2018-Émotions

La réalisatrice Chloé Zhao a fait des études en sciences politiques au Mount Holyoke College puis a étudié le cinéma à l’Université de New York. Née à Pékin, elle vit aux États-Unis. Scénariste, réalisatrice et productrice chinoise. Son premier long-métrage, Les chansons que mes frères m’ont apprises, a été présenté en compétition au Festival de Sundance en 2015 dans la section drames américains, puis à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival International du Film de Cannes. Son 2ème film The Rider -Grand prix au festival du cinéma Américain de Deauville- raconte l’histoire d’une famille et un cow-boy de rodéo blessé que nous suivons dans sa reconstruction dans un monde en décomposition. Film entre la réalité (les acteurs sont en fait une famille) et la fiction avec une pudeur et une douceur incroyable par son approche. Je garde une scène totalement bouleversante entre le personnage central et un autre cow-boy blessé encore plus gravement…Image ci-dessous.

 

EN PLEIN CŒUR

 

 

 

En 2015, lors d’une visite dans un ranch de la réserve de Pine Ridge, la réalisatrice a rencontré un cowboy Lakota âgé de vingt ans, nommé Brady Jandreau. Brady est un membre de la tribu Sioux des Brûlés et réside actuellement à Pine Ridge. Dresseur et adepte de la discipline du cheval sauvage, il vit en homme de la terre. Il chasse sur sa monture, pêche dans les eaux de la White River, passe le plus clair de son temps à travailler auprès des chevaux sauvages, s’appliquant à les débourrer et les dompter jusqu’à ce qu’ils soient aptes à la vente. Depuis ses huit ans où il a commencé à être en contact avec des chevaux, Brady semble comprendre chaque mouvement de ces animaux, comme s’il était relié à eux par une chorégraphie télépathique. Chloé Zhao a immédiatement été captivée et s’est mise à rassembler des idées pour réaliser un film sur Brady. Il devait concourir dans la catégorie du cheval sauvage et s’est senti sûr de lui après un enchaînement de succès dans le courant de la saison. Mais ce soir-là, il a été projeté par un cheval qui s’est cabré et a piétiné sa tête, écrasant son crâne de manière presque fatale. Son cerveau a subi une hémorragie interne. Brady a eu une attaque et a sombré dans le coma pendant trois jours. Aujourd’hui, Brady a une plaque de métal dans la tête et souffre de problèmes de santé corrélatifs, associés à un grave traumatisme cranien. Les médecins lui recommandent de ne plus monter du tout. Il ne survivrait sans doute pas à un nouveau choc à la tête. Or, il a fallu peu de temps pour que Brady ne recommence à dresser des chevaux sauvages.


Lorsqu’il était à l’hôpital, Chloé Zhao a rendu visite à Brady et ils se sont entretenus par rapport à ce qui l’anime dans le rodéo au point de risquer sa vie. “Le mois dernier, nous avons dû abattre Apollo parce que sa patte a été grièvement entaillée par des barbelés. Si un animal dans les parages était blessé comme je l’ai été, il se ferait piquer. On m’a gardé en vie au motif que je suis un humain, mais cela ne suffit pas. Je suis inutile si je ne peux pas accomplir ce à quoi je suis destiné”. Au-delà des difficultés financières qui ont découlé de cet accident, la réponse de Brady a fait réfléchir Chloé sur l’impact psychologique que ces blessures peuvent causer sur des jeunes hommes comme lui. La cinéaste a alors décidé de tourner un film sur le combat de Brady, tant sur le plan physique qu’émotionnel, tandis qu’il fait face à ses blessures. Chloé Zhao a travaillé en équipe réduite et se rappelle…

 

“C’est la seconde fois que je collabore avec le directeur de la photographie Joshua James Richards. Nous nous sommes efforcés de capturer certains moments de manière organique autant que cinématographique, dans l’idée d’insuffler au récit un sentiment de réalité. À travers le voyage de Brady, tant à l’écran que dans la vie, j’aspire à explorer notre culture de la masculinité et à offrir une version plus nuancée du cowboy américain classique. Je souhaite également proposer un portrait fidèle du coeur de l’Amérique, rocailleux, véritable et de toute beauté, que j’aime et je respecte profondément.”


Le tournage s’est déroulé en cinq semaines à l’intérieur de la réserve et dans ses alentours, la région des Badlands. Brady, qui travaille comme dompteur de chevaux professionnel, dressait ses montures tous les matins afin de les tenir prêtes à la vente. Chloé Zhao a accompagné les réflexions de Brady au cours des premiers mois qui ont suivi sa blessure et elle l’a choisi, ainsi que sa famille et ses amis, pour incarner la version fictionnalisée de leurs personnages. “Tout le monde dans le film provient de la réserve ou de ses environs. Parmi eux, Tim, le père de Brady, est un cowboy traditionnel qui a transmis à son fils tout ce qu’il sait. Sa petite soeur Lilly, douée et pleine d’entrain, atteinte du syndrome d’Asperger, s’est exprimée sans Brady les entraîne et intéragit avec eux, tout en profitant des couchers de soleil féeriques du Dakota du sud”.

 

Qu’ont en commun une Chinoise née à Pékin qui a abandonné les sciences politiques pour le cinéma et un cowboy du Dakota du Sud ? En apparence rien. En réalité, comme nous le montre le magnifique film ils ont plus de choses en commun qu’on le pense, en commençant par une même quête identitaire.

