2011-Souffrance absolue

 

New York est la ville du présent, frénétique, excitante, qui bouillonne 24 heures sur 24. La ville qui ne dort jamais. L’environnement idéal pour le personnage de Brandon. C’est la ville où tout est accessible, où tout est excessif. Un film sur l’ultra moderne solitude, sombre, cru et déstabilisant. La performance éblouissante de Michael Fassbender, séducteur, animal et inquiétant, dans un New York filmé avec virtuosité.

 

 

LA FURIE DU DÉSIR par Mathieu Macheret

 

Pour son second long-métrage, l’ex-prodige Steve McQueen signe une fable désolée et délicieusement prude sur la froide mécanique des relations amoureuses à l’ère du néo-libéralisme décomplexé. Tours de verres, cols blancs, culte du corps, bars chics, nuits sans fin, frénésie sexuelle, petits matins blafards, nappes de violons glacées et cri dans le vide. Ou comment les morbides stratégies du capitalisme effréné infiltrent jusqu’aux rapports sexuels.

 

On se souvient des réserves qui avaient suivi la révélation de Steve McQueen avec Hunger en 2008 à Cannes. D’aucuns, à qui on ne la fait pas, avaient décelé en lui le vidéaste, lui reprochant, grosso modo, de ne pas être un pur cinéaste, et de verser dans l’esthétisme. Avec son second long-métrage, il se recentre sur une cellule plus qu’intime, un frère, une sœur, et laisse affleurer encore plus crûment la nature de son style. Or, c’est justement dans ce qu’il insuffle à ses films de ses précédentes pratiques, de cette opportune impureté, que le style de McQueen puise sa force plastique, sa respiration et son inventivité, en un mot, sa beauté. Car Shame, après tout, ne dit pas grand-chose, si ce n’est l’affolante autophagie de la sexualité, son resserrement sur la pignole individualiste, à l’ère du capitalisme hardcore et du porno environnemental. Rien de nouveau sous le soleil du scénario. Que le film en dise peu, franchement, on s’en fout, du moment qu’il nous parle et que sa voix compte. Et, indéniablement, elle compte.

 

On retrouve, au centre un Michael Fassbender qui donne encore vigoureusement de sa personne physique. Le drame, c’est toujours celui d’un corps pris dans un dérèglement, après la raréfaction de ses forces vitales dans Hunger, il est ici soumis à un principe d’amplification, à une impérieuse ébullition. D’un coté comme de l’autre, c’est la même entropie qu’on retrouve, qu’elle soit engagée consciemment (la grève de la faim de Bobby Sands) ou ici subie (le désir insatiable et consumant). Brandon est un trentenaire new-yorkais qui gagne très bien sa vie dans le bureau d’une tour vitrée. Son appétit sexuel débridé le requiert à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Prostituées, coups d’un soir, backrooms, collègues de bureau se succèdent à son compteur et, quand il n’a rien de tout cela sous la main, il lui reste encore sa main, justement, pour une petite branlette frénétique dans les chiottes les plus proches. Les étagères de son appartement croulent sous les revues porno, son disque dur est vérolé par une somme écrasante de vidéos de cul. Partout, des culs, des culs, des culs, des orifices, des orifices, des orifices. Il ne faut pas plus à Brandon qu’un furtif échange de regards dans le métro, avec une demoiselle consentante, qu’un léger frôlement de main sur la barre de soutien, pour tambouriner quelques instants plus tard sa proie contre la baie vitrée de son appartement.

 

À ce principe d’amplification se joint un motif de circularité, introduit par une ouverture rythmée, tranchante, presque scandée, à la fois plastique et musicale, typique du style de McQueen. Les journées se suivent, avec leurs rituels, le réveil, le métro, le boulot, les bars, le surf sur internet, et égrènent leur nombre variable de plans-cul, qui interviennent plus comme des irruptions que comme une habitude. Le film, à ce stade, menace de sombrer dans la glaciation qu’il décrit, d’en rester à cet écrin lissé qui enveloppe ses images, à cette bande-son violoneuse qui chante le chic et sa désolation. Mais McQueen fait heureusement surgir, dans le plan, une paire de seins qui donne un pendant à sa logique de cyclotron, cette accélération circulaire des particules. Un soir, Brandon surprend sa sœur sous la douche, chanteuse en concert à New York, elle s’est invitée dans son appartement. Cette paire de seins, cette prise femelle, il ne sait pas vraiment quoi en faire, parce qu’autour d’elle, une relation (familiale, intime) se dessine hors de tout rapport de consommation. Il en va de même avec la secrétaire qu’il séduit au bureau, dès qu’il doit avancer au-delà de la baise, Brandon ne sait plus bander. La belle machine de McQueen dispose ainsi d’un frein, d’un frottement, d’une gêne, d’un grain de sable, qui la sauve d’une certaine réversibilité de sa fonction critique.

