour la conservation de leur humanité. Ce fut un parcours sombre, mais extrêmement gratifiant. À travers ses gageures et ses complexités, l’expérience du film m’a conforté dans l’idée que même lorsque tout semble perdu, la force et la résistance de l’être humain ne doivent pas être sous-estimées.”

 

ANALYSE par Anne Schneider


« Résister ». Tel est le mot que grava, sur la margelle d’un puits, Marie Durand (1711-1776), grande figure du protestantisme, durant sa détention dans la Tour de Constance, à Aigues-Mortes, de 1730 à 1768. Telle semble être également l’unique action à laquelle devront se vouer les trois « compañeros » suivis par le réalisateur et scénariste uruguayen Alvaro Brechner lors de son troisième long-métrage. C’est l’histoire de trois membres importants du mouvement révolutionnaire Tupamaros auxquels le réalisateur a consacré quatre années de recherches, dans un réel souci de précision historique. Arrêtés dès 1972, ou à l’occasion du coup d’État militaire de juin 1973, José « Pepe » Mujica, né en 1935 (Antonio de la Torre), Eleuterio Fernández Huidobro (1942-2016) (Alfonso Tort) et l’écrivain journaliste Mauricio Rosencof, né en 1933 (Chino Darín), deviennent trois des otages de la dictature militaire. Il sont transportés dans des lieux de détention aussi secrets que précaires. Pendant douze ans (titre original « Une nuit de douze ans »), jusqu’à leur libération en 1985, les trois compagnons de lutte sont ainsi régulièrement déplacés et détenus dans des lieux qui n’étaient souvent pas même des cellules. Les moments de transit, sac sur la tête, étaient les seuls qui les réunissaient, puisqu’ils étaient chacun condamnés à l’isolement et à une absence de communication radicale.

 

Comment, dès lors, transcrire et resserrer dans le temps d’un film ces douze années de tortures physiques puis mentales, effets de la détermination des militaires à « rendre fous » leurs prisonniers, à défaut de les avoir assassinés d’emblée ? C’est ici qu’intervient le génie du scénario, qui, une fois posées les informations liminales, adhère au point de vue des otages, ignorant tout, seconde après seconde, de ce qui les attend ou parfois même de ce qu’ils sont en train de vivre au présent. Génie de l’image, dans ses cadrages ou dans ses basculements, chavirements, tressautements, dans ses flous et ses brouillages. Hommage soit rendu au formidable travail de Carlos Catalán qui, cadrant souvent au plus près les suppliciés, fait entrer le spectateur dans l’ignorance, l’égarement, les doutes, les pâmoisons des victimes. Génie du travail sur le son, dans sa captation comme dans sa trituration. Pas moins de quatre techniciens, pour restituer l’intensification des sons de la prison, leur violence, leur brutalité, leur disparition ou au contraire leur multiplication. C’est sans doute cet ingrédient cinématographique qui permet le plus spécifiquement de partager la folie des personnages, et notamment celle de « Pepe » Mujica, puisque le son, à lui seul, ne donne pas immédiatement les moyens de discriminer le réel du fantasmatique.

 

Génie de l’interprétation et de l’engagement de tous les acteurs, qui inscrivirent le rôle jusque dans leur chair en perdant chacun une quinzaine de kilos. Il faut voir le corps christique d’Alfonso Tort et son visage émacié, le plus impressionnant des trois dans la performance de la maigreur. Remarque qui n’ôte rien à l’intensité et à la justesse confondante de son jeu. Le personnage incarné par Chino Darín, du fait de son statut d’écrivain, rend particulièrement sensible à la dimension aléatoire et imprévisible du sort des détenus, alors que toute extraction de la cellule promet soit un transport inopiné soit une séance de torture, on découvre à travers lui que, vérifiant l’adage selon lequel « le pire n’est pas toujours sûr », elle peut aussi aboutir à une jolie séance de conseil épistolaire dans le domaine amoureux, tant est absolue la sujétion des détenus au bon-vouloir du chef militaire auquel ils sont provisoirement confiés ; selon que celui-ci est cruel ou inespérément humain, leur sort en est très directement impacté. Au chapitre de l’imprévisible, Alvaro Brechner ménage d’ailleurs très habilement une ou deux scènes qui, dénonçant l’absurde de la rigidité militaire, peuvent aussi faire naître un sourire dans l’obscurité et le silence pétrifié de la salle.

