1998 – Tous pour un…

 

J’ai voulu avant tout être aussi honnête et fidèle à la vérité historique que possible, sans me préoccuper de considérations commerciales. je n’ai pas voulu me contenter de réaliser un film sans prendre de risques. En laissant par exemple toute la violence hors cadre, en montrant la mort, le sang qui gicle au ralenti et chorégraphié comme dans tous ces blockbusters estivaux qui ont fini par nous désensibiliser totalement. J’ai donc voulu faire un film “anti-guerre”, avec un message pacifiste et montrer la violence graphique pour en dénoncer l’absurdité. Mon intention était de sensibiliser le public. L’idéal pour moi serait qu’en sortant des salles de cinéma après avoir vu Il faut sauver le soldat Ryan, on ne passe plus devant un cimetière d’anciens combattants sans s’arrêter ou avoir une pensée pour eux et leur sacrifice.     Steven Spielberg

 

 

Huston Riley par Robert Capa 6 juin 1944



Un soldat ne célébrera pas le 70e anniversaire du D-Day. Il est mort en 2011, à 90 ans. Il a fallu un demi-siècle pour parvenir à identifier le soldat flou pataugeant dans les vagues, les débris et les obstacles de la plage d’Omaha Beach. Cette photographie de Robert Capa, publiée d’abord par Time magazine, est devenue la plus emblématique du 6 juin 1944. Robert Capa accompagnait la première vague arrivée sur la cote vers 7h30. Huston Riley était dans la première vague dans la compagnie Fox et s’est retrouvé au même endroit que l’Easy compagnie avec laquelle se trouvait Robert Capa. Il se souvient aussi avoir été aidé à sortir de l’eau par un photographe. Il venait de recevoir quatre balles dans l’épaule…Cela ne l’a pas empêché de vivre jusqu’à 90 ans. Après avoir été démobilisé, il s’est marié et deux enfants. Représentant en articles de pêche, de sport et de randonnées. Il a travaillé jusqu’à 70 ans. Sur l’île Mercer, en face de Seattle Huston Riley avait une maison au bord de l’océan Pacifique, construite au milieu des sapins par son père, architecte, en 1909. A 80 ans, il naviguait encore sur son voilier et pêchait souvent. Il est mort en 2011. Sa forme physique était étonnante, sa mémoire intacte et son récit poignant.

 

« Les vagues étaient vraiment fortes ce jour-là et seulement descendre du bateau par les échelles de corde dans les barges de débarquement sans passer à l’eau ou se blesser était du sport. J’étais l’instructeur de la compagnie pour la natation et le sauvetage en mer et donc j’aidais les autres. On est monté dans les barges vers 4h du matin et on a attendu deux longues heures. Nous étions encore dans la première vague comme en Afrique du nord et en Sicile. C’était devenu un sujet de plaisanterie entre nous, ceux du 16e régiment de la première division d’infanterie. En fait, on était ballotté dans tous les sens. On était presque tous malades, de trouille et du reste. On est finalement parti, on voyait les canons des destroyers tirer directement sur la plage. Notre barge a heurté un banc de sable à 100m du rivage. Ils ont ouvert la rampe et je me suis précipité dehors pour me retrouver submergé dans plus de trois mètres d’eau. Il faisait presque jour. J’ai coulé et après une éternité, j’ai touché le fond. Je pouvais voir au-dessus de moi les balles de mitrailleuses heurter la surface de la mer perdre de la vitesse et tomber. J’ai gonflé mes bouées à la ceinture, je suis remonté à la surface et j’ai commencé à nager vers la plage. Une cible parfaite. La barge avait dû recevoir un coup direct. Elle avait disparu et il y avait des débris et des corps partout. J’ai nagé jusqu’à la côte en cherchant à être le moins visible possible…

 

