2011-Conscience en feu

 

J’ai reçu le texte de la pièce dans la figure et suis sorti du théâtre sur les genoux. Le texte est comme une partition d’un grand compositeur classique, il inspire directement des images fortes. Par la suite, convaincre l’auteur n’a pas été difficile, Wajdi a accepté de me « prêter » Incendies après avoir lu une cinquantaine de pages d’esquisse que je lui ai proposées. Il m’a fait le plus beau des cadeaux, celui de la liberté. Denis Villeneuve

 

Incendies est une adaptation de la pièce de théâtre écrite par Wajdi Mouawad. Faisant partie d’une trilogie comprenant trois œuvres-Littoral, Incendies, Forêts- l’auteur y évoque la difficulté de l’exil, lui qui a été contraint d’abandonner le Liban alors qu’il n’avait que huit ans. La pièce, qualifiée de “texte monde” a été encensé lors de sa parution. Ce sera la pièce des débuts du XXIe siècle, celle d’une bouleversante quête initiatique, celle d’une odyssée des origines, celle des trajets et des migrations, celle du choc des cultures entre l’Occident et l’Orient, celle où se croisent la question de l’intime, du singulier, et les violences des guerres, des communautés malmenées par l’histoire.



Incendies est le quatrième long-métrage de Denis Villeneuve. Avant cela, il a tourné Un 32 août sur Terre (1998). Son deuxième film, Maelström, reçoit 25 prix à travers le monde. Emmené par une Marie-Josée Croze exceptionnelle, le film raconte comment une femme à qui tout réussit se trouve confrontée à la culpabilité après avoir fauché un passant. En 2009, sort sa troisième œuvre, Polytechnique qui relate les événements dramatiques qui se sont déroulés en décembre 1989 à l’école Polytechnique de Montréal: un jeune homme, Marc Lépine tue 14 personnes, toutes des femmes, dans une classe d’ingénierie clamant haut et fort qu’il abhorre les féministes. Depuis 2010, il enchaîne la réalisation de 5 films…Prisoners 2013 – Enemy 2013 – Sicario – Arrival – Blade runner 2049

 

En attente la sortie de son 10ème film DUNE prévu en 2 parties…Après 20 ans de carrière aucun de ses films ont été récompensés…

 

 

 

 

 

 

 

ENTRETIEN AVEC DENIS VILLENEUVE

 

Un plus un, ça peut t-il faire un ?

 

 

 

 

De quelle manière avez-vous découvert la pièce de Wajdi Mouawad et quelles ont été vos premières impressions ?

La même impression que quand j’ai vu Apocalypse Now pour la première fois, soufflé. La pièce était présentée dans le tout petit théâtre des Quat’Sous de Montréal. J’étais assis au deuxième rang, ayant acheté les derniers billets de la dernière représentation. J’ai reçu le texte dans la figure et suis sorti du théâtre sur les genoux. J’ai immédiatement su que j’allais en faire un film.

 

Comment avez-vous remarqué le potentiel de transposition de cette pièce à l’écran ?

Le texte est comme une partition d’un grand compositeur classique, il inspire directement des images fortes. Aussi, la mise en scène de Wajdi est truffée d’images théâtrales d’une très grande puissance, d’une beauté rare. Appartenant à l’alphabet du théâtre, je n’ai pas pu les utiliser, mais j’ai pu remonter à leur source et les traduire en cinéma.

 

Rien ne mentionne le nom d’un pays du Moyen Orient dans lequel l’histoire se déroule ?

Beyrouth ou Daresh ? Cette question m’a hanté durant toute l’écriture du scénario. J’ai finalement décidé de faire comme la pièce et d’inscrire le film dans un espace imaginaire comme Z de Costa Gravas afin de dégager le film d’un parti pris politique. Le film traite de politique mais demeure aussi apolitique. L’objectif de la pièce est de creuser le thème de la colère et non pas de la générer. Le territoire d’Incendies étant un champ de mines historiques.

 

Une œuvre dramatique, presque lyrique. Quelle a été votre inspiration ?

