1998-Secret de famille

“Festen” est presque entièrement tourné caméra à l’épaule façon “cinéma amateur” dans une optique poignante de réalisme. Souvent mouvante et tremblotante, la caméra traduit parfaitement la situation de conflit et de traumatisme, en déstabilisant et en troublant le spectateur. Intenses et nerveux, les mouvements de caméra vont à contre-courant en s’opposant sans cesse violemment au mouvement des personnages. Cette oeuvre pose une question essentielle, presque philosophique… “La vérité est-elle toujours bonne à dire, ou à entendre ?”. Thomas Vinterberg livre une réponse pleine d’ambiguïtés avec le puissant regard final de Christian qui vous fera vite oublier le regard final culte de “Psychose”. “Festen” est une oeuvre choc, brutale et glauque sur la violence du déni, réflexion hautement passionnante sur la vérité. Une œuvre sincère, tragique, émouvante et traumatisante, qui n’a besoin d’aucun artifices pour livrer son propos fort en émotions.

 

Tintement d’un verre à jamais ancré dans l’histoire du cinéma.

 

Thomas Vinterberg, né le 19 mai 1969 à Copenhague, est un réalisateur, scénariste et producteur de cinéma danois. Il est l’un des fondateurs du Dogme95. En 1993, Thomas Vinterberg obtient son diplôme à l’École nationale de cinéma du Danemark avec Last round, qui gagne le Prix du jury et des producteurs au Festival du film de Munich, ainsi que le Premier Prix au Festival de cinéma de Tel Aviv. Cette année-là, Vinterberg réalise un court-métrage Le Garçon qui marchait à reculons qui remporte de nombreuses récompenses dans le monde.

 

Son premier film au cinéma s’intitule Les Héros et reçoit un excellent accueil au Danemark. En accord avec les préceptes de Dogme95, Vinterberg écrit et réalise Festen, le premier des films du Dogme. Bien que l’ayant écrit et dirigé (il y campe également un petit rôle), il ne se crédite pas en tant que réalisateur au générique, et ce, conformément au manifeste du Dogme. Ce film gagne de nombreux prix, dont le Prix du jury au Festival de Cannes 1998. En 2003, il dirige It’s All About Love film qu’il a écrit et produit lui-même. Tourné en langue anglaise, il met en scène Joaquin Phoenix, Claire Danes, et Sean Penn mais ne trouve pas son public comme les deux suivant Dear Wendy et Un homme rentre chez lui est à nouveau un échec commercial. Submarino 2010 est sélectionné pour l’Ours d’Or du 60e festival du film de Berlin. Avec La Chasse 2012 au Festival de Cannes L’acteur Mads Mikkelsen obtient le Prix d’interprétation masculine.

 

Filmographie


1996 : Les Héros
1998 : Festen
2000 : The Third Lie
2003 : It’s All About Love
2005 : Dear Wendy
2007 : Un homme rentre chez lui
2010 : Submarino
2012 : La Chasse
2015 : Loin de la foule déchaînée
2016 : La Communauté
2018 : Kursk

 

 

 

 

 

ANALYSE…Festen est le film d’amateur idéal. Tourné au caméscope grand public comme Les Idiots de Lars von Trier, autre réalisation du collectif danois Dogme 95, le deuxième long métrage de Thomas Vinterberg montre une parfaite adéquation entre ses moyens techniques pauvres, sa forme ­ caméra sauteuse et baladeuse, faux raccords, jump-cuts ­ et son sujet, qui coïncident exactement avec la démarche des cinéastes du dimanche filmant leur famille. Mais la plupart du temps, les amateurs n’ont pas un grand souci dramaturgique et ignorent la mise en scène. Ils se contentent d’enregistrer des tranches de vie entre deux tranches de cake maison. Malgré des moyens techniques volontairement réduits, Thomas Vinterberg reste un cinéaste professionnel, issu d’une école cotée ­ la même que Lars von Trier ­, qui tourne une oeuvre dramatique, un psychodrame, d’après un scénario écrit, assez classique. Le filmage erratique produit instantanément une impression de malaise. L’air de rien, Vinterberg renouvelle la notion même de suspens, sans céder aux conventions hollywoodiennes qui reposent essentiellement sur une musique anxiogène.

