2009-Légende vivante

Clint Eastwood 90 ans le 31 Mai 2020 et depuis toujours dans ma vie de cinéphile. D’abord comme acteur dans les films de Sergio Leone, et justicier implacable d’une Amérique triomphante, sans faille…Mais bientôt il filmera une autre Amérique, plus personnelle et tourmentée. Pour garder cette liberté tout au long de sa carrière il fera régulièrement le grand écart entre un cinéma grand public et des films plus indépendants. Une centaine de films, dont 40 comme réalisateur. Gran Torino le trentième est selon moi son dernier “Grand Film”, son horloge biologique avance implacablement, alors il tourne pratiquement un film par an ! Souvent réussi mais jamais en mesure de rejoindre les étoiles. Je retiens 5 films dont 2 sont dans ma sélection ultime.

 

 

 

 

MONUMENTAL

 

 

 

Gran Torino est un film américain réalisé et produit par Clint Eastwood, sorti en 2008. Écrit par Nick Schenk d’après une histoire de Dave Johannson et Nick Schenk, ce film met en scène Clint Eastwood dans le rôle principal aux côtés des acteurs non professionnels Bee Vang et Ahney Her. Gran Torino marque le retour de Clint Eastwood en tant qu’acteur, quatre ans après Million Dollar Baby. La distribution comporte une majorité d’acteurs hmong. On peut aussi apercevoir Scott Eastwood, fils du réalisateur, dans un rôle secondaire. La musique est composée par l’aîné de ses fils, Kyle. C’est un succès auprès du public et de la critique, engendrant 269 millions de dollars à travers le monde. Le film obtient le César du meilleur film étranger en 2010.

 

Clint Eastwood a une réputation à démolir, celle du flic facho, du justicier raciste, du loup solitaire et irascible qui se venge quand on lui marche sur les pieds. Depuis des années, il brouille consciencieusement cette image de policier crispé sur le respect des lois, du cow-boy impitoyable. Mais jamais il n’était allé aussi loin dans la remise en cause de ce personnage qui lui colle à la peau depuis quarante ans. Gran Torino est un film d’autant plus poignant qu’il sonne comme un testament. Évidente depuis Bird (1988), Chasseur blanc, cœur noir (1990), Sur la route de Madison (1995), la dimension crépusculaire de cette oeuvre vouée à dépeindre des hommes tourmentés par un mal secret, une blessure du passé, un double visage, devient flagrante ici. Cette évocation de la fin de vie d’un homme, ce sermon sur la capacité de chacun à abriter le pire ou le meilleur, se clôt sur les funérailles du héros. Il le termine par un plan où on le voit mort dans un cercueil. On ne peut guère être plus explicite sur le souvenir qu’il voudrait laisser. Il faudra pour cela l’écouter jusqu’au bout, le voir se raser et aller s’acheter un costume avant de s’allonger pour toujours, l’entendre plaider une cause qui n’était pas gagnée d’avance.

 

Car c’est encore un dinosaure anachronique qu’il incarne : Walt Kowalski, vétéran de la guerre de Corée, employé des usines Ford à la retraite dans une banlieue de Detroit, devenue ghetto d’immigrants. On le cueille à l’enterrement de son épouse, marmonnant entre ses dents des imprécations contre sa petite-fille qui est venue nombril à l’air à l’église et manipule son téléphone portable. Walt n’est pas plus tolérant avec le jeune curé auquel sa femme a fait jurer qu’il le mènerait à confesse. Il claque la porte au nez de ce “puceau suréduqué” qu’il accuse de ne rien connaître au bien et au mal. Il ne supporte pas plus ses voisins, des Asiatiques de la communauté Hmong, persécutée par les Vietnamiens après le départ des Américains. Ce ne sont à ses yeux que “faces de citrons”, “rats de marais”, “têtes de nems”.


Walt a deux occupations majeures : avaler de la bière sur sa terrasse où flotte le drapeau américain en maugréant contre les “bridés” et astiquer sa voiture de collection, une Gran Torino, modèle 72, Ford de collection parquée dans son garage depuis sa sortie d’usine. Cette bagnole qu’il lustre comme son âme, un gang de voyous essaye de la lui voler, en utilisant Thao, l’adolescent terrorisé qui vit près de chez lui avec grand-mère, mère et soeur aînée. Commence alors une double initiation. Furibard, notre mal embouché devient peu à peu le héros de ces voisins qu’il méprise mais que ses pulsions anti-racaille poussent à protéger. Il aura beau les supplier de garder leurs cadeaux (“vos cochonneries”), Walt sera conquis par la cuisine Hmong, intrigué par leurs rites, converti à leur façon de vivre. Et c’est en père de substitution qu’il prend Thao sous son aile.

