2019-Joker

Todd Phillips est un réalisateur américain né le 20 décembre 1970 à Brooklyn (New York). Il a grandi à Long Island et a fréquenté la New York University of the Arts, qu’il a quittée pour réaliser son premier documentaire. Il a produit et réalisé trois comédies autour de groupes de jeunes : Road Trip (2000), Retour à la fac (2003) et Projet X (2012). Mais surtout, il connait un large succès commercial en mettant en scène la trilogie Very Bad Trip (2009-2013). Par la suite, il change de registre en passant au thriller avec War Dogs (2016), puis Joker (2019).

 

 

Filmographie

 

2000 : Road Trip


2003 : Retour à la fac


2004 : Starsky et Hutch


2006 : L’École des dragueurs


2009 : Very Bad Trip


2010 : Date limite


2011 : Very Bad Trip 2 


2013 : Very Bad Trip 3


2016 : War Dogs


2019 : Joker

 

 

En 2004, Todd Phillips a déclaré ” C’est un travail très difficile, et c’est tout aussi difficile de faire un mauvais film que d’en faire un bon…Les réalisateurs ont tendance à être plus sous-estimés que surestimés parce que c’est un travail caché et que les gens ne le comprennent pas vraiment”. Bien que le lieu de résidence de Batman et de ses ennemis soit la ville fictive de Gotham, elle a été inspirée par New York, et elles ont toujours été liées. Malgré cela, Joker est le premier film de l’univers de Batman à avoir été tourné presque exclusivement à New York et dans les environs.

 

 


Todd Phillips a raconté qu’il avait pratiquement dû supplier Joaquin Phoenix d’accepter le rôle, se rendant chez lui tous les jours jusqu’à ce qu’il lui donne une réponse…” Je dis toujours qu’il [Joaquin Phoenix] n’a jamais vraiment signé pour le film. Un jour, il est simplement venu à un essai de costumes”. La relation est très forte entre les deux hommes, qui se parlaient et s’envoyaient des SMS tous les jours après le tournage pour discuter des possibilités et des idées qu’ils avaient sur l’histoire et le personnage…” Je ferais n’importe quoi avec Joaquin. C’est non seulement l’un des meilleurs acteurs, mais c’est aussi l’une des meilleures personnes que j’aie jamais rencontrées “.

 

 

 

Comme nous avons pu le voir et l’entendre dans Joker, la musique joue un rôle essentiel dans les films de Todd Philipps. “Je prends la musique très au sérieux. Je pense que c’est l’un des outils dont dispose un réalisateur pour peindre une scène”. Un exemple clair de cela est la scène de Joker où l’on voit Arthur Fleck danser dans la salle de bains. Le réalisateur dit avoir modifiée la scène après un échange avec Joaquin Phoenix de ce que son personnage ferait à ce moment précis de l’intrigue, à commencer par la pièce musicale que l’on entend en arrière-plan. Phillips s’est montré ouvert aux opinions et aux suggestions de ses acteurs.

 

 

 

 

ANALYSE ONE…

 

Une parenthèse sombre dans un monde de paillettes Joker était annoncé comme tel : la descente aux Enfers d’un homme trahi et détruit par la société et par le monde qui l’entoure. C’est d’ailleurs ce qui l’avait fait réévaluer mon attente vis-à-vis du film, espérant voir ainsi une histoire à part entière, capable de s’affranchir le plus possible de toute la mythologie qui l’entoure. Les films de super-héros et consorts dominent les débats depuis une bonne dizaine d’années, trustant les cimes du box office, attirant un public très large, pour imposer des standards dans lesquels ils finissent fatalement par s’embourber eux-mêmes. Joker restant indissociable de Batman, il était difficile de réellement s’éloigner de ce cadre. C’était notamment le cas de la trilogie du Dark Knight de Nolan, qui avait pour avantage d’être principalement sortie avant cette hégémonie super-héroïque pour suivre ses propres codes.

