2013-Ne rien lâcher

J’ai vu tout ses films…


Kathryn Bigelow est née en 1951. Après avoir étudié la théorie et la critique de cinéma à l’université Columbia où elle a notamment pour professeurs l’écrivaine Susan Sontag et le cinéaste Miloš Forman elle tourne plusieurs court avant de réaliser son premier long métrage. Kathryn Bigelow met en scène -1987- Aux frontières de l’aube (Near Dark) un film de vampires. Elle tourne ensuite (Blue Steel) un film où une jeune policière Jamie Lee Curtis est poursuivie par un tueur psychopathe. 1991 elle remporte son premier grand succès commercial avec (Point Break) film culte pour les surfeurs et parachutistes avec Patrick Swayze et Keanu Reeves. 1995 (Strange Days) un film de science-fiction, reçoit de bonnes critiques mais ne rencontre pas de succès public. 2000 son thriller (Le Poids de l’eau) est un flop commercial. 2002 la cinéaste réalise un thriller à suspense, (K-19 Le Piège des profondeurs). Essentiellement un huis-clos se déroulant dans le premier sous-marin nucléaire russe, elle y dirige Harrison Ford, face à Liam Neeson. Le film essuie cependant un cuisant échec commercial. 2003 la cinéaste est membre du jury lors de la Berlinale, et se retire des plateaux de cinéma. 

 

Il faudra attendre 2009 pour qu’elle revienne sur grand écran pour un film indépendant, le thriller de guerre (Démineurs), avec un inconnu, Jeremy Renner, en tête d’affiche, dans le rôle d’un soldat spécialisé dans le déminage pendant la guerre d’Irak. Produit pour 15 millions, le film en rapporte 50 et reçoit des critiques dithyrambiques. En 2010, elle est la première et unique femme à remporter le prix du meilleur film et du meilleur réalisateur pour (Démineurs) à la 82e cérémonie des Oscars. 2017 avec son film (Detroit) elle revient sur le drame historique des émeutes survenues dans la ville américaine de Détroit en 1967 et les événements survenu à l’Algiers Motel.

 

 

FILMOGRAPHIE
1987 : Aux frontières de l’aube
1990 : Blue Steel
1991 : Point Break
1995 : Strange Days
2000 : Le Poids de l’eau
2002 : K-19 : Le Piège des profondeurs
2009 : Démineurs
2012 : Zero Dark Thirty
2017 : Detroit

 

 

 

Zero Dark Thirty

« Les 30 minutes sombres après Minuit »

 

 

Le cinéma de Kathryn Bigelow est un univers masculin, avec  la violence, la terreur et l’humanité menacée, elle met en scène la très longue traque de l’ennemi numéro un des Etats-Unis, Ben Laden, jusqu’à sa mort dans sa demeure secrète.  A mi-chemin entre le documentaire pour ce qui est de relater les faits et de la fiction pour l’aspect scénaristique et l’utilisation des personnages. Ce long métrage annonce le ton avec les extraits des appels radio/téléphoniques au moment des attentats du 11 Septembre 2001 sur un fond aussi noir que l’était ce jour là devenu historique et qui a coûté la vie à des milliers de personnes. On suit l’agent Maya, qui n’est pas une personne fictive, et qui a servi à mettre la main sur Ben Laden, grâce à sa hargne et son implication qui a puisé 100% de son énergie. C’est l’actrice rousse Jessica Chastain qui, sous ses traits, nous livre une de ses plus belles performances dans le rôle d’une femme très forte, capable de surpasser n’importe quel obstacle !

 


Depuis vingt-cinq ans, Kathryn Bigelow a beaucoup vagabondé dans le paysage hollywoodien. Elle a imposé son style, tout en froideur conceptuelle, à des genres aussi divers que le film de vampire (Aux frontières de l’aube), le film de surf sexy (Point Break), la SF sophistiquée (le très beau Strange Days). Un peu égarée dans les années 2000, le succès de (Démineurs) la catapulte en 2009 au premier plan et l’Académie des oscars lui offre même la satisfaction de souffler les principales statuettes à (Avatar) de son ex, James Cameron. Habituée à changer de registre à chaque film, Bigelow ajoute pourtant un second volet à son étude des activités militaires américaines au Moyen-Orient. Mais à l’excellent accueil de Démineurs succèdent de vives attaques, issues de tous les camps politiques US. La cinéaste répond.

