2009-Ascenseur social

Jacques Audiard, né le 30 avril 1952 à Paris, est un réalisateur, scénariste et ancien monteur français. Il est le fils du réalisateur et dialoguiste français Michel Audiard. J’ai découvert son cinéma avec Un héros très discret qui reste un de mes préféré, la suite de sa carrière est à la hauteur de son cinéma, ambitieux, humain et auteur d’une vraie écriture cinématographique, Un Prophète est pour moi son grand film même si les autres sont tous très intéressant mais un peu déçu par son dernier film.

 

 

 

 

 

 

1994 – Regarde les hommes tomber…Un road movie entre deux truands minables que tout sépare, interprétés par Mathieu Kassovitz et Jean-Louis Trintignant. Sélectionné à la Semaine de la critique au Festival de Cannes 1994. Remporte trois Césars dont celui de la meilleure première œuvre en 1995 ainsi que le prix Georges-Sadoul.

 

 

 

 

 

 

1996 – Un héros très discretLe réalisateur travaille à nouveau avec ces deux mêmes acteurs pour son second long métrage, qu’il adapte du roman homonyme de Jean-François Deniau. L’histoire extraordinaire d’un homme ordinaire qui se fait passer pour un héros de la Résistance, malmène la chronologie et la vérité sur son personnage principal. Prix du scénario au Festival de Cannes 1996.

 

 

 

 

 

 

2001 – Sur mes lèvres…Mélange de thriller et de romance entre une secrétaire sourde et un petit voyou, interprétés par Emmanuelle Devos et Vincent Cassel. Le film gagne trois Césars en 2002 dont ceux du meilleur scénario et de la meilleure actrice pour Devos.  En 2005, il crée sa propre société de production, Page 114, faisant référence à Michel Audiard. Ce dernier, lorsqu’il écrit en 1961 le scénario du film Le cave se rebiffe de Gilles Grangier, déclare qu’il s’arrêtera à la page 114 du roman de Albert Simonin, pour éviter de faire la suite de Touchez pas au grisbi. La suite du roman, intitulée Grisbi or not Grisbi, est finalement adaptée en 1963 pour Les Tontons flingueurs.

 

 

 

 

 

2006 – De battre mon cœur s’est arrêté…Son quatrième film confirme sa conversion au grand spectacle. Remake du film noir Mélodie pour un tueur de James Toback,, avec Romain Duris et Niels Arestrup, c’est un film dramatique qui décrit une relation père-fils destructrice sur fond de magouilles immobilières. Il remporte un grand succès public comme critique, et reçoit dix nominations aux Césars 2006 dont celles du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur acteur. Il récolte au total huit statuettes lors de la 31e cérémonie.

 

 

 

 

 

2012 – De rouille et d’os…Mélodrame social, adaptation d’un l’auteur canadien Craig Davidson, avec Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts. La rencontre d’un jeune père de famille en perte de repères et d’une dresseuse d’orques amputée des deux jambes, est présenté en compétition lors du 65e Festival de Cannes. Succès public le plus important d’Audiard. La critique, quasi-unanime, en fait l’un des grands favoris à la Palme d’or mais repart sans aucun prix. Remporte quatre Césars dont ceux de la meilleure adaptation et du meilleur espoir masculin pour Matthias Schoenaerts. À titre personnel, Audiard reste la personnalité la plus récompensée aux Césars avec dix trophées obtenus (2 Meilleur film / 3 Meilleur réalisateur / 4 Meilleur scénario / 1 Meilleure première œuvre).

 

 

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2015 – Dheepan…Casting d’inconnus pour un nouvel opus sur le parcours d’un réfugié politique tamoul, originaire du Sri Lanka, qui fuit la défaite de son camp lors de la guerre civile et se réfugie dans une banlieue française où il trouve du travail comme gardien d’immeuble. L’acteur principal est inconnu des médias et du grand public. Dheepan obtient la Palme d’or au Festival de Cannes 2015. Ironiquement, Audiard remercie Michael Haneke de ne pas avoir tourné cette année, lui laissant le chemin libre pour la Palme. 

