2018-Transgenre

L’idée est née d’un article de presse à propos d’une jeune fille trans (Nora Monsecour) qui ne pouvait pas changer de classe de danse car son école refusait son admission dans la promotion féminine. Le monde de la danse classique est effectivement un monde où les normes et les idéaux sont encore très présents. C’était pour moi le cadre idéal pour parler de ce sujet. J’ai donc commencé l’écriture en opposant antagoniste/protagoniste, mais j’avais aussi envie de faire un film qui parle de l’intérieur, des idéaux que nous nous portons. Nous suivons alors son parcours, la relation avec son corps, sa destruction, sa persévérance.

 

Le réalisateur. Lukas Dhont

 

 

 

Portrait très incarné d’une ado transgenre

PAR Jean-Baptiste Morain


Pudique mais frontal, film sur l’impatience de la jeunesse et la souffrance qui marque aussi la première apparition d’un acteur extraordinaire Victor Polster. Le premier long métrage du jeune réalisateur belge Lukas Dhont (27 ans) filme l’histoire d’un ado en train de changer de sexe grâce à un traitement hormonal très strict, en attendant le moment où il pourra être opéré et être débarrassé de ces organes génitaux dont la présence lui est insupportable.   Un film  sur l’impatience qui vient du corps qui se transforme trop lentement à son goût. Les médecins, les psys, son père doivent sans cesse la tempérer et l’empêcher de dépasser les doses autorisées par son traitement hormonal. un corps dont toutes les manifestations masculines, mâles, au sens physique donc premier du terme sont insupportables à Lara, qui tous les jours regarde si ses seins ont poussé. Et Lukas Dhont (sans vulgarité, sans provocation) montre ce que cela signifie concrètement. Par exemple, Lara se scotche son sexe entre les jambes quand elle danse, et nous comprenons que cela lui est interdit parce que cette ablation symbolique de son sexe de naissance est source d’infections urinaires. La vie de Lara est très rude (elle devra aussi subir une scène d’humiliation de la part de ses “amies” danseuses). Intégrée exceptionnellement dans une école de danse professionnelle, Lara va devoir apprendre les pointes. Et la souffrance terrible qu’elle doit faire subir à ses pieds (jusqu’au sang) devient le reflet, la métaphore de sa souffrance de ne pas être encore dans le corps qu’elle considère comme le sien, celui d’une fille. Le masochisme des danseurs.ses. est un thème qui a souvent, jusqu’à l’abus, été traité dans le cinéma. Mais Girl dépasse cet aspect psychologique (et ses aspects religieux). La souffrance dans la chair de Lara est la condition sine qua non de sa métamorphose. Elle n’a pas le choix. Et elle ira jusqu’au bout du bout de la souffrance possible…

 

Enfin, Girl ne serait rien sans la présence à l’écran d’un non-professionnel extraordinaire, un jeune belge francophone de 16 ans, Victor Polster, qui étudie la danse dans une école d’Anvers et incarne le rôle de Lara avec une maturité stupéfiante. Il est extraordinaire de présence, de subtilité. On lui souhaite longue route, dans la danse comme au cinéma.

 

 

 

Le scénario de Girl a été développé dans le cadre de la Cinéfondation de Cannes en 2016. Deux ans plus tard, le film est sélectionné à Un Certain Regard d’où il repart avec le Prix d’interprétation pour Victor Polster et la Caméra d’Or, qui récompense le meilleur premier film.

 

Alors qu’il commençait à étudier le cinéma dans une école, Lukas Dhont est tombé sur un article relatant le parcours d’une jeune fille née dans un corps de garçon mais convaincue d’être une fille “J’ai tout de suite ressenti de l’admiration, et j’ai été enthousiasmé à l’idée de pouvoir écrire sur un personnage comme elle : quelqu’un de courageux, qui très jeune remettait en cause le lien qu’établit la société entre sexe et genre”. Avec Girl, Lukas Dhont souhaitait aborder notre perception du genre, une question à laquelle il a été confronté dès l’enfance “Quand j’étais petit mon père voulait que je sois boy-scout. Il nous emmenait, mon frère et moi, tous les 15 jours jouer avec d’autres enfants dans la boue ou faire du camping. Tous les deux on détestait ça. On préférait de loin le théâtre, la danse et le chant, où nous pouvions nous exprimer. Vous pouvez imaginer la confusion quand on a appris que c’était vu comme des activités, « pour les filles ». J’étais un garçon, comment pouvais-je aimer ça ? J’ai donc fini par arrêter tout ça parce que je ne voulais pas qu’on se moque de moi”. Il cherchait également à peindre “la lutte intérieure d’une jeune héroïne, capable de mettre son corps en danger pour pouvoir devenir la personne qu’elle veut être. Une fille qui doit faire le choix d’être elle-même à seulement 15 ans, quand pour certains ça prend toute la vie”.