 

Votre personnage principal, Maya, a très peu de background psychologique. Nous ne connaissons ni son passé, ni sa famille, ni ses motivations. Pourquoi ce choix ? Le film est sur la traque en elle-même et sur les gens qui la conduisent pas sur eux en tant que personnes, mais sur leurs sacrifices et leur dévouement. On en apprend sur quelqu’un autant par ses actions que par ses paroles, par la façon dont il les énonce. À la fin du film, je crois qu’on a une idée assez précise de qui est Maya.


Était-il envisageable pour vous de raconter cette histoire d’un autre point de vue que celui d’une femme ? Et ce personnage, Maya, est-il proche de la personne dont elle s’inspire ou avez-vous dû la façonner selon vos propres critères fictionnels ? Je dois reconnaître que si le personnage central avait été un homme, j’aurais eu tout aussi envie de raconter cette histoire. Ce qui importait à mes yeux était d’avoir un personnage très fort, pas d’entrer dans des considérations de genre. Maya n’est pas définie par un homme. Elle n’est pas définie par une relation sentimentale. Elle est définie par ses actions.

 

Comment avez-vous relevé le défi d’écrire sans recul historique, pratiquement en direct ? Mark Boal, qui est au départ un journaliste d’investigation, a écrit le scénario. Il a toujours fait état de situations qui se déroulaient à mesure qu’il les décrivait, comme celle qui lui a servi de base pour Démineurs. Ce qui est intéressant avec l’histoire de Zero Dark Thirty, c’est précisément qu’elle se révélait, lentement, alors qu’on l’écrivait. À moins de réaliser un documentaire, à un moment ou à un autre, vous allez devoir changer votre casquette de journaliste pour celle d’écrivain, du moins si vous voulez que votre film tienne la route. Et c’est ce qu’on a fait : Zero Dark Thirty est une fiction. Quand vous détaillez une traque de dix ans et comprimez tout ça dans un film de deux heures et quelques, vous vous efforcez de raconter votre histoire aussi honnêtement que possible, avec l’espoir qu’il passera l’épreuve du temps.

 

La grande scène finale est l’une des plus abstraites, sombres et terrifiantes que l’on ait vues récemment. Comment l’avez-vous conçue ? Il était très important pour moi, et ce dès le script, de donner aux spectateurs le sentiment d’être présents, d’être là au moment où tout ceci se déroulait. Il s’agissait de dévoiler petit à petit les enjeux de la traque, comme un rideau que l’on ouvre tout doucement, afin de donner au spectateur une idée de ce que c’est que de chercher une aiguille dans une botte de foin. Comme si vous y étiez. Et l’immersion se devait d’être particulièrement forte lors du raid. Avec un maximum de caméras subjectives, très peu de lumière, et une impression de promiscuité dans l’hélicoptère…Afin que l’on se sente vraiment dans la peau d’un soldat.

 

Durant l’assaut, il n’y a aucun contrechamp, aucun point de vue des assaillis, uniquement des assaillants. C’est un choix très fort et très significatif. Tout le film adopte le point de vue de ceux qui conduisent la traque, qu’ils soient dans un bureau à Washington ou dans un avant-poste au Moyen-Orient. Il en va logiquement de même pour ceux qui conduisent le raid. Notre intention était donc depuis le début de montrer l’action, ainsi que la procédure qui l’a précédée, exactement comme elles se sont déroulées.

 

L’oscar de meilleure réalisatrice pour Démineurs change-t-il quelque chose pour vous, et dans la façon dont les gens au sein de l’industrie vous traitent ? Gagner cet oscar fut incroyablement gratifiant. Ça m’a ouvert des portes qui peut-être seraient restées fermées autrement. C’est un cadeau magnifique mais aussi une expérience de l’humilité. Car en fin de compte, il faut toujours avoir envie de s’intéresser à la matière qu’on a devant soi, disponible, et aucune récompense ne peut y changer quoi que ce soit.

 

La neutralité est-elle possible face à un sujet comme la torture ? Comment avez-vous résolu le problème moral lié au fait de montrer des images de torture parfois très violentes ? L’idée était d’immerger complètement les spectateurs dans cette ambiance, pas de lancer un débat politique. Était-ce difficile à filmer ? Oui. Est-ce que j’aurais préféré que la torture ne fasse pas partie de cette histoire ? Oui. Mais ce n’est pas le cas.

 

 

Le film est un véritable succès aux Etats-Unis mais il a fait également surgir une vive polémique. Etes-vous fière, surprise… des réactions que suscite le film ? Je suis extrêmement fière du film. Je pense qu’aujourd’hui le fait qu’il y ait une discussion autour du film prouve la force du medium utilisé. Certaines personnes ont mal interprété le film ou y ont lu des choses pour leur profit. En fait, on en arrive à un point où le film ne nous appartient plus. Il appartient à ceux qui l’ont vu. Mais je suis surprise en effet. Je savais que cela soulèverait une controverse mais pas jusqu’à ce point. Cette histoire a débuté en 2001 et s’est dénouée en 2011. Je considère cette période comme une sombre décennie.