 

Par un découpage aléatoire et des mouvements de caméra hasardeux, le cinéaste déstabilise, génère de l’inquiétude chez le spectateur. Et aussi chez les acteurs, privés des garde-fous techniques du cinéma professionnel ” Quand on tourne comme ça, tout le monde doit être tout le temps sur le plateau. Si on filme un figurant en train de manger, on a besoin de cinquante personnes à l’arrière-plan pour créer une ambiance sonore. Donc tout le monde devait être là tout le temps, ce qui créait une atmosphère presque théâtrale. Ça m’a donné des possibilités que je n’avais jamais eues auparavant. Je n’ai pas dit aux figurants de quoi parlait le film. Pendant les deux premières semaines, ils ont fait connaissance dans une ambiance festive. Ils adoraient l’acteur qui joue le père. Et soudain, on a tourné la scène où Christian, le personnage principal, se lève et fait son speech dénonciateur sur l’inceste. Ça a été un choc immense pour les figurants alors qu’ils étaient filmés. Et quand Hélène a lu la lettre de sa sœur suicidée, ils étaient tous en larmes. Ils vivaient vraiment l’histoire. Du coup, ça a eu un grand retentissement sur les acteurs, même si, eux, ils avaient lu le scénario.”

 

 

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce jeu de massacre, ce film sur l’horreur de la famille, n’est pas un règlement de comptes en bonne et due forme imaginé par un fils de bourgeois désirant se venger de ceux qui lui ont pourri sa jeunesse. Thomas Vinterberg, blondinet de 29 ans qui passerait sans problème pour un wasp américain, est né dans une communauté hippie. Cette histoire de père castrateur et violeur n’est pas vraiment une transposition exacerbée d’un problème œdipien… “J’ai de très bons rapports avec mes parents. J’ai une très bonne famille”, dit Vinterberg, lui-même père d’un enfant de 9 ans. Alors ? “Ce film est né de l’agressivité. Pour moi, c’est le meilleur carburant.” La violence du film est surtout une réaction à une société trop normalisée. C’est le système qui est castrateur ” J’ai une vie très contrôlée, mûre, responsable. Et parfois ça m’oppresse. Le professionnalisme lié au cinéma génère beaucoup de tensions. C’est pourquoi le concept du Dogme est très agréable. Il permet d’abolir soudain toute cette maturité, tout ce côté raisonnable, de faire les fous. Le cinéma devient un jeu. C’est aussi le sujet du film.” L’idée du film vient d’un lointain fait divers ” J’ai entendu parler d’une émission de radio où un homme racontait comment il avait révélé au cours d’une assemblée familiale qu’il avait été violé par son père. J’ai trouvé ça très courageux et très dramatique…” De là l’histoire de la famille Klingenfelt réunie au grand complet dans un manoir à la campagne, avec oncles, tantes, cousins, amis, pour célébrer les 60 ans du pater familias, hôtelier fortuné ” Au Danemark, les fêtes d’anniversaire sont souvent des banquets qui durent toute la journée”, explique Vinterberg, qui s’est amusé follement à mettre en pièces le bel ordonnancement pompeux et vieillot de telles institutions.

 

On a voulu voir dans le film une fable gauchiste, ne serait-ce qu’en raison de l’opposition flagrante entre la monstruosité des bourgeois et la sagesse des employés qui préparent parallèlement le festin dans les cuisines en stigmatisant la vilenie de leurs maîtres. Mais cette néo-lutte des classes, assez superficielle, déjà mentionnée à propos de films aussi différents que Titanic ou La Cérémonie de Chabrol, est le cadet des soucis de Vinterberg, pour qui la dichotomie sociale répondait surtout à des questions de mise en scène ” J’ai divisé les personnages en deux classes parce qu’ils étaient très nombreux et parce que je voulais que le film ressemble à un jeu d’échecs.” De même, on a mal interprété le point de vue du cinéaste sur la famille. Tout comme Buñuel dont le dégoût pour la religion catholique se mêlait de fascination, Vinterberg célèbre paradoxalement la famille en la caricaturant et en la poussant dans ses retranchements. Il démontre expérimentalement comment elle peut survivre aux pires horreurs. D’où le relatif happy-end ­ le père est banni, mais la famille reste unie­, qui a déçu certains pour qui la catharsis devrait aller jusqu’à sa conclusion logique ” Je voulais montrer la force de la structure familiale, qui est indestructible, quel que soit le sacrifice qu’elle exige. Beaucoup de gens essaient de se libérer de leur famille mais, la plupart du temps, c’est une illusion. C’est la seule institution que vous ne choisissez pas et dans laquelle vous restez toute votre vie, je ne crois pas que le film soit réellement cruel, mais en même temps, quand on me dit qu’il est cruel, ça me plaît.”