 


Issu d’une formation de danseur, Victor Polster fait ses premiers pas devant une caméra avec Girl. Environ 500 personnes entre 14 et 17 ans ont auditionné, aussi bien des filles et des garçons que des personnes transgenres. Faute de trouver un(e) interprète convaincant(e), l’équipe s’est tournée vers le casting des danseurs et y a découvert Polster, qui correspondait à ce qu’elle recherchait.  Lors de la première mondiale au festival de Cannes, le réalisateur et les acteurs ont reçu une standing ovation de 15 minutes, notamment pour le jeu du jeune acteur Victor Polster qui a fait forte impressionné. 

 

 

Le réalisateur belge Lukas Dhont nous parle de ses projets, notamment son premier long métrage Girl, et de son projet passionnant pour l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma. Pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

Je suis scénariste réalisateur âgé de 28 ans. Suite à mes études cinématographiques qui combinaient le documentaire et la fiction, j’ai réalisé quelques courts métrages, dont L’Infini et Corps perdu, qui se sont bien démarqués dans des festivals. Avant de vouloir devenir réalisateur, je voulais être danseur. C’est pourquoi, aujourd’hui, j’essaye d’intégrer cet art dans mon travail. J’ai beaucoup travaillé avec le chorégraphe contemporain Jan Martens, en parallèle de mon premier long métrage Girl, présenté au Festival de Cannes il y a deux ans. Et maintenant je travaille sur mon deuxième long métrage, avec la même équipe.

 

 

 

D’où vient cette envie de faire des films, de raconter des histoires ?

De mon enfance. Mes parents ont divorcé quand j’avais 6 ans et ma mère allait beaucoup au cinéma. Dès qu’elle rentrait, elle me racontait le film, des scènes précises, les émotions ressenties. Avec le recul, j’ai réalisé l’importance du cinéma, sa capacité de permettre à certains d’échapper à la réalité, sa force. Ma passion vient de là. À 12 ans, j’ai eu ma première caméra et j’ai commencé à diriger mon frère, à inventer des histoires. Je n’ai jamais eu de doutes sur ce que je voulais faire par la suite.

 

Peux-tu nous parler de Girl ? Cela t’a valu la reconnaissance du grand public car tu as été récompensé par la Queer Palm et la Caméra d’Or au Festival de Cannes en 2018. Quelles réactions suite à ce succès ?

Quand tu comprends que ce n’est pas juste en salle, que tu intéresses aussi la profession, ça te remplit de bonheur. Mais quand tu fais des films, tu as surtout envie que des spectateurs disent qu’il les a touchés ! Une grand-mère de 80 ans, une jeune fille de 15 ans et aussi un adolescent m’ont dit qu’ils avaient trouvé quelque chose d’eux-mêmes dans Girl. C’était très important pour moi de faire un film avec un personnage singulier qui touche pourtant un maximum de gens, d’une manière universelle. Être réalisateur, c’est un privilège car j’ai la chance de rencontrer beaucoup de gens, de raconter leurs histoires. C’est tellement intéressant. Je recommande à tout le monde de faire ce métier.

 

Plus récemment, tu as travaillé sur le projet Révélations des Césars 2020. Pourquoi avoir accepté de réaliser ce film ?

J’ai accepté parce que j’adore le cinéma et les comédiens français, votre culture. Je me sens donc très connecté avec votre pays. En plus, le public français est engagé. J’ai aussi voulu rencontrer ces 36 comédiens et comédiennes dont j’avais vu beaucoup de films. Je voulais travailler avec eux, car c’était aussi un partenariat (avec Chanel qui a suivi mon parcours et qui a été très bienveillant avec moi). C’était donc une combinaison idéale.

 

Tu as choisi de présenter les 36 Révélations à travers un Marathon Dance. Pourquoi ce thème ?

Au début, je me demandais ce que je pourrais bien faire avec ces 36 comédiens. Ils sont jeunes, pour la plupart débutants, ils débordent d’énergie et ont une passion sauvage. Comme ils ont quelque chose de raw, je voulais les faire danser parce que Girl était un film sur la danse. En plus, il n’y avait pas de danse dans les anciens films Révélations. Et je me suis souvenu d’un film, On achève bien les chevaux, qui parle des compétitions dans les années 20-30 aux États-Unis pendant la Grande Dépression. Je trouvais très beau que ces compétitions soient vues comme les débuts des séries télé voyeuristes, parce que les gens pouvaient payer pour assister aux compétitions et regarder les danseurs. Les situations absurdes et drôles étaient aussi idéales pour travailler avec eux.


