2009-Education toxique

Réalisé par Michael Haneke, Le film a obtenu la Palme d’or lors du Festival de Cannes 2009. Par le sujet, les cadres, le noir et blanc et la lumière. Le Ruban blanc, qui mêle réalisme historique, symbolisme, mystère et atmosphère cauchemardesque, évoque la fascination du cinéaste pour l’école scandinave (notamment l’œuvre de Carl Theodor Dreyer et Ingmar Bergman) mais aussi le cinéma de Robert Bresson. Des analogies peuvent également être trouvées avec Le Village des damnés de Wolf Rilla (dans la représentation des enfants maléfiques), Le Village de M. Night Shyamalan (pour la figuration d’une société villageoise féodale, victime de forces obscures) ainsi qu’avec Le Journal d’une femme de chambre de Luis Buñuel (pour l’éclair céleste à valeur prophétique en guise de conclusion). Michael Haneke semble par ailleurs être influencé par la littérature de Franz Kafka et de Frank Wedekind (par son thème, le film évoque L’Éveil du printemps) et aussi par les pièces de Bertolt Brecht (pour l’idée de distanciation et de théâtre épique).

 

Comme dans plusieurs de ses œuvres, Haneke ne résout pas clairement l’intrigue de départ (l’identité des bourreaux) mais laisse pourtant certains éléments de réponse (notamment sur l’implication des enfants du pasteur). Le film évoque les carcans luthériens et une pédagogie autoritaire (sévices, punitions, brimades) dans le nord de l’Allemagne avant la Première Guerre mondiale. Il revendique un certain unanimisme dans la manière de caractériser chaque individu par son rapport social. Malgré l’industrialisation, la société villageoise mise en scène reste liée à une structure féodale (le baron et le pasteur restent les personnes les plus influentes de la communauté).

 

 

 

Le Ruban blanc exploite, la comparaison de la violence personnelle et institutionnelle des notables adultes du village (le baron, le régisseur, le prêtre luthérien, le médecin), névrosés, égoïstes, pervers et, au moins pour l’un d’entre eux, abuseur sexuel, avec en contrepoint la violence sourde et muette de certains enfants et adolescents. Le titre du film fait référence à la pureté virginale qu’on attend des enfants du village, alors que les adultes ont, à l’opposé, une face obscure cruelle. Le fait que l’histoire du film ait lieu en 1913-1914 peut laisser penser au spectateur qu’une telle société violente ne peut que sécréter, globalement, de la violence, qui peut se traduire par l’engagement dans une guerre, voire le nazisme ensuite. Néanmoins, le réalisateur se défend d’avoir élaboré une allégorie du fascisme et affirme ouvrir plusieurs pistes de lecture sur la transmission du mal par l’absolutisme politique, idéologique ou religieux.

 

Michael Haneke est un réalisateur et scénariste autrichien né le 23 mars 1942 à Munich. Après avoir travaillé pour le théâtre et à la télévision, Michael Haneke se fait connaître comme cinéaste au cours des années 1990. Ses mises en scène explorent une généalogie du mal ordinaire dans nos sociétés, que ce soit par la culture télévisuelle (Benny’s Video), le racisme et l’histoire refoulée (Caché), l’incommunicabilité (Code inconnu), la pression socio-familiale et la névrose sexuelle (La Pianiste), les diktats de la société de consommation (Le Septième Continent), les dogmes religieux (Le Ruban blanc), ou encore la vieillesse et la dégradation tant psychologique que physique (Amour). Une partie de la critique le classe dans la « cinéphilosophie ». Haneke ouvre une expérience de spectateur traumatique dans la dureté des scènes exposées ou la manifestation d’une brutalité insoutenable, généralement hors-champ. Ses films ont souvent divisé la presse et le public.

 

Onze de ses longs métrages ont été sélectionnés au Festival de Cannes, d’abord à la Quinzaine des réalisateurs, puis à partir de Funny Games, en compétition. À Cannes, Haneke a gagné de nombreuses récompenses…Le Grand Prix, le Prix de la mise en scène, et la Palme d’or à deux reprises, pour Le Ruban blanc en 2009 puis pour Amour en 2012. Il fait partie des huit réalisateurs à être doublement palmés avec Francis Ford Coppola, Shōhei Imamura, Emir Kusturica, Bille August, les frères Dardenne et Ken Loach. Par ailleurs, Amour lui vaut plusieurs prix, en 2012 et 2013, qu’aucun cinéaste n’avait obtenu pour un même film : la palme cannoise, le Golden Globe, le BAFTA et l’Oscar du meilleur film étranger ainsi que l’European Award et le César du meilleur film.

 

Ses dix films favoris

 

Au hasard Balthazar de Robert Bresson
Lancelot du Lac de Robert Bresson
Le Miroir d’Andreï Tarkovski
Salò ou les 120 jours de Sodome de Pier Paolo Pasolini
L’Ange exterminateur de Luis Buñuel
La Ruée vers l’or de Charlie Chaplin
Psychose d’Alfred Hitchcock
Une femme sous influence de John Cassavetes
Allemagne année zéro de Roberto Rossellini
L’Éclipse de Michelangelo Antonioni


Le cinéaste déclara ensuite qu’il rajouterait ” Il était une fois dans l’Ouest” de Sergio Leone et qu’il classerait en premier “Le Miroir”. Il précise souvent qu’il fut terrifié par Salò ou les 120 jours de Sodome, et qu’il ne revisionna jamais le film.