 

 

 

 

 

 

 

2018 – Les Frères Sisters – Un western avec John C. Reilly et Joaquin Phoenix,  est sélectionné en compétition à la Mostra de Venise où il obtient le Lion d’argent du meilleur réalisateur. L’année suivante, le cinéaste remporte le César du meilleur réalisateur pour ce même film.

 

 

 

 

 

 

2009 – Un Prophète…Ascension d’un jeune délinquant d’origine maghrébine, interprété par Tahar Rahim, dans une prison. Unanimité positive de la critique à Cannes en 2009. Grand prix du jury. Après son succès en salles, le film obtient le prix Louis-Delluc 2009 et neuf Césars en 2010 dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur mais aussi du meilleur acteur et du meilleur espoir masculin pour Tahar Rahim ce qui constitue un doublé inédit pour un comédien et motive l’Académie des arts et techniques du cinéma à interdire le cumul de nominations dans différentes catégories pour un même rôle. Un prophète devient par ailleurs le troisième long métrage le plus récompensé de l’histoire des Césars, derrière Le Dernier Métro de François Truffaut et Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau. Le film reçoit aussi une nomination aux Oscars 2010 dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère.

 

 

 

ANALYSE par Robert Hospyan

Précédé d’une élogieuse réputation, Jacques Audiard revient avec un nouveau polar peut-être encore plus inscrit dans le genre que ses précédents. Sous l’égide du cinéaste, l’ouvrage se voit empreint d’une véracité, si ce n’est d’un réalisme, qui achève de faire du film un modèle en la matière. Au croisement du film de prison et du film de mafia, l’essai convainc dans sa création d’un univers et surtout d’un personnage qui accèdent au statut de classique immédiat, composant une sorte de version alternative du Parrain de Francis Ford Coppola. Outre l’approche formelle faussement froide de l’auteur, qui se passionne sur la caractérisation de son protagoniste et de son royaume en devenir, l’écriture de cette plongée épique dans le milieu carcéral renvoie au fleuron télévisuel américain, où l’on avait pris l’habitude d’aller chercher ce genre d’histoires. En effet, le film fait davantage écho aux meilleures séries du genre, conçues et diffusées par HBO, qu’au polar à la française comme il en pullule ces derniers temps (Olivier Marchal et consorts). Pour autant, Un prophète n’en perd pas son originalité et se forge sa propre identité, à commencer par son héros, archétype audardien en diable, et figure de proue de cette franche réussite.

 

Soucieux de trouver un personnage en accord avec le champ contemporain et désirant créer une icône cinématographique à partir de figures peu exploitées dans le genre pur, les scénaristes ont eu l’intelligence de choisir en guise de héros un jeune arabe, Malik, que l’on découvre dans le film lors de son incarcération. Et c’est au cours même du film que le protagoniste se verra devenir une icône, au fur et à mesure que le personnage se construit, du dénuement le plus total jusqu’à une position de force qu’il n’avait pas à son entrée en prison. En cela, Malik n’est pas sans rappeler le Albert Dehousse d’Un héros très discret, leurs parcours se faisant écho. Extraordinaire révélation du film, Tahar Rahim incarne à la perfection ce « prototype masculin un peu juvénile » récurrent chez Audiard (Mathieu Kassovitz, Romain Duris). En quelque sorte, Malik est l’antithèse de Tony Montana. Il n’a rien des armoires à glace qui font la loi en prison, il se fraie un chemin grâce à son intelligence. On appréciera l’importance qui est accordée à ce point, au savoir, à la connaissance, nécessaires pour accéder au pouvoir. Jusque dans l’opportunisme avec lequel le héros va se servir de sa communauté, et par extension de la religion. Le titre, controversé, magnifique, en dit long. Il confère au protagoniste le rôle de quelqu’un d’à la fois important et de soumis, dans la manière dont il « récite » ce qu’il lui est transmis, enseigné. A l’origine, Audiard voulait trouver une équivalence française à « You Gotta Serve Somebody », une chanson de Bob Dylan qui dit que l’on doit toujours être au service de quelqu’un. « J’aimais le fatalisme et la dimension morale de ce titre, mais je n’ai pas trouvé de traduction satisfaisante, » affirme le metteur en scène. On retrouve cette notion de fatalité dans le film, où notre « prophète » ne serait jamais parvenu au statut qu’il a à la fin du film s’il n’était pas allé en prison.