Pour transposer un texte aussi dramatique à l’écran, et pour éviter le mélodrame, j’ai opté pour la sobriété d’un réalisme cru, en conservant le facteur mythologique de la pièce à l’aide d’un travail sur la lumière naturelle et les ombres. L’émotion ne doit pas être une fin mais un moyen pour atteindre l’effet de catharsis désiré. Incendies c’est aussi, le voyage de Jeanne et Simon vers la source de la haine de leur mère. C’est une quête universelle et elle me touche profondément. Mais j’avoue que l’équilibre dramatique du film a été long à trouver au scénario. Chaque séquence pouvait inspirer un long métrage !

 

Comment avez-vous procédé pour choisir les acteurs ?

Le casting est un mélange entre quelques acteurs professionnels et plusieurs acteurs non professionnels trouvés en Jordanie. Lara Attala, la directrice du casting jordanien a eu envie d’approcher des réfugiés irakiens pour leur donner du travail. Ils ont beaucoup donné au film. Le défi a été de travailler sur les accents de tout le monde pour cibler un accent arabe de la région du Golan. Certains acteurs professionnels étaient originaires du Maghreb et ont été carrément obligés d’apprendre une autre langue pour être crédibles. Le casting des jumeaux fût laborieux. Mélissa Desormeaux-Poulin est apparue à la fin d’un très long processus. J’ai cherché Simon partout pour le retrouver finalement tout près de moi, Maxim Gaudette qui avait joué dans mon film précédent. Je suis très fier du travail fait par les comédiens.

 

 

ANALYSE INCENDIES

 

Quand se termine la projection du films, on réalise qu’on vient de voir une tragédie. Le voyage de ces jumeaux, Jeanne et Simon, précipités de leur tranquille province dans la fournaise d’un pays du Proche-Orient défiguré par la guerre suit la courbe inflexible des destins antiques qui font que chaque révélation dévoile un malheur tout en annonçant un autre. Au pied de l’écran, ce sens du tragique ne fait qu’affleurer par instants. Le reste du temps, il est masqué par le savoir faire du cinéma d’action et d’actualité. En lisant la critique que donnait Michel Cournot de la pièce de Wajdi Mouawad en 2004 lors de sa création à Paris, on devine l’ordonnancement implacable du temps et de la douleur. Sur l’écran, on est perpétuellement distrait par le chatoiement du réel et de la fiction, par l’irruption des artifices du cinéma dans un récit qui veut s’abstraire de la réalité historique pour parvenir au mythe.

 

Le scénario retrace le parcours d’une jeune chrétienne qui a eu un enfant d’un réfugié, a été ostracisée, s’est engagée en politique contre son camp et a payé cet engagement d’un prix atroce. Les épisodes de cette guerre civile où chaque camp cherchait l’éradication de l’autre, tenant les enfants pour des cibles légitimes, les femmes comme les instruments de la puissance du clan adverse, sont proches de ceux qu’a connus le Liban. Denis Villeneuve les met en scène avec la volonté imprudente de jeter le spectateur dans cet enfer. L’un des moyens d’y parvenir serait d’arriver au niveau d’abstraction de la tragédie. La mise en scène utilise plutôt la grammaire du cinéma américain, avec son souci du détail qui fait vrai, avec son temps découpé en fonction du suspense. Ces rues jonchées de gravats et de carcasses de voitures calcinées, ces silhouettes menaçantes de combattants masqués font penser aux films que Ridley Scott Mensonges d’État ou Paul Greengrass Green Zone ont réalisé sur des thèmes proche-orientaux.

 

Mouawad a voulu inscrire les épreuves libanaises dans la tradition tragique qui tente de donner une forme au chaos humain. Les instruments qu’utilise Denis Villeneuve pour imposer cette volonté au cinéma sont inopérants. A une exception, le visage marqué de Lubna Azabal, sa force inépuisable laissent entrevoir ce que pourrait être une tragédie du Proche-Orient au cinéma.

 

 

 

Lubna Azabal actrice francophone aux origines espagnole et marocaine ose dès le début de sa carrière des films engagés: on la voit dans le thriller politique Paradise Now de Hany Abu-Assad en 2006. Avant cela elle a joué pour André Téchiné, Tony Gatlif aux côtés de Romain Duris dans Exils ou encore pour Ridley Scott dans Mensonges d’État .Denis Villeneuve raconte comment il a rencontré la jeune actrice…J’avais vu Lubna Azabal dans plusieurs films. C’est la directrice de casting de Paris qui m’a suggéré de la rencontrer. C’est une comédienne extraordinaire qui possède naturellement la force, le feu sacré de Nawal. Lubna est Nawal.