 

Comment avez-vous commencé à vous intéresser à la traque de Ben Laden ? çà a vraiment commencé au moment où on a terminé Démineurs. Nous avons commencé à discuter de Ben Laden. C’était en 2008. Cela faisait 8 ans qu’il n’y avait eu aucun indice sur l’endroit où il pouvait se trouver. C’était un mystère pour nous tous. J’ai pensé qu’on avait là un sujet curieux et important à la fois. Curieux dans sa nature et important parce que celui-ci a touché un nombre incroyable de gens à travers le monde.

 

Ca vous tenait à cœur de parler d’une chose importante pour le peuple américain ? C’était personnellement important pour moi en tout cas. J’espère que le film sera cathartique, qu’il permettra d’éclairer cette décennie et d’entrevoir ce qui s’est passé durant ces dix ans ; d’observer ce qui se passe à l’intérieur des services secrets et à l’intérieur d’une opération d’une telle envergure.

 

M.B. : C’est justement ce qui est incroyable à propos de toute cette histoire. Le film, la controverse…On a fini le film juste un an après que Ben Laden a été tué. Et le film est distribué par un studio majeur. Quand on y réfléchit et qu’on mesure le secret qui plane autour de ce sujet, c’est incroyable. Et cela atteste de la volonté du cinéma américain mais aussi du pays tout entier de se regarder en face. Les Etats-Unis sont un pays qui peut parfois être capable d’introspection.

 

Comment faire un film qui soit en même temps si réaliste et divertissant ? C’était la première fois que je travaillais sur un matériau aussi récent. Je voulais faire passer cette immédiateté non seulement de façon visuelle mais aussi grâce au jeu des acteurs. Je travaille toujours avec plusieurs caméras qui tournent en même temps et qui sont toujours en mouvement. Les acteurs, quant à eux, sont toujours dans la peau de leur personnage. Cela créé une émotion réelle. Je voulais laisser l’histoire se révéler seule.

 

Les scènes de tortures sont difficiles à regarder…Ça a été très difficile à tourner. Les acteurs ont été extraordinaires. Ils ont relevé le challenge haut la main. Mais il y avait une nécessité à inclure ces scènes. C’est une part de vérité de l’histoire. Ces actes totalement répréhensibles ont existé. Ça a été compliqué de rendre la situation réelle sans la styliser.

 

 

 

 

Le personnage de Maya est inspiré d’une véritable personne ? Il s’agit d’un film donc la totalité des éléments a été dramatisé d’une manière ou d’une autre. Mais Maya est fondée sur une personne existante. Il y avait aussi beaucoup d’autres femmes qui travaillaient sur ce dossier et qui ne sont pas dans le film parce qu’il était impossible de les inclure dedans. Maya était une des plus leaders, qui a essayé de convaincre ses collègues. Son personnage est assez précis mais cela reste un film de fiction et non un documentaire. Il y a beaucoup de femmes qui travaillent à la CIA. C’est quelque chose que j’ai découvert en faisant mes recherches. Il y avait d’ailleurs parfois davantage de femmes que d’hommes à travailler sur ces opérations.

 

Pourquoi avoir choisi Jessica Chastain pour incarner Maya ? Elle était mon premier choix. Je suis une grande fan de son travail. Elle est très talentueuse. En regardant le matériel que j’avais, j’ai réalisé qu’il me fallait une actrice capable d’autorité naturelle et d’une certaine férocité. Mais aussi avec de la vulnérabilité. Un mélange inhabituel de qualités intenses. Il lui fallait aussi une aisance du langage. Il y a beaucoup de noms arabes dans le film et le travail de base d’un analyste à la CIA est de brieffer les autres. Vous devez donc être à l’aise avec les noms et la prise de parole. On a eu peur à un moment de ne pas pouvoir faire le film avec elle à cause d’un problème de planning. On a remué ciel et terre et finalement on a réussi.

 

A-t-elle été surprise par ce qu’elle a dû faire pour le rôle ? Ce n’était évident pour personne. Travailler sur deux continents a été physiquement éprouvant. Mais je crois qu’elle a déjà dit dans la presse que c’était le meilleur scénario qu’elle n’ait jamais lu. Elle était vraiment enthousiaste à l’idée de faire partie du film. Elle a senti une véritable responsabilité à interpréter cette histoire vraie.