 

Outre le cinéma d’Audiard, c’est aussi les classiques du genre qui sont revisités par ce film. Malik se démarque du personnage culte de Scarface mais rappelle un autre illustre gangster interprété par Al Pacino, Michael Corleone. Ce dernier souhaitait se démarquer de la mafia mais, malgré la bienveillance de son père, il se retrouvait écrasé et emporté par le poids des traditions familiales, destiné à devenir le nouveau Parrain. Ici, Malik El-Djebena est désireux, opportuniste, et asservi par une figure paternelle qui n’a rien de bienveillant, interprété par un Niels Arestrup grandiose. Dans ce récit biblique, le prophète sert un Dieu pour mieux s’en affranchir. Nombre d’étapes dans le parcours de Malik font écho à celui de Corleone, jusqu’au magnifique dernier plan. Le résultat apparaît comme un penchant réaliste et non-romancé du film de Coppola. Tout comme Corleone ne « naissait » à nos yeux que lors de son retour de guerre, Malik ne “naît” qu’à son entrée en prison. On ne saura rien de son passé. On devine à peine la raison de son incarcération. Il entame son parcours par survie là où Corleone l’entamait par vengeance. Les motivations changent, la finalité reste la même. A ce niveau-là, la relecture s’avère fort intéressante et pertinente. Quand on sait que le film avait initialement été pensé comme le premier d’une trilogie, on rêve de voir ce qui pourrait advenir ensuite. Dense et subtile, le scénario semble témoigner d’une certaine influence de l’écriture télévisuelle. Avec son chapitrage, son récit épisodique, l’exhaustivité dans la progression du protagoniste, l’intrigue aurait aisément pu se décliner en une série ou mini-série. Dans un premier temps, on craint que le film paraisse redondant avec les codes du film de prison (l’arrivée, les douches, les passes, les agressions, etc.) mais cela ne dure que quelques minutes. Très vite, le film devient une bête à part, dans les détails déjà (le petit billet de 50, l’entraînement avec la lame de rasoir, l’apprentissage de la langue, etc.), mais aussi à travers l’œil d’Audiard.

 

D’aspect un peu froide, la forme se fait pourtant très inclusive, impliquant le spectateur dans le récit. Qu’il s’agisse des iris, chers à l’auteur, qui recentrent l’attention sur un détail ou encore les séquences oniriques qui nous transportent dans un autre monde, sans oublier les cartons qui prennent par la main sans prendre pour un con, la mise en scène est touchée par la grâce. Et lorsque soudainement, au milieu de cette approche souvent naturaliste, interviennent des ralentis, se permettant une légère emphase, au moment opportun, le film s’envole. On pense évidemment à cette scène vers la fin, dans la voiture, absolument géniale. Le sourire de Malik, il est dans son film, il vit le personnage qu’il s’est créé, invulnérable… C’est dans ces moments qu’Audiard parvient à surprendre, lorsqu’il flirte avec le fantastique, lorsqu’il épouse pleinement le genre. Derrière sa mise en scène et sa photographie réaliste, l’œuvre reste un pur film de genre qui se targue même d’avoir un propos sans tomber dans la lourdeur sociologique. Audiard colle à ses acteurs tous juste, défaits des oripeaux du jeu français faussé à leurs respirations, aux détails qu’ils dégagent…

 

 

Un prophète nous apporte la preuve que le film de genre français regorge encore de telles merveilles. Une bouffée d’air frais et un monument imposant.