 

Baroudeur reconverti à l’apprentissage des règles de survie, misanthrope devenu le protecteur moral inespéré d’un gamin, vieux grigou fâché avec sa famille et acceptant bon gré mal gré de servir de mentor à une boxeuse, on voit ce qui relie son film au Maître de guerre (1987) à Un monde parfait (1993), à Million Dollar Baby (2005). Ce dernier film montrait la rage qui lui monte au nez lorsqu’une jolie fille, incarnation du courage, de l’obstination, se fait mettre en piècee. Dans Gran Torino, c’est la sœur de Thao, que Walt est trop âgé pour penser conquérir, qui sera violée. Walt va-t-il sortir sa carabine et faire le ménage dans les mauvais quartiers ? C’est ce que souhaite son jeune disciple, c’est ce qu’espèrent nombre de spectateurs – brutes ? fachos ? adeptes de la justice expéditive ? Dans les ténèbres de sa salle obscure, l’amateur de thrillers ou de westerns sanglants est piégé. Une scène filmée avec une lenteur fantasmatique montre Walt seul face aux petites frappes. Entre mime et provocation. De l’art de camper un duel et de choisir l’option d’une rédemption christique.

 

Cette réflexion sur les préjugés, la religion, la défiance absurde des minorités ethniques est mise en scène avec le classicisme impeccable dont Eastwood sait faire preuve, un flegme et une liberté inouïs qui l’autorisent à faire l’impasse sur des morceaux de bravoure trop attendus et à ironiser sur la conversion de l’acariâtre…Musardant dans un cocktail de “chinetoques”, réparant un congélateur, donnant des conseils de drague, apprenant “comment parlent les hommes” en dosant les insultes…Autodérision surtout. Car Clint Eastwood nous amuse en se moquant de lui-même, grognant comme un chien, mâchoires crispées, chiquant, figé dans ses ruminations misanthropes. Gran Torino est l’un des grands films de l’acteur comme du réalisateur

 

 

Et puis, dans le garage de Kowalski, une Ford Gran Torino prend la poussière. Sa place dans le film est secondaire, mais de la plus haute importance symbolique. C’est la voiture de Starsky & Hutch, cela aurait pu être celle de l’inspecteur Harry, symbole d’une Amérique sûre d’elle-même et de ses valeurs, signe distinctif d’un cinéma d’action où l’on flinguait aisément. C’est aussi l’objet de fierté de Kowalski retraité de chez Ford. Elle prend ainsi une résonnance particulière au moment où l’industrie automobile américaine est au bord de la faillite terminale. Dans ce film fluide et classique, Clint Eastwood dresse le bilan de sa carrière, des personnages qu’il a interprétés, du mythe Dirty Harry, d’un cinéma américain tellement fondé sur les héros positifs, la violence et les gagnants qu’on ne le remarque même plus. C’est aussi une histoire de l’Amérique d’après-guerre que glisse Eastwood mine de rien, pays de la croissance économique et de l’industrie automobile, mais aussi nation pétrie dans la violence, le racisme, les conflits communautaires, les guerres urbaines territoriales, l’égoïsme consumériste.

 

 

 

 

A travers une modeste histoire de quartier, Eastwood parle de son cinéma et de son pays avec honnêteté, porte le fer dans la plaie sans chercher à enjoliver, mais en laissant un espoir pour l’avenir. Harry abattait ses proies sans état d’âme, leur disant juste en guise d’homélie : “Rien de personnel.” Léguant sa Gran Torino (autant dire toute l’Amérique) à un jeune Chinois, Clint/Kowalski semble dire qu’être un homme, c’est savoir baisser la garde, apprendre à déposer les armes, réfléchir avant de tirer…Leçon intime, qu’il est loisible de décliner à l’échelle de tout un pays. Au bout de toute une vie et d’une cinquantaine de films en sphinx laconique, Clint se livre comme jamais, incarnant même son “ennemi”, voire une image précédente de lui-même qu’il déteste, accompagnant son personnage jusqu’au bout de sa démarche, sans ciller, et c’est assez bouleversant.