J’ai été touché à plusieurs reprises, mais dans le sac à dos, les chaussures et cela ne me faisait pas mal. Et puis presque arrivé sur la plage, j’ai reçu une rafale dans l’épaule droite. Quatre balles, deux sont passées à travers et deux sont restés. Deux gars m’ont aidé à sortir de l’eau, un sergent de l’Easy compagnie et un photographe avec un appareil autour du cou. Ce devait être Robert Capa. Il n’y en avait pas d’autre. Je me souviens très bien m’être dit…“ mais que diable ce dingue de photographe fait ici ”. J’avais du sang sur le dos. Un infirmier m’a un peu soigné et j’ai rejoint ce qui restait de ma compagnie. Les trois quarts ne sont jamais arrivés. Avec d’autres survivants de la première vague d’autres compagnies, on s’est réorganisé en un groupe de combat. Sous les ordres des officiers survivants, on a fini par avancer et percer les défenses en milieu de journée. On a fait pas mal de prisonniers. Il a fallu attendre 3 ou 4h de l’après-midi pour sortir de la plage et avancer à l’intérieur des terres. Les Allemands nous tiraient dessus avec de l’artillerie et des mortiers, mais nos chars sont enfin arrivés et cela a été plus facile. J’étais assez affaibli. Mais on ne m’a renvoyé en Angleterre dans un hôpital que cinq jours plus tard. Cela ne les a pas empêché de me renvoyer au front à la fin de l’année 1944 quand c’était la panique au moment de l’offensive allemande dans les Ardennes. Les médecins faisaient le tour dans les salles d’hôpitaux et désignaient les gars devant repartir, toi, toi, toi…Après cela, on devient fataliste. On se dit ” mon heure est arrivée ” ou pas. Ce que je sais, c’est que j’ai eu beaucoup, beaucoup de chance. Je me suis pris en tout cinq balles, une aussi dans la main en Afrique du nord, et je suis rentré aux États-Unis sans séquelles. C’était une période très dure, difficile à imaginer pour les générations plus jeunes. On sortait à peine de la grande dépression. Mon père avait perdu son travail. On ne savait pas de quoi serait fait le lendemain. »

 

Omaha Beach ? Un massacre…Le 6 juin 1944, 1 465 Américains ont péri en débarquant. Le bilan est lourd…Aux morts s’ajoutent 3 184 blessés, 1 928 disparus et 26 prisonniers. Alors que les fantassins ont survécu à la mer houleuse parfois seulement parce qu’ils avaient dégagé l’eau des pontons de débarquement avec leur casque, ils ont dû reconnaître que le bombardement préalable des positions sur la plage n’avait servi à rien. Cependant, l’opération était un succès pour les Alliés. Les 43 250 fantassins alliés ont sécurisé la plage et ainsi créé une base pour les opérations terrestres sur le continent européen.

 

 

 

La beauté de la violence…

Par Johan Beyney

 

Comment comprendre la guerre quand on ne l’a pas vécue ? Que peut-on ressentir quand on se trouve soi-même au cœur de la bataille ? C’est ce que propose de faire découvrir Spielberg en une longue séance d’ouverture filmant le débarquement allié en Normandie à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Avec une texture d’image qui rappelle le documentaire Ils ont filmé la guerre en couleurs dans une reconstitution historique d’une rare intensité. Les soldats américains descendent des barges militaires pour rejoindre la plage tandis que les soldats allemands résistent du haut des bunkers. C’est là que le talent de Spielberg se met en œuvre. Pas d’américanisme triomphant façon « sauveur de la liberté », pas de fausse gloriole ni de violons émouvants. Au contraire, le réalisateur nous montre l’anarchie du combat. La caméra plongée au cœur des tirs, instable, ne sait plus où donner de l’objectif. Pas de plan large, mais des détails glanés par l’œil d’un participant que la situation dépasse. Le son donne ici à la scène un relief tout particulier pour le spectateur cerné par les balles qui sifflent à ses oreilles. Et Tom Hanks, au milieu, n’a pas l’air plus à l’aise que les autres. Alors, même si Tom Hanks n’est pas à l’abri d’une balle perdue…Entre le bruit des détonations, les surdités momentanées provoquées par la déflagration d’une grenade tombée trop près, les corps qui coulent, on prend conscience avec plus d’acuité que jamais de la frustration, de l’angoisse que peut provoquer la peur de mourir. Alors la guerre, ce ne serait pas une question de courage, mais une question de survie ? Le souffle coupé par la violence de la scène, on remercie le cinéaste de nous l’avoir fait si bien comprendre.