 

Festen n’est pas aussi manichéen qu’il y paraît.  le film explore en filigrane des franges plus subtiles, qui ont trait aux sensations. Émotionnellement puissant, Festen est aux antipodes du cinéma-vérité que son filmage semble induire. On peut citer la superbe scène, purement onirique, où le héros Christian s’étant évanoui dans le noir on aperçoit le fantôme de sa sœur Linda par flashs, produits semble-t-il par la simple lueur d’un briquet. La beauté de cette scène provient du surgissement de l’irrationnel ­déjà annoncé au début quand Hélène sent la présence de Linda dans sa chambre ­ au beau milieu d’un film auquel l’image vidéo brute confère systématiquement une impression de vérité documentaire. En malmenant le réel, en brouillant les repères de la fiction traditionnelle, en frôlant parfois le réalisme fantastique, Dogme 95 offre une séduisante et provocante alternative européenne aux schémas hollywoodiens. Les cinéastes français qui tentent de concurrencer les Américains sur leur terrain seraient mieux avisés de s’inspirer de cette bande de Danois rigolards, qui sont les meilleurs dynamiteurs du cinéma contemporain.

 

 

Le manifeste du Dogme95, écrit à Copenhague par Lars von Trier et Thomas Vinterberg, est proclamé officiellement  le 20 mars 1995 au théâtre de l’Odéon à Paris, dans le cadre d’une rencontre sur le centenaire français du cinéma. En 1998, les deux initiateurs du mouvement sortent les deux premiers films labellisés Dogme95…Festen de Thomas Vinterberg et Les Idiots de Lars von Trier. D’autres films suivent, Mifune de Søren Kragh-Jacobsen et Le roi est vivant de Kristian Levring. Les deux premiers films non danois du Dogme95 sont, la même année, le film français Lovers, de Jean-Marc Barr, et le film américain Julien Donkey-Boy, de Harmony Korine. Outre ces premiers essais, la plupart des films Dogme95 sont par la suite relativement mal distribués à l’exception de Italian for Beginners de Lone Scherfig, sorti en 2000.

 

Le 20 mars 2005, soit dix ans jour pour jour après la naissance officielle du Dogme95, Lars von Trier et Thomas Vinterberg annoncent qu’ils décident de ne plus porter la responsabilité de l’orthodoxie en la matière.


Le Dogme95 est lancé en réaction aux superproductions anglo-saxonnes et à l’utilisation abusive d’artifices et d’effets spéciaux aboutissant à des produits formatés, jugés lénifiants et impersonnels. Le but du Dogme95 est de revenir à une sobriété formelle plus expressive, plus originale et jugée plus apte à exprimer les enjeux artistiques contemporains. Dépouillés de toute ambition esthétique et en prise avec un réel direct, les films qui en découlent cristallisent un style vif, nerveux, brutal et réaliste, manifesté généralement par un tournage entrepris avec une caméra 35mm portée au poing ou à l’épaule et avec improvisation de plusieurs scènes. Les promoteurs du Dogme95 n’appliqueront jamais totalement ces principes. Par exemple, Thomas Vinterberg tourne Festen en vidéo alors que la règle 9 précise qu’il faut tourner les films en 35mm. C’est également le cas du dixième principe, qui n’est pas toujours appliqué, même si les réalisateurs tenteront de s’approcher le plus possible du respect de toutes les règles. Un label « officiel » estampille les films répondant suffisamment aux critères du manifeste.

 

 

 

 

Le Vœu de chasteté du Dogme95. LE TOURNAGE doit être fait sur place. Les accessoires et décors ne doivent pas être apportés (si l’on a besoin d’un accessoire particulier pour l’histoire, choisir un endroit où cet accessoire est présent). LE SON ne doit jamais être réalisé à part des images, et inversement (aucune musique ne doit être utilisée à moins qu’elle ne soit jouée pendant que la scène est filmée). LA CAMERA doit être portée à la main. Tout mouvement, ou non-mouvement possible avec la main est autorisé. (Le film ne doit pas se dérouler là où la caméra se trouve ; le tournage doit se faire là où le film se déroule). LE FILM doit être en couleurs. Un éclairage spécial n’est pas acceptable. (S’il n’y a pas assez de lumière, la scène doit être coupée, ou une simple lampe attachée à la caméra). Tout traitement optique ou filtre est interdit. LE FILM ne doit pas contenir d’action de façon superficielle. (Les meurtres, les armes, etc. ne doivent pas apparaître). LES DÉTOURNEMENTS temporels et géographiques sont interdits. (C’est-à-dire que le film se déroule ici et maintenant). LES FILMS de genre ne sont pas acceptables. LE FORMAT de la pellicule doit être le format académique 35mm. LE RÉALISATEUR ne doit pas être crédité.


De plus, je jure en tant que réalisateur de m’abstenir de tout goût personnel. Je ne suis plus un artiste. Je jure de m’abstenir de créer une « œuvre », car je vois l’instant comme plus important que la totalité. Mon but suprême est de faire sortir la vérité de mes personnages et de mes scènes. Je jure de faire cela par tous les moyens disponibles et au prix de mon bon goût et de toute considération esthétique.

 

Et ainsi je fais mon Vœu de Chasteté. Copenhague, Lundi 13 mars 1995

Au nom du Dogme 95 / Lars Von Trier, Thomas Vinterberg