 

Le film n’est pas exempt de défauts. On notera qu’il fonctionne bien mieux par scènes que dans l’ensemble, que sa conclusion n’est pas à la hauteur de son cours. Mais il contient tant de scènes surprenantes, exerce un tel galvanisme, répond si bien à son pari plastique, conduisant son personnage jusqu’aux cimes hagardes d’une animalité apeurée, consumant dans le sexe l’angoisse de son extinction, que nous n’imposerons pas à McQueen de mesquins comptes d’apothicaire.

 

 

ENTRETIEN AVEC MICHAEL FASSBENDER

 

Avec McQueen, vous êtes à poil.

 

Steve McQueen dit que vous faites partie de son processus créatif. Vous souvenez-vous de votre rencontre ?

Très précisément. Je me rendais dans les bureaux d’un directeur de casting, à Londres, pour l’audition de Hunger. Steve était assis sur une chaise. Je suis entré dans la pièce. Il y avait quelque chose de très puissant qui se dégageait d’emblée de lui. Une forte demande d’empathie et une véritable bienveillance vis-à-vis des gens dans sa manière de parler. Une approche spontanément directe, sincère et concrète. Je ne pense pas avoir mis plus de vingt secondes à me dire qu’il fallait, coûte que coûte, que je travaille avec lui.

 

Vous êtes-vous dit alors que ce serait le début d’une longue collaboration ?

Non. C’était bien plus pragmatique que ça. J’ai d’abord réagi en tant que comédien. C’était un premier rôle, d’une intensité et d’une force incroyables, et j’avais très envie de le décrocher car j’étais désespérément sans emploi à l’époque ! De plus, j’ai tout de suite compris que j’avais des choses à apprendre d’un artiste tel que Steve McQueen. Et, dès que nous avons commencé à travailler, j’ai su que j’avais trouvé la personne que je cherchais depuis longtemps.

 

Votre rôle était extrême…Et porteur d’une très lourde responsabilité. Vous avez hésité ?

Étrangement, non. Heureusement, je ne suis pas du genre à renoncer en cours de route. Une fois que j’ai pris ma décision, je m’y tiens. Et la confiance que j’avais placée en Steve, et que je sentais réciproque, m’a beaucoup aidé à traverser les difficultés physiques et psychiques inhérentes à ce rôle. Il n’est pas quelqu’un qui se focalise sur le superflu. Il va au cœur des choses. Il détecte très vite cette propension que peuvent avoir les acteurs à aller vers une certaine sécurité ou à jouer avec un masque. Avec Steve, c’est instable. Vous êtes à poil. Au propre comme au figuré. C’est excitant et formateur.

 

Dans quelle mesure ?

Avec ce genre de cinéaste, vous comprenez enfin cet effet de balance qui est la limite de notre métier. Entre ce que vous donnez et ce que vous ménagez. Avec lui, j’ai appris à m’en débarrasser, à atteindre cette zone inconfortable dans laquelle vous n’avez pas toujours envie de vous trouver. Qui fait peur mais qui est indispensable. Car c’est uniquement là que vous découvrez que vous êtes capable de réaliser des choses dont vous ne vous croyiez pas capable.

 

Même chose pour Shame ?

Encore plus. Il a commencé à me parler de ce projet lors de la promotion de Hunger. En très peu de mots, à sa manière, esquissant l’idée de survie qui traverse le film, me précisant à peine deux trois lignes directrices et m’expliquant brièvement ce que Brandon, mon personnage, allait devoir traverser. J’ai dû donner mon accord immédiatement. Deux ans après, je recevais le scénario, écrit avec Abi Morgan.

 

Les deux personnages ont des choses en commun. Leur mutisme, le corps comme moyen de défense et de résistance…

Et les deux doivent fuir. Vous avez raison. Le corps est, pour eux, un paradoxe car ils existent à travers celui-ci, et en même temps c’est par lui que s’exprime leur tendance à l’autodestruction. Brandon ne s’aime pas. Sa sœur exprime ses sentiments. Maladroitement, avec violence, mais elle les vit. Lui, jamais. C’est pour cela que leur confrontation ne peut être que violente car c’est un reflet de lui-même qu’il refuse de voir. Son besoin de tout contrôler ne peut coexister avec une quelconque expression émotionnelle.