 

Spielberg filme la guerre avec impartialité. D’ailleurs, il filme moins la guerre que des hommes en train de faire la guerre. Or il semble que tous les hommes soient égaux dans la peur comme dans la violence, dans l’émotion comme dans l’abjection. Loin d’avoir dépeint des héros américains et des nazis sanguinaires, le réalisateur montre des hommes en uniformes qui se battent juste parce qu’ils ne portent pas le même. Bien entendu, les allemands sont les ennemis. Bien entendu ils sont fourbes et méchants, du moins est-il plus facile de s’en convaincre. Mais lorsque dans une scène particulièrement éprouvante, les soldats chargés de retrouver Ryan forcent un allemand à creuser sa propre tombe avant d’être abattu, on comprend que l’horreur n’est pas uniquement une question d’uniforme. À côté de tout ça, l’argument de l’histoire paraît presque fade. S’associant aux militaires chargés de cette mission pour le moins surprenante, on a du mal à comprendre l’intérêt de risquer des vies pour en sauver une, d’imposer la peur et la violence pour un homme dont on n’est pas sûr qu’il en soit encore en vie. Bien entendu, cette incompréhension participe au processus d’identification avec les personnages mais, même si Spielberg a encore une fois l’intelligence de ne pas faire un héros de Ryan, l’histoire a tendance à faire émerger des sentiments désagréables avec notamment une impression de propagande mielleuse pour les sacro-saintes valeurs familiales et militaires.

 

Mais cette sensation aura tôt fait de disparaître pour une simple raison, la force des vingt premières minutes du film vampirise à tel point les presque trois heures du film que Ryan et son histoire passent vite à la trappe dans la mémoire du spectateur.

 

Chez Spielberg, de bonnes images valent mieux qu’un long scénario.

 

 

 

Un avis plus critique…que je partage

 

La sortie d’un film de Spielberg est souvent pour le critique un exercice compliqué, ambivalent. C’est plus que jamais le cas avec Ryan. Difficile d’évacuer un tel morceau en quelques lignes, impossible de contester l’efficacité spectaculaire de certaines séquences avec les désormais célèbres « vingt premières et vingt dernières minutes » et de nier que l’on était parfois sérieusement scotché dans son fauteuil. Mais il est tout aussi impossible d’oublier la roublardise de Spielberg, son épaisseur de trait pour brosser certains personnages ou situations, son américano-américanisme primaire et surtout son volontarisme puéril voire inquiétant qui consiste à s’emparer d’un sujet dans le but de signer le film définitif en la matière. Ainsi, après « le film sur la solution finale », voici « le film sur le Débarquement » censé surpasser tout ce qui s’est produit avant. Et l’auto propagande spielbergienne fonctionne puisque, déjà, nombreux sont ceux qui pensent « que la guerre n’avait jamais été filmée ainsi », « que l’on s’y croirait », mettant ainsi Fuller ou Mann au rancart. En effet, les scènes de combat sont impressionnantes. Mais cela vient-il des pures qualités de cinéaste de Spielberg ? Ryan est bien un film de son temps, un film dopé, dont la mise en scène semble fonctionner à l’EPO, destinée à battre des records définitifs. Quand on y réfléchit après coup, ces fameuses séquences bluffent surtout par leur surenchère technique : bande-son mitraillant sans relâche en THX, ralentis insistants sur des membres arrachés, tripaille s’écoulant d’un ventre…

 

Parfois, au milieu de ce carnage en « effets spéciaux », une belle idée, comme celle des plans sous-marins où des soldats sont abattus dans le silence et le rougeoiement de l’eau. Mais les belles idées sont souvent suivies d’autres, plus saugrenues. Ainsi cet étrange plan furtif où l’on aperçoit des gouttes de sang sur l’objectif de la caméra. Point de vue subjectif d’un fantassin à lunettes ? Non. Point de vue d’une équipe de cinéastes militaires ? Non plus. Spielberg était-il alors lui-même à Omaha Beach ? La réponse, c’est que le cinéaste n’a pas su résister à un spectaculaire effet de réel, le plan étant injustifiable, ce petit supplément de réel se transforme en summum d’artifice. De même à la fin du film, quand on comprend qui est le vieux vétéran du début, on comprend aussi que le long flash-back qui constitue le film est truqué. Comme beaucoup de cinéastes, Spielberg s’arrange avec la vraisemblance ­ disons simplement que ses arrangements sont beaucoup moins fins, beaucoup plus visibles que ceux d’un Hitchcock.

 

Entre divers emprunts à Fuller, Kubrick ou Sirk, Spielberg ne renouvelle pas grand-chose au film de guerre et s’enliserait plutôt dans un psychologisme fin comme un tank…Ainsi retrouve-t-on dans la patrouille, le Courageux, le Pleutre, le Violent, l’Intello, les souvenirs de la période civile, la discussion sur la validité de la mission, etc. Autant de figures obligées, de scènes ennuyeuses. L’échantillonnage sociologique est aussi presque complet avec le Rital, le Juif, l’Irlandais…Par contre, il n’y a pas de Noirs dans l’armée de Spielberg. De même qu’on ne voit pas du tout les Anglais, les Canadiens et à peine les Français mais seulement une famille de civils apeurés…Spielberg a fait le vide autour de son nombril national hormis quelques Allemands mais il faut bien des méchants. Le cinéma américain étant ce qu’il est et encore plus avec Spielberg, on ne peut s’empêcher de tiquer quand un film qui sera vu en masse dans le monde entier s’ouvre et se referme sur un gros plan de son drapeau, imaginons le malaise si cela arrivait dans un film français…On a beau savoir que les images hollywoodiennes « envahissent » les écrans et les rêves des peuples du monde, on aurait souhaité que Spielberg ne nous le rappelle pas avec autant d’arrogance.

 

Son film montre que la jeunesse américaine a « perdu » cette guerre.

Spielberg, lui, a gagné la bataille commerciale du cinéma.

 

 

 

LES COULISSES DU FILM

 

Steven Spielberg a déclaré s’être inspiré de la série de photographies Jour J, réalisée par le célèbre Robert Capa lors du D-Day.

 

Longue de vingt minutes, l’époustouflante scène du Débarquement au début d’Il faut sauver le soldat Ryan a nécessité quatre semaines de tournage, coûté, à elle seule, 12 millions de dollars et mobilisé plus de 1000 figurants, pour la plupart des réservistes de l’armée irlandaise.

 

Une trentaine d’authentiques infirmes amputés ont été engagés pour jouer des soldats grièvement blessés ou morts lors du débarquement.

 

Afin d’ajouter encore au saisissant réalisme, le réalisateur a porté un soin particulier à la bande son. Parce qu’il ne voulait pas que son film sonne “hollywoodien”, il a ainsi demandé à Gary Rydstrom, le responsable des bruitages, de ne pas puiser dans bases de données sonores existantes. Ce dernier a donc fait des recherches sur les armes et questionné la mémoire des vétérans, découvrant à l’occasion à quel point les soldats étaient attentifs aux bruits dans le chaos du champ de bataille. Pour restituer fidèlement le bruit des impacts de balle sur les corps, Rydstrom a par ailleurs eu l’idée de tirer sur des carcasses d’animaux.

 

La séquence du débarquement à Omaha Beach a été élue “meilleure scène de bataille de l’histoire du cinéma” par le magazine anglais Empire.

 

 

 

 

 

 

 

ENTRETIEN AVEC

 

STEVEN SPIELBERG

 

 

 

 

 

 

Pourquoi la Seconde Guerre mondiale comme toile de fond ?

J’estime qu’il s’agit de l’événement historique le plus important de notre siècle. A l’époque, il n’y avait pas trente-six solutions pour résoudre le problème : subir le joug ennemi ou se battre pour préserver nos libertés. Et ensuite à cause de mon père. Toute ma vie, je l’ai entendu se plaindre qu’aucun film n’avait raconté “sa guerre à lui”. Il a 81 ans et il s’est battu en Birmanie. Il a toujours reproché aux films de guerre faits par Hollywood à l’époque de se gargariser d’explosions afin d’exciter les spectateurs et les encourager à s’engager dans l’armée. La plupart de ces films étaient produits par les studios comme des outils de propagande pour financer l’emprunt de guerre… A l’occasion de mes recherches autour d’il faut sauver le soldat Ryan, j’ai rencontré pas mal d’anciens combattants : tous m’ont demandé de ne pas diluer ni d’aseptiser le propos du film. Ils m’ont supplié de transcrire la véracité de ce qu’ils avaient enduré, d’être fidèle à la réalité qui avait coûté la vie à leurs copains, et à leur souffrance. A la différence des survivants de la Guerre du Vietnam, qui ont bénéficié d’aide médicale appropriée suite au Syndrome post-traumatique, les Gls, eux, sont restés en plan après la fin du conflit. J’ai donc voulu raconter leur histoire à eux, et non pas la version hollywoodienne de ce qui leur était arrivé.

 

 

Quelle était votre ambition en tant que cinéaste en réalisant ce film ?

D’être avant tout aussi honnête et fidèle à la vérité historique que possible, sans me préoccuper de considérations commerciales. je n’ai pas voulu me contenter de réaliser un film sans prendre de risques. En laissant par exemple toute la violence hors cadre, en montrant la mort, le sang qui gicle au ralenti et chorégraphié comme dans tous ces blockbusters estivaux qui ont fini par nous désensibiliser totalement. J’ai donc voulu faire un film “anti-guerre”, avec un message pacifiste et montrer la violence graphique pour en dénoncer l’absurdité. Mon intention était de sensibiliser le public. L’idéal pour moi serait qu’en sortant des salles de cinéma après avoir vu Il faut sauver le soldat Ryan, on ne passe plus devant un cimetière d’anciens combattants sans s’arrêter ou avoir une pensée pour eux et leur sacrifice.

 

On sort du film en état de choc, bouleversés, terrifiés, horreur fiés par le carnage subi par ces soldats et le sort de cette patrouille à la recherche du soldat Ryan, seul survivant de quatre frères morts au combat…

C’était voulu, et le dilemme moral que pose le film m’a énormément motivé. Comment justifier le fait de risquer la vie de huit hommes pour en sauver un seul ? Et à quel coût ? Comment les hommes de la patrouille du capitaine Miller vont-ils réagir ? Est-ce que c’est en trouvant le deuxième classe Ryan et en le renvoyant dans ses foyers qu’on va mettre fin au conflit plus rapidement ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une opération de propagande destinée à renforcer le moral du peuple américain ? Tous ces éléments forment une combinaison fascinante.

 

 

 

Les acteurs, ont suivi un entraînement dur physiquement avant le tournage ?

Je voulais qu’ils arrivent sur le plateau imbibés de respect pour les soldats qu’ils allaient personnifier. Je voulais qu’ils se comportent, qu’ils bougent, qu’ils manipulent leurs armes, voire qu’ils pensent comme de vrais soldats. Qu’il n’aient surtout pas l’air de stars pouponnées tout juste débarquées de Hollywood. D’autant que pour la séquence du débarquement, ils étaient entourés de figurants, eux-mêmes des engagés de l’armée irlandaise. J’ai donc absolument insisté pour qu’ils soient en forme afin d’être capable de courir chaque jour entre trois et cinq kilomètres devant les caméras.

 

 

Quel genre de recherches spécifiques avez-vous effectuées en amont du tournage ?

J’ai visionné une trentaine de films de guerre…Bastogne, de William Wellman, A L’Ouest rien de nouveau, de John Sturges, et surtout Le commando de la mort et La gloire et la peur, de Lewis Milestone, que j’adore, ainsi que Les sacrifiés de John Ford. Autant d’œuvres qui ont résisté à l’usure du temps. J‘ai voulu éviter le genre de clichés et des personnages stéréotypés qu’on a l’habitude de voir habituellement.

 

 

 

Où avez-vous filmé la spectaculaire séquence du débarquement ?

Sur une plage en Irlande, qui ressemble beaucoup à Omaha Beach en un peu moins large. Le reste du film a été tourné en Angleterre, où la campagne est similaire à la campagne française. J’aurais bien voulu tourner en France, mais le gouvernement français m’a fait savoir que j’aurais à payer 57 % de taxes sur toutes les dépenses effectuées sur place. C’était une manière