 

 

 

 

 

Un avis contraire…On nous présente ici ou là dans la presse française le nouveau film de Kathryn Bigelow comme un chef d’œuvre, en utilisant la plupart du temps des arguments aisément retournables, ou plus précisément les mêmes arguments qui, il y a dix ou quinze ans, auraient suffi pour qu’on le vouât aux gémonies de la critique. Lesquels ? L’inhumanité et l’absence totale de conscience politique des personnages : obsédés par une seule idée, tuer Ben Laden, ils ne seraient même pas antipathiques.

 

Ce qui rendrait les scènes de tortures encore plus insupportables (comme si un bourreau pouvait être sympathique…Quelle drôle d’idée). Leur indifférence à la souffrance d’autrui (celle de l’Arabe, de cet autre qui en restera toujours un, incompréhensible, au regard de Bigelow) serait une qualité de mise en scène. L’ascétisme, on appelle ça, n’est-ce pas…Ils n’ont pas de sexualité ? Génial. Et dire qu’on reprochait à Verhoeven d’avoir réalisé avec Starship Troopers un film fasciste sous prétexte que des soldats hommes et femmes y partageaient les mêmes douches…

 

 

Un film sans conscience politique, ni morale.

 

L’absence de parti pris de la mise en scène ? C’est justement le problème. Kathryn Bigelow tourne un film soi-disant très documenté, très bien informé, censé rendre compte au plus près de la réalité. Un peu plus, et on nous parlerait de néo-réalisme… Foutaise ! Comment montrer cette réalité avec moins d’empathie, moins de distance et de capacité d’analyse ? Jamais au grand jamais, dans le film, le moindre personnage ne se demande si le fait de tuer Ben Laden a un quelconque fondement légal ou moral… Cela va de soi. Or non, pour un artiste, rien ne devrait aller de soi. Quand les agents secrets apprennent que la torture est désormais interdite par Obama, ils s’en désespèrent. Comment faire maintenant, pour travailler ? Je ne sais si la réalisatrice est une redoutable républicaine ou une bonne démocrate. Mais si les deux partis américains s’en sont pris à son film, c’est pour une bonne et simple raison : son discours n’est pas clair, il ouvre la porte à toutes les interprétations, y compris aux pires (l’acceptation d’une justice sans justice, de la vengeance d’Etat). En réalité, je crois que Kathryn Bigelow n’a aucune opinion politique sur rien. Son film n’a ni conscience politique, ni morale. Mais a-t-on le droit de parler de la mort d’un personnage comme Ben Laden comme s’il s’agissait de celle d’un personnage de fiction ? On nous vante l’unidimensionnalité du personnage principal interprété par Jessica Chastain, son opiniâtreté, sa détermination. Depuis quand le monolithisme d’un personnage est-il une qualité ? Quel intérêt, sinon celui d’arranger les affaires des scénaristes ? D’autre part, rien de plus “cliché” dans le cinéma américain, que l’histoire du “petit” qui a raison contre tout le monde, de l’individu seul et pur contre la société corrompue, déjà vu 10 000 fois. C’est un fantasme typiquement américain. Une idéologie américaine.

 

 

 

Aucun aspect mythologique, vraiment ?

 

On en vient par là-même au pompon…Le film, contrairement aux films de guerre américains habituels, éviterait tout aspect mythologique, tout discours métaphysique. C’est tout simplement faux. Qu’est donc ce long travelling aérien final baigné de violons larmoyants autour d’un hélicoptère en flammes, sinon une belle image allégorique, un décor qu’on croirait sorti tout droit d’un opéra de Wagner, entre sidération devant le désastre de la guerre et purification par le feu ? Qu’est-ce donc que la traque de Ben Laden, sinon la poursuite du minotaure au fin fond du labyrinthe de Dédale ?

 

 

 

Que sont donc ces commandos américains body-buildés et musclés, sinon des héros antiques ? Les arguments avancés par la critique pro-Zero Dark Thirty ne seraient guère gênants, et cette fascination pour un film d’action pareil à tous les films d’action serait juste risible, si elle n’en cachait une autre, de fascination, plus difficile à traiter, plus gênante, qui est le vrai sujet du film de Bigelow, comme il est celui de tous ses films, l’addiction à la violence qui transpire, la fascination pour le glamour viril, la testostérone luisante des guerriers et des bad-boys, l’adrénaline de la guerre, sans qui celle-ci n’existerait plus depuis longtemps. Sujet passionnant, géant, qui est vraiment au cœur du cinéma de Bigelow. Mais pourquoi nous en détourner pour essayer de nous vendre autre chose que le discours ultramarketé de la réalisatrice ?