 

 

 


Mais c’est aussi le cas de Joker, qui vient offrir une parenthèse sombre dans un cinéma hollywoodien bien trop souvent renfermé dans son monde de paillettes. Joker est un film négatif, dans le sens où l’espoir y est quasiment absent, et que chaque petite lueur est rapidement éteinte. Le personnage d’Arthur Fleck, à peine relevé de la dernière épreuve, est aussitôt remis à terre, pour montrer sa fragilité, mais pour aussi montrer toute l’horreur et la cruauté du monde qui l’entoure. Fleck est le réceptacle de tous ces maux et de toutes ces souffrances, catalysant celles du spectateur pour solliciter son empathie et réveiller son indignation. Arthur Fleck n’est qu’un homme parmi tant d’autres qui cherche à réussir dans la vie, à trouver le succès dans ce qui lui plaît, et à obtenir la reconnaissance de ses pairs, qui ne le lui ont encore jamais accordée. Son créneau, c’est l’humour. Il rêve d’écrire son propre stand-up pour se produire devant le public, tout en passant ses soirées à regarder les émissions de son idole Murray Franklin (Robert de Niro). Le rire, maladif chez lui, doit aussi être un exutoire, un moyen de communiquer avec cette foule qui l’ignore, voire qui le méprise. Mais cette communication est impossible, comme en témoigne, entre autres, la scène du stand-up.

 

 

 

« Joker s’annonce comme un film à spectacle de par son statut de film hollywoodien à gros budget, mais il n’hésite pas à dénoncer cette même culture du spectacle, et ses effets destructeurs. » Il se donne en spectacle, pour et malgré lui. Il est pointé du doigt, frappé, moqué, humilié. Le spectacle, la célébrité et la reconnaissance font rêver et, pourtant, la route qui mène à tous ces objectifs est semée d’embûches. Le rôle du personnage de Murray Franklin et son influence sur le public sont d’ailleurs des éléments centraux de cet axe de réflexion proposé par Joker. Le public veut du spectacle, il s’en abreuve, pour s’extirper de son propre quotidien et de ses problèmes. Fleck fait partie de ceux qui apprécient ce spectacle offert par Franklin, ces jeux de rôles et d’apparence, mais sa naïveté ne lui font pas aborder les choses de la même manière que les autres. Et c’est ici que Joker réussit à être intéressant, dans la mesure où il s’annonce comme un film à spectacle de par son statut de film hollywoodien à gros budget, mais il n’hésite pas à dénoncer cette même culture du spectacle, et ses effets destructeurs.



Joker ne parle pas que du monde du spectacle et de la place de ce dernier dans la société, il offre une vision plus globale de la société, à travers le prisme du spectacle, mais aussi de l’humour, et de la violence latente qui l’habite.  Arthur Fleck est prisonnier de ses troubles mentaux qui l’empêchent d’interagir normalement avec une société qui le rejette pour ses différences, les moyens de se faire entendre et, surtout, écouter, sont bien peu nombreux. A force de brimades et d’incompréhension, Fleck n’a plus qu’un recours la violence… « Le film fait de Fleck la victime de cette violence, pour qu’il finisse par se l’approprier, et en devenir lui-même l’incarnation. » Cette violence, physique et psychologique, est omniprésente dans Joker. Le film fait de Fleck la victime de cette violence, pour qu’il finisse par se l’approprier, et en devenir lui-même l’incarnation. La scène du métro représente le tournant de ce processus qui scelle la transformation d’Arthur Fleck en Joker. Elle fait de lui un symbole, une figure que s’approprie le mouvement de contestation qui grandit à Gotham, qui s’apprête à se transformer en véritable mouvement populaire. A l’image des gangsters dans les années 20 et 30, le Joker devient une source de fascination, un personnage dangereux servant cependant d’icône pour ceux qui veulent renverser le système. Dans toute cette cacophonie, et avec tant de tension, la violence devient le seul moyen d’expression qui reste, comme une sorte de retour aux origines.

 

 

Le « Joker » est celui qui fait rire, et c’est pour cette raison que l’humour tient une place très importante dans le film. Dans le sens où il propose une certaine réflexion sur la place de l’humour dans la société. C’est ce qui a valu à ce Joker d’être considéré comme assez réactionnaire, notamment suite à certains propos tenus par Todd Phillips sur le fait que l’on ne peut plus rire comme on veut de ce qu’on veut, car certains ont décidé que c’était désormais interdit. C’est d’ailleurs un message relayé de manière assez explicite dans le film « Certains détails, certaines situations, certains éléments de récit, visent à nous confronter à notre propre considération des choses, et à faire l’expérience directe de notre rapport aux messages véhiculés par le film. » Ce qui est intéressant sur l’humour, c’est dans sa capacité à jouer avec le spectateur. Certains détails, certaines situations, certains éléments de récit, visent à nous confronter à notre propre considération des choses, et à faire l’expérience directe de notre rapport aux messages véhiculés par le film…