Tu t’es aussi occupé des portraits Révélations qui ont donné lieu à une exposition au Petit Palais lors de la Soirée Révélations. En quoi l’exercice de photographe se distingue-t-il de celui de réalisateur ?

J’ai eu une équipe technique qui m’a beaucoup aidé, mais le fait de prendre moi-même les photos m’a permis de mieux connaître les comédiens. C’était aussi un exercice intéressant, car très différent de ce que je fais habituellement. Ces images ne bougent pas, tu dois donc capter quelqu’un en un instant. Je me suis un peu basé sur les portraits des années 20-30 pour retranscrire l’atmosphère. Un très bon styliste m’a aussi aidé en dénichant des vêtements Chanel vintage.

 

Ton prochain long métrage se rapprochera un peu de Girl ou ce sera quelque chose de très différent ?

Girl a commencé suite à la lecture, en 2009, d’un article dans un journal qui présentait un artiste trans, le monde dans lequel il évoluait et ses préoccupations : la relation avec le corps et l’image idéale que nous projetons sur nous-même et sur les autres. Pour le deuxième film, l’idée est aussi née d’un article, mais sur un sujet totalement différent, mais encore sur les thèmes de l’identité, de la transformation. Je suis actuellement en train de le traduire sous forme de scénario.

 

Quels sont tes autres projets ? Que te souhaiter pour la suite ?

J’ai fait un an et demi de promotion pour Girl, je suis allé partout et c’est depuis peu que je peux vraiment me dédier à l’écriture de mon deuxième film. Actuellement, je réfléchis aussi sur mon parcours. Qu’est-ce que je veux vraiment faire ? Quels personnages je veux montrer à l’écran ? Et comment le faire de façon juste et profonde ?

 

 

 



Le film est critiqué par certaines associations LGBT ou par des personnalités de la recherche sur la transidentité, même si un commentateur, tout en rappelant que Lukas Dhont avait « une responsabilité », considère qu’il n’a pas agi avec malveillance et qu’il n’a pas été conscient de ce qu’elles considèrent être les biais de son film. De nombreux commentateurs reprochent au film de se montrer voyeuriste. The Hollywood Reporter « un pas en arrière radical pour la représentation des trans à Hollywood », « voyeuriste », « sadiste » et délivrant « un message dangereux aux jeunes trans ». La sociologue Karine Espineira dénonce ce qu’elle considère comme du voyeurisme « on pourrait s’interroger sur cette façon de montrer tant d’intérêt (de la part du réalisateur et du public) pour la génitalité d’une adolescente. […] Si Girl a été encensé […], c’est par une critique et un public non-trans. Les personnes trans y sont objectivées, fantasmées et ramenées de force, par la liberté de création et de promotion, à des imaginaires contre lesquels elles luttent depuis longtemps. ». L’association belge Genres pluriels « déconseille à [son] public trans d’aller voir ce film », considérant qu’il multiplie les clichés, et invisibilise le travail des associations trans. Cathy Brennan écrit que « La caméra de Dhont s’attarde sur l’entre-jambe de Lara avec une fascination troublante tout au long du film. Ce regard illustre la façon dont les personnes cisgenre me voient, elles me sourient tout en se demandant ce qu’il y a entre mes jambes. La façon dont Dhont traite de la transidentité est tellement centrée sur l’appareil génital qu’il n’éclaire aucun aspect psychologique ».

 

Des commentaires reprochent aussi au film d’adopter un ton particulièrement dramatique. La chercheuse Héloïse Guimin-Fati, de l’Observatoire des transidentités, estime que, même si Lukas Dhont a organisé un « casting non genré » pour le rôle principal, il s’agit d’une vision « terriblement masculine » et le film a tendance à montrer que la transidentité est « ontologiquement une souffrance ». Daphné Coquelle, de l’association TransKids, fait remarquer pour sa part que l’héroïne « est bien entourée et soutenue par ses proches » et qu’il est donc « incohérent » d’avoir opté pour un ton dramatique. Pour Maelle Le Corre, dans Komitid, « avec son héroïne obnubilée par sa transition, au point de se mettre en danger, le film entretient aussi le pathos dont les femmes trans font souvent les frais au cinéma ». La sociologue Karine Espineira explique qu’il faudrait « aussi offrir des récits de bonheur ; c’est bien de nous montrer en lutte, mais [ce serait] aussi bien de nous montrer heureuses ». Thomas Messias oppose Girl au film Il ou Elle d’Anahita Ghazvinizadeh « Il a beaucoup été reproché à Lukas Dhont d’aller chercher du côté du tapage, de la douleur, de l’inéluctable tragédie. Ghazvinizadeh fait le choix inverse, sans aller jusqu’à dire que l’existence du personnage principal est une promenade de santé, elle décide de montrer que tout peut globalement bien se passer, avec fluidité et sobriété ».