 

Chez Chloé Zhao, 35 ans, cette quête identitaire s’est manifestée lorsque son départ de Pékin pour Londres, puis pour New York, l’a obligée à se redéfinir. Chez Brady Jandreau, un authentique cowboy dans la vingtaine, moitié Sioux Lakota et moitié Canadien français, le questionnement sur son identité est survenu à la suite d’un grave accident de rodéo, au cours duquel un cheval l’a piétiné et a pratiquement réduit son crâne en bouillie. Brady ne vivait que pour le rodéo et ne se définissait que par celui-ci. Du jour au lendemain, il a été obligé de renoncer à sa raison d’être, à son gagne-pain et à un certain rêve. C’est tout cela que documente The Rider, tourné comme une pure fiction même si tous les protagonistes jouent leur propre rôle et le jouent avec la maîtrise de vrais acteurs. Comment la réalisatrice a-t-elle réussi ce tour de force ? «Pour arriver à ce résultat, je crois qu’il faut bien connaître les gens. Or, moi, ça faisait deux ans que je fréquentais Brady et ses amis. La confiance s’était installée entre nous». Ce sont des études en politique et sur les questions raciales aux États-Unis qui ont conduit la réalisatrice de 35 ans dans les réserves du Dakota du Sud. Elle y a tourné un premier film (Songs My Brother Taught Me), produit par l’acteur Forest Whitaker «J’avais envie d’explorer ceux qu’on appelle les Indian cowboys et qui, malgré l’apparente contradiction, sont une réalité. En dépit d’un très lourd et violent passé, les cowboys et les Indiens ont trouvé non seulement une façon de coexister, mais de se métisser et d’intégrer leurs cultures respectives. C’est une leçon pour nous tous».


Le sujet du film, ce n’est pas tant ce jeune cowboy blessé, qui dans les faits est un authentique «Indian cowboy». Le vrai sujet du film, c’est qu’est-ce qui se passe lorsque ce qui nous définit depuis toujours n’est plus possible ? C’est une question universelle qui touche autant le danseur qui ne peut plus danser, le coureur automobile qui ne peut plus courir que les gens à l’aube de leur retraite. Aussi, bien que le rodéo ait failli le paralyser à vie ou même le tuer, Brady Jandreau a eu toute la misère du monde à en faire son deuil et à renoncer à l’adrénaline folle qu’il y vivait chaque fin de semaine «Je m’en ennuie encore. C’est pour ça que j’évite d’aller voir des rodéos. C’est trop dur émotionnellement. Avant de tourner ce film, je n’avais pas pris un avion depuis 10 ans et je n’étais jamais sorti des États-Unis. Et pour tout dire, même si le film porte sur un passage douloureux de ma vie dont je ne suis pas encore complètement remis, ma vie a changé pour le mieux. J’entraîne encore des chevaux sauvages, ce qui est ma passion première, et je ne gaspille plus mon argent dans les rodéos où il faut payer pour s’inscrire et où l’on perd tout son argent à moins de gagner la compétition, ce qui n’est jamais assuré». Ce qui est fascinant avec The Rider, c’est que, hormis la beauté des couchers de soleil éblouissants filmés avec poésie, c’est que la vie n’est pas douce dans un monde en voie de disparition, où le cheval est encore roi, . Alcool, pauvreté, dépendance, les maux des grandes villes se fraient facilement un chemin à travers les plaines et dans des réserves abandonnées à elles-mêmes.

 

 

 

The Rider, c’est un portrait. le portrait de l’Amérique sauvage déjà, avec ses paysages qui laissent sans voix, ses prairies à perte de vue et ses grands espaces synonymes de liberté. c’est aussi le portrait des hommes qui vivent dans et pour ce far-west oublié, des hommes abîmés par la vie, rude et parfois sans pitié. parmi eux il y a brady, qui n’est heureux que dans l’enclos auprès des chevaux qu’il dresse, qui ne trouve un sens à sa vie que lorsqu’il se trouve sur le dos d’un bronco sauvage. pourtant, une blessure met fin à cette existence. le film est alors deux heures d’hésitation, de tentatives, de renoncement et de “fuck this shit” lancé à la face du destin. on voit le regard et la détermination de brady au contact d’un cheval et pourtant son corps blessé et les conséquences de sa chute viennent toujours le rappeler à l’ordre. il hésite, avance d’un pas, recule de deux, saute et tombe, pendant tout le film. autour de lui gravite une petite sœur tendre et innocente qu’il ne peut laisser seul, un père bourru qui ne sait trop comment montrer son affection autrement qu’en était aussi brute que la terre qu’ils foulent et une bande de cow-boys tous plus ou moins abîmés. parmi eux, lane scott, son ami, victime d’un accident qui le laissa grandement meurtri, qui est là comme un sombre rappel pour randy et en même, pétille d’un espoir touchant.

 

 

 

 

Le film est beau. lent, aussi. il prend son temps, il semble parfois au ralenti, mais peut-être est-ce parce que les personnes sont eux-même au point mort de leur vie et que le film attend qu’ils soient prêt à repartir. la scène finale, pleine d’émotions, est une leçon douce-amère. il n’y a ni joie ni tristesse dans cette fin, seulement une acceptation de la réalité et un chemin, durement tracé, pour trouver la force de continuer à avancer malgré tout.