 

Dans la scène où les anciens collègues de Fleck lui rendent visite, ce dernier se venge sur l’un d’entre eux en le tuant. L’autre, atteint de nanisme, est épargné par Fleck qui le terrorise. La situation a un côté certes grotesque, mais crée un véritable moment de tension. Or, lors de cette scène, le public s’est mis à rire alors que la situation n’est pas drôle. Ces rires trouvent un écho, plus tard, dans ceux que l’on entend lors de l’émission en direct de Murray Franklin, où le public rit alors qu’il ne devrait pas rire. C’est donc là le film nous questionne, à savoir comment se comporter et agir dans une société qui cherche toujours à nous dire qui aimer, qui détester, à quoi peut-on rire, à quoi ne peut-on pas rire… Alors on rit quand même, mais est-ce drôle ?

 

 

Joker a des qualités, c’est indéniable. On ne peut lui faire beaucoup de reproches en matières de mise en scène, et encore moins sur la performance de Joaquin Phoenix. C’est un film qui a pour principal intérêt d’être capable d’être grand public tout en restant grave et sombre, ce qui est trop peu commun de nous jours, où les producteurs considèrent qu’il faut systématiquement un happy ending pour que le public soit satisfait. Or, ce n’est pas le cas, et on le sait d’emblée en allant voir le Joker. Les foules qui se pressent pour aller le voir, présageant un beau carton au box-office, le prouvent en partie. Le « en partie » fait bien entendu référence au fait que le film partait gagnant d’emblée grâce au fait qu’il parle d’un personnage déjà très célèbre et très apprécié du grand public, ce qui fait que l’on peut garder quelques réserves quant au succès de tels films sans la présence d’un tel personnage.

 

 

 

 

Joker a le mérite d’être dans son époque, à traiter de sujets d’actualité, à cerner des choses intéressantes sur la psychologie humaine, il n’est pas non plus le grand film, voire le chef d’oeuvre que certains décrivent. En étant parfois trop explicite, peu subtil par moments, il n’esquive pas les écueils de ces films « grand public » qui semblent sous-estimer la capacité des spectateurs à comprendre par eux-même. J’ai lu quelqu’un qui disait qu’il aurait adoré ce film s’il était adolescent. C’est un film énervé, en colère, qui évacue et assouvit nos propres pulsions, mais qui se retrouve quelque part emprisonné par elles. On pourrait le mettre dans la lignée d’un Fight Club, mais ce dernier reste plus subtil et plus profond. Néanmoins, il est intéressant de voir un tel film obtenir un tel rayonnement et bénéficier de tels moyens, même s’il y a fort à parier que, sans l’image du Joker, cela aurait été une toute autre histoire. Un petit coup de pied dans la fourmilière qui fait du bien, qui ne prend pas ses spectateurs pour des idiots, et qui, contrairement à beaucoup de ses pairs, va pouvoir continuer à évoluer dans la conscience commune.

 

 

 

 

ANALYSE TWO…

N’EST PAS FOU QUI VEUT par Matthieu Santelli

 

 

Parmi les innombrables maux qui accablent Arthur Fleck (Joaquin Phenix), la chose la plus tragique que lui a réservée sa bien triste existence est un manque total et absolu d’humour. Ce fardeau est d’autant plus lourd à porter qu’Arthur souffre de lésions cérébrales qui affectent son système nerveux et provoquent chez lui des crises de fous rires incontrôlés dans les moments les plus inopportuns. Mais l’ironie ne s’arrête pas là puisqu’il rêve de devenir une vedette de stand-up alors que la notion même de trait d’esprit lui échappe complètement. À la place, il deviendra le Joker, l’un des vilains les plus iconiques de la pop culture…Ce qui frappe tout d’abord, c’est à quel point ce Joker-ci est à l’opposé de celui qu’interprétait Heath Ledger dans The Dark Knight de Christopher Nolan, qui était caractérisé par sa compréhension pleine et ironique du monde. L’humour du Joker-Ledger consistait à prendre l’ordre social pour ce qu’il est…Une vaste blague, et le mettre au défi, le provoquer pour qu’il révèle son vrai visage. Il rejoignait en cela la définition d’Einstein qui qualifiait l’humour de « mode des certitudes risquées ». Or, si Arthur Fleck se révèle quant à lui dénué d’humour, c’est précisément parce qu’il ne pige pas grand-chose au monde qui l’entoure et qu’il le subit plus que n’importe qui.