 

C’est aussi par le corps que vous abordez le personnage de Jung dans le plus bavard A Dangerous Method, de Cronenberg. Un personnage dont vous révélez, dès les premières secondes, rien que par la silhouette, les nombreuses inhibitions sexuelles…

Cela me fait plaisir que vous disiez cela car cela a été le point initial de mon travail pour aborder Jung. Il m’a fallu trouver sa posture, abaisser la ligne d’épaule, chercher comment il se tient et mettre ainsi à jour l’instabilité de cet homme de science. Comment son corps le trahit, contredit son discours et ce qu’il essaie d’être.

 

 

MICHAEL FASSBENDER

50 Films / 20 ans de carrière  

FILMOGRAPHIE SELECTIVE 

 

2007 – 300 / Zack Snyder (Premier film)

 

2009 – Inglorius Basterds / Quentin Tarantino

 

2011 – Dangerous Method / David Cronenberg

 

2012 – Prometheus / Ridley Scott

 

2015 – Steve Jobs / Danny Boyle

 

 

Steve McQueen

2008 – Hunger // 2011 – Shame // 2013 – Twelve years slave

 

 

 

 

 

NEW YORK…NEW YORK

 

New York sert de cadre à bien des films, elle se trouve parfois au cœur d’une romance ou bien devient la ville de tous les vices. Dans Shame elle est le décor froid et distant dans lequel Brandon, addict au sexe, entame son auto-destruction, conquête après conquête. Au travers de cette addiction, Steve McQueen conte l’histoire d’un homme dont les émotions se sont perdues dans les rues froides et bétonnées de New York.

 

Shame dépeint la ville de New York de manière réaliste, sans l’idéaliser mais sans la dramatiser non plus à outrance. Les rues sont bétonnées et bordées de buildings, et le métro sale et quotidien mais on reste bien souvent dans les quartiers huppés de la métropole, en passant par le bureau en verre et en bois de Brandon ou bien une chambre d’hôtel luxueuse donnant sur la baie. Pourtant, malgré sa beauté, la ville reste froide et distante. La métropole aurait pu signifier la réussite de Brandon, qui a fait son chemin depuis l’Irlande, dont on imagine une enfance traumatique, jusque dans les beaux quartiers de New York. Mais l’American Dream de Brandon a capoté et malgré son boulot et son appart, dont il essaie de se convaincre qu’ils sont des signes de réussite, il ne parvient pas à se libérer de son passé et de ses blessures. Il s’enferme alors dans le sexe et devient prisonnier de son propre corps, répondant aux pulsions de ce dernier mais n’en ressentant aucune véritable satisfaction.

 

La sexualité dans Shame n’est jamais romantisée, les corps nus deviennent banals et sont filmés avec autant de distance et de froideur que l’est l’architecture de New York. Les corps perdent leur sensualité et leur humanité, le sexe devient un automatisme qui ne délivre aucune jouissance, si ce n’est celle mécanique du corps. C’est d’ailleurs ce qui rend le film si pénible à regarder par moment, cette absence d’émotion. Le sexe anesthésie complètement Brandon, qui se mue dans un déni de sa tristesse ou de toute autres émotions. Ce n’est que lorsque sa sœur s’installe chez lui et l’empêche de vaquer à ses occupations habituelles, qu’il commence à perdre le contrôle et que ses émotions, qu’il arrivait jusque-là si bien à réprimer, finissent par exploser.

 

Pourtant la tristesse de ce personnage à vif nous est montrée dès le début du film, sans crier gare, lorsque Sissy chante « New York New York » dans un bar. Sa voix déchirante, qui peine à faire sortir les paroles, est emplie de souvenirs douloureux et de rêves de liberté avortés. Dans le public, Brandon a du mal à retenir ses larmes. Le film s’amuse à faire exploser les émotions ici et là, pour mieux les museler par la suite dans un vide anxiogène. Les dialogues sont économes, les informations sur le passé des personnages, éparses. Et quand la tristesse tente de refaire surface, elle se mue en colère, tant Brandon ne sait pas l’exprimer. Il tente de la rejeter à coups de grandes foulées, courant vers le bord opposé du cadre, qu’il ne parvient jamais à atteindre. Le film accumule les frustrations, et déçoit le spectateur qui rêvait de voir Brandon trouver une sorte de paix avec Marianne, la seule femme avec qui il semblait devenir un peu plus humain. Mais dans cette grande ville bétonnée, il semble plus facile de se fondre dans le décor et oublier de ressentir la douleur.