 

Mention spéciale, à Antonio de la Torre, acteur déjà beaucoup vu et qui a fait ses preuves. Mais ici, chargé d’incarner la folie de son personnage, il est saisissant, en ceci qu’il cesse d’être lui-même. Nombreux sont les moments où, au-delà de la tignasse de cheveux en bataille et de la barbe indomptée qui recouvrait les visages, ses traits, ses expressions disparaissent sous celles de José Mujica, celui des trois otages dont le psychisme vacilla le plus gravement, au point que la psychiatre très humaine (Soledad Villamil, superbe et marquante, malgré la brièveté de son rôle) qui le vit sur la fin de sa détention conclut à une psychose délirante. Force est ici de mentionner l’ouvrage du psychanalyste uruguayen longtemps exilé en France, Marcelo Viñar : « Exil et torture » (1989), qu’il rédigea à la suite de son travail, en tant que médecin et psychiatre, auprès de nombreux prisonniers politiques des dictatures latino-américaines. Il y consigna l’exil intérieur fréquemment provoqué par les séances de torture, un exil prenant la forme d’un délire, seul moyen, pour le supplicié, de se soustraire à ce qu’il subissait et, qui plus est, de s’y soustraire agréablement, les bourreaux médusés observaient fréquemment, au bout de plusieurs heures d’acharnement, le corps qu’ils malmenaient leur échapper dans des éclats de rire déroutants, ou bien des imaginaires de bien-être soudain, de plats délicieux absorbés avec volupté…Le phénomène donne d’autant plus à réfléchir que José Mujica est celui qui devint ensuite président de son pays, à soixante-quinze ans, de 2010 à 2015. Du délire, non pas comme manifestation d’une faiblesse mentale, mais au contraire d’une forme de puissance et de richesse de l’esprit…?

 

C’est à tous ces sentiments, toutes ces réflexions, riches et contradictoires, que nous convie cette nouvelle réalisation d’Alvaro Brechner. L’émotion, vive, qui jaillit dans les dernières scènes, pourtant heureuses, en est le fruit…

 

La dictature militaire de l’Uruguay commença avec le coup d’État du 27 juin 1973 et s’étendit pendant 12 ans. En 1980, les militaires entamèrent une relative ouverture politique, qui conduit finalement aux premières élections démocratiques en 1984. Avec un prisonnier politique pour 450 habitants, soit environ 6 000 détenus dans un pays de moins de 3 millions d’habitants, l’Uruguay a connu sous ce régime, qui a participé à la « guerre sale » généralisée sur le continent, une des pires répressions politiques au monde. 116 morts (assassinés, morts en détention et « suicides ») et 172 disparitions forcées ont été recensées jusqu’à présent. La torture y était généralisée y compris sur les enfants.


Le mouvement Tupamaros émerge au début des années 1960, alors que la situation politique de l’Uruguay est bloquée par le partage de pouvoir entre les deux partis traditionnels de droite du pays. L’élément déclencheur a lieu lors des élections de 1962, les deux rassemblements clairement marqués à gauche obtiennent à eux deux moins de 6% des voix. Dans un contexte de grande violence où les groupes antisémites d’extrême droite attaquent des locaux universitaires et les permanences du Parti Communiste, assassinant certains de leurs membres, le Parti Communiste décide en 1964 de créer une structure clandestine armée pour se préparer à un éventuel putsch. En effet, la rumeur de coups d’État impliquant des généraux pronazi pèse lourdement, alors que le Brésil et la Bolivie viennent de subir des coups d’État militaires (1964). Cette dimension défensive des Tupamaros est ensuite vite remplacée par un idéal révolutionnaire.

 

 

JOSÉ MUJICA, PRÉSIDENT LE PLUS PAUVRE DU MONDE.

« Je devrais croire en Dieu », lance José Mujica aux journalistes de l’AFP venus l’interviewer chez lui en août 2014. Dans la bouche de cet ex militant marxiste, la formule peut prêter à sourire. Elle souligne l’exceptionnelle destinée de cet homme. Au moment où son mandat expire, le mythe de Mujica égale celui du brésilien Lula ou du Vénézuélien Chavez. Célébré comme un héros, Mujica est certainement l’homme d’Etat le plus atypique d’Amérique du sud.


Le 23 mars 1970, Pepe est arrêté. Un policier l’avait reconnu  dans un bar de Montevideo. À la vue de la voiture de police venue se garer à l’entrée du bar, Pepe sortit son arme et tira. Pepe toucha deux policiers au cours de la fusillade, et fut lui-même touché à deux reprises. Alors qu’il était à terre, vautré sur le sol du bar, un troisième policier lui logea quatre balles dans le ventre. Il aurait dû mourir, mais c’était sans compter le médecin qui l’a pris en charge qui se révéla être également un Tuparamo. il est à l’époque l’un des six hommes les plus recherchés par les autorités de Montevideo. Il fait partie des dirigeants des «Tupamaros», un groupe de lutte armée de la gauche radicale. Si Mujica a maintes fois condamné la lutte armée, il n’a jamais formulé de regret quant à son engagement «Quand on arrête de lutter, on arrête d’être libre», aime-t-il à répéter. Après l’aventure de la clandestinité, les années de prisons transforment sa vie en une longue épreuve. Le pouvoir dictatorial veut faire un exemple. Mujica passe onze ans dans une cellule minuscule, parfois au fond d’un puits, subissant de nombreuses tortures. Le romancier Mauricio Rosencof, qui a partagé sa cellule, rappelle que les détenus devenaient fous tant les conditions étaient extrêmes. Pour s’empêcher de crier, Mujica met des pierres dans sa bouche. Après plusieurs années, on lui permet de lire. Il se met alors à dévorer des ouvrages de chimie, qu’il recopie pour aider son esprit à se restructurer.