 

 

 

FILMOGRAPHIE

 

1989 : Le Septième Continent
1992 : Benny’s Video
1994 : 71 Fragments d’une chronologie du hasard 
1997 : Funny Games
2000 : Code inconnu
2001 : La Pianiste
2003 : Le Temps du loup
2005 : Caché
2007 : Funny Games U.S.
2009 : Le Ruban blanc
2012 : Amour
2017 : Happy End

 

 

 

 

Les thèmes ou motifs récurrents de ses films sont…Une représentation d’une violence ordinaire et diverses formes d’humiliation. Une critique dirigée contre les médias de masse, en particulier la télévision. Une dénonciation de la culture du divertissement et du spectacle (films d’action, télévision, jeux vidéo) et la manière dont celle-ci banalise la violence. Une «glaciation émotionnelle», ou déshumanisation de la classe moyenne et bourgeoise occidentale. Une désagrégation de la cellule familiale dans la société moderne. Des descriptions d’enfance ou d’adolescence sadiques et meurtrières. Un refus ou une incapacité de communiquer directement avec l’autre. Une impossibilité d’exprimer ou de faire comprendre toute souffrance psychologique. Une approche des conséquences du racisme et du refoulement de l’histoire. Une volonté de vouloir laisser la porte ouverte à de nombreuses interprétations. Des personnages nommés Georges et Anna (ou des variantes de ces mêmes noms).

 


Dans le RUBAN BLANC, Maniant l’austérité comme un humour à froid cinglant, le cinéaste fait d’un village allemand du début du siècle un observatoire du mal en germe. La première chose c’est sa forme majestueuse avec un noir et blanc sublime à la profondeur de champ très étendue, un récit tout en creux, en hors-champs, en fondus au noir et ellipses habiles, l’absence totale de musique (sauf quand les personnages en jouent), une mise en scène d’une précision manifeste et d’une rigueur imposante, des acteurs au cordeau (les personnages sont nombreux et même les enfants-acteurs sont incontestables) ici, tout est supérieurement net dans le trait. Or il s’avère très vite que cette netteté sert non seulement à lever les masques et à dévoiler certaines vérités cachées et désagréables, mais aussi, paradoxalement, à brouiller le regard et le sens.

 

Le film raconte, sur un mode romanesque (un narrateur âgé, en voix off, nous conte l’affaire, qui s’est déroulée dans sa jeunesse), une histoire que l’on pourrait qualifier de policière. Nous sommes en 1913 dans un petit village du nord de l’Allemagne. Une série de forfaits y est perpétrée en l’espace de quelques mois…On tend un fil invisible devant le cheval au galop du médecin, l’enfant du baron local est malmené, on tente de crever les yeux d’un enfant trisomique, etc. Toute mort apparemment naturelle (celle d’une paysanne, par exemple) y devient suspecte, réveillant le sentiment d’injustice qui sépare les dominants (le seigneur local) des dominés (métayage et fermage) qui bientôt iront finir en bouillie dans les tranchées de Verdun… Mais qui est l’auteur de ces petits crimes qui auraient pu devenir plus grands si la malchance s’en était mêlée ?

 

 

 

En attendant de trouver la réponse, nous, petits Sherlock Holmes terrés derrière l’écran, découvrons d’un peu plus près les habitants de ce village. Sous l’apparence de bourgeois puritains se cachent quelques monstres quotidiens. Dès le premier plan, et la première voix off, notre attention a été attirée sur les enfants. Le vieux narrateur nous prévient d’emblée : l’histoire qu’il va nous conter jette avec la distance une nouvelle lueur sur des événements récents…Les enfants sont pour la plupart blonds, ils sont allemands, et les plus âgés d’entre eux auront entre 30 et 35 ans en 1933. Mais ce qu’il dénonce et condamne d’abord, les renvoyant dos à dos, c’est le comportement des adultes, et plus particulièrement des figures masculines et paternelles du village. Ll’homme de Dieu (le pasteur) opprime violemment ses enfants pour faire leur bien. L’homme libre-penseur (le médecin) sadise ceux qui l’aiment avec la terrible scène, bergmanienne en diable, où il tue verbalement sa maîtresse au nom de son épanouissement personnel. L’homme de l’ordre (le régisseur des terres du châtelain) bat ses fils pour les punir d’avoir offensé les maîtres. Et même l’intellectuel, l’homme de raison (l’instituteur) sur lequel Haneke porte néanmoins un regard d’une bienveillance étonnante, lui octroyant des scènes sentimentales quasi fordiennes déserte à la fin les lieux du crime quand il aurait pu être utile…

 

Tous agissent en étant persuadés de faire le bien. Ces hommes sont fous. Leurs enfants le seront aussi. Mais, comme le disait l’humoriste américain Sam Levenson “La folie est héréditaire. Les enfants la transmettent aux parents.” C’est ce va-et-vient terrifiant et annoncé à l’origine du mal qui fascine Haneke. Et où sommes-nous, nous, là-dedans ? Car Haneke, cinéaste qui se revendique comme moraliste, ne nous oublie pas.

 

Nous, qui venons après les acquis de Freud, après la Shoah, sommes-nous meilleurs ? Chaque génération pense l’être. Mais est-ce bien certain, semble susurrer le cinéaste autrichien avec un brin de malice ?