 

Lorsqu’il assiste au show d’un humoriste de cabaret, son rire est en décalage avec celui du public. Le rire, qu’il soit volontaire ou dû à ses crises, lui échappera toujours. Il y voit pourtant un moyen de se raccorder au monde, pensant qu’en faisant rire les autres il pourra s’accomplir et appartenir à une société qui le rejette en permanence. Ce postulat est loin d’être inintéressant, mais il ne dépassera hélas jamais le stade de la velléité.

 

 

 

C’est un film curieux, dont le principal souci est de confondre son point de départ avec sa conclusion. Il n’avance que par à-coups et, pour chaque piste qu’il ouvre, s’en dégage pour en suivre une autre, multipliant les directions au point de faire du sur-place tel un chien courant après sa propre queue. Il faut voir la montagne de casseroles que traîne le pauvre Arthur, tout à la fois miséreux, handicapé, loser, malade mental, puceau, bâtard, souffre-douleur et sociopathe sans que jamais vraiment l’une ne fasse résonner l’autre. La limite du cinéma de Todd Phillips, c’est qu’il estime qu’une vie ne se réduit qu’à la somme de tous ses événements, ce qui est grotesque. Le film ne s’articule alors qu’autour de péripéties qui doivent mener inexorablement Fleck vers ce que les scénaristes l’ont programmé à devenir, quitte à charger la mule en se perdant dans des circonvolutions socio-psychologisantes (cf. le discours politique boursouflé et douteux du film, à base de lutte des classes revancharde). Arthur est tellement voué à incarner ce personnage-mythe sans alternative possible que cela en devient désespérément non-surprenant.

 

 

Devant le film de Phillips, on réalise à quel point il est important qu’un film, pour exister un peu, se remette en question, se contredise et laisse aux destinées qu’il trace leur part de mystère et d’absurdité. Joker s’engouffre dans le mode des certitudes sans risque, celles qui théorisent l’immuabilité des parcours contrariés et affirment péremptoirement que la misère conduit logiquement à la violence, la violence à la folie, la folie au meurtre et le meurtre à l’anarchie. Tout le travail de la narration consiste alors à relier artificiellement les pointillés du récit à coup de poudre de perlimpinpin pour donner un semblant de cohérence à ce qui se voudrait être un enchaînement de conjoncture vertigineux, mais qui n’est en réalité qu’une liste d’événements sordides déconnectés les uns des autres. Rien alors n’octroiera à Arthur une glauquerie moins nunuche que celle à laquelle le condamne le misérabilisme de sa condition, jamais il ne gagnera un peu de grandeur dans sa déchéance, bien au contraire. Ce Joker « dé-sublimé » est condamné à une double peine : la folie et la représentation qu’il donne de cette dernière. Or, la folie n’est pas un très bon sujet de cinéma puisqu’elle ne se donne pas en spectacle et s’est affranchie de tous codes, dont ceux de la représentation. Elle n’aboutit souvent qu’à des lieux communs car la mettre en scène implique fatalement de l’édulcorer, de la romancer et de l’idéaliser.

 

C’est pourquoi les pas de danse qu’exécute Arthur après chacun de ses meurtres pour exprimer son émancipation sociale et morale sonnent plutôt faux : ils sont l’artifice qui vient sur-signifier la démence en la rendant ciné génique, les inscrivant dans le code esthétique qu’ils sont censés ignorer.

 

 

Paradoxalement, ces procédés artificiels sont aussi ce qui rend Joker moins désagréable que ce qu’il aurait pu être, le découpage tenu de Phillips et la performance convaincante de Phoenix parviennent tout de même à lui donner un peu de corps et de caractère. Certaines scènes charrient même leur lot de troubles, et la tension est parfois palpable. Ce qui au fond trahit le film, c’est son manque de hauteur de vue qui se révèle lors de la confrontation entre Phoenix et De Niro (parfait en animateur de talk-show cynique). On comprend soudainement que pour Arthur, exister signifie exister à l’écran et dans le regard des autres, accaparer l’attention et tirer la couverture à soi tout en accomplissant, tardivement, son Œdipe. Bref, s’inscrire lui aussi dans le code. Quand le monstre se révèle enfin, on découvre que ces aspirations sont enfantines et somme toute ordinaires ; la naissance du Mal accouche d’un désir bien normatif. Comme le rappelait Jacques Lacan…Ne devient pas fou qui veut.