 

Les 8 survivants furent relâchés et amnistiés en 1985. Eleuterio Fernández Huidobro, fonda avec Pepe le Mouvement de participation populaire, un parti politique légal regroupant d’autres anciens Tuparamos. Le charisme de Pepe lui permit d’être élu au parlement en 1994, puis au sénat en 1999. En 2005, on le nomma ministre de l’Agriculture. Enfin, en 2009, surfant sur la vague de changement exprimé par les Uruguayens, il remporta l’élection présidentielle avec 52,4 % des voix. Le 30 novembre 2014, les élections présidentielles uruguayennes ont désigné Tabaré Vazquez, candidat de la gauche, pour succéder à José Mujica. A 77 ans, José Mujica (Front large de gauche) a décidé de prendre sa retraite au terme d’une vie politique hors du commun.

 

Si “le caractère d’un homme est son destin”, comme l’écrivait Héraclite, alors on peut dire que Mujica a un sacré caractère. Mujica est un ancien révolutionnaire (certains diront terroriste), on lui a tiré dessus six fois, et il a fait quatorze ans de prison où il a été torturé et gardé en cellule de confinement trois ans durant, avant d’être relâché, de se lancer en politique, de remporter les élections et de devenir président. À ce poste, il a contribué à sortir l’Uruguay de la récession, tout en légalisant au passage le mariage homosexuel et l’avortement. Il fait don de 90 % de ses revenus à des œuvres caritatives, préfère vivre dans une petite ferme plutôt que dans le palais présidentiel, ne porte jamais de costume ou presque, conduit une vieille Coccinelle et s’oppose publiquement au mode de vie occidental.

 

Mujica est revenu à de nombreuses reprises sur son passé de guerillero puis sur sa vie politique, mais sa trajectoire semble toujours aussi improbable aujourd’hui. D’après Pepe, « même le meilleur des romanciers n’aurait pu imaginer cela ».


Ce parcours va faire de Mujica un président hors norme. On retrouve dans sa manière de gouverner la radicalité de sa jeunesse, mais avec des méthodes plus douces. Mujica refuse ainsi de vivre dans le palais présidentiel de Montevideo. Il lui préfère la petite maison des faubourgs de la capitale qu’il partage avec sa femme, Lucia Topolansky, une ancienne militante des Tuparamos. Ils ont créé ensemble un commerce d’horticulture. C’est dans cette petite exploitation que le président reçoit ses visiteurs au coin d’une table. Pour ses transports, il utilise sa Volkswagen Beetle vieille de vingt-cinq ans. Ne gardant de son traitement de président que ce qu’il estime nécessaire, il reverse 90% de son salaire à des œuvres caritatives. Ce style correspond aux convictions de l’homme. Celui qui, enfant, ramassait du bois, vendait des fleurs et péchait des poissons dans les ruisseaux pour aider sa famille, ne cesse aujourd’hui de vilipender le consumérisme. Selon lui, l’égoïsme engendré par le désir de consommation est responsable de ce qu’il appelle «la pauvreté mentale». Mettant ses actes en accords avec ses paroles, il a ainsi opté pour un style de gouvernance qui lui a valu le surnom du « Président le plus pauvre du monde ». Une formule lancée par le quotidien espagnol « El Mundo » et reprise ensuite par toute la presse internationale.


Avortement / mariage gay / cannabis
Si ce style a contribué à sa légende, Mujica doit aussi sa popularité aux nombreuses réformes qu’il a engagées dans son pays. Sous sa présidence, l’Uruguay a profondément changé. Mujica est ainsi à l’origine de la loi d’octobre 2012 qui autorise l’avortement. En avril 2013, l’Uruguay reconnaît le mariage entre personnes de même sexe. Une première dans la très catholique Amérique du sud. Enfin, par la loi du 6 mai 2014, l’Uruguay légalise le cannabis et charge l’Etat d’en réguler la production.

Au-delà de ces innovations sociétales, Mujica a aussi obtenu des résultats probants pour l’économie de son pays. Avec une croissance moyenne de 6,4%, les salaires ont progressé de 36%. Le chômage atteint son plus faible record historique (5,3%). Le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté a été divisé par trois. De plus, résultat qui fait la fierté de Mujica, l’analphabétisme a quasiment disparu du pays. Après cinq ans à la tête de l’Uruguay, Mujica est toujours au sommet dans les sondages d’opinions. Et si la loi l’empêche de briguer un nouveau mandat, c’est avec le sentiment du devoir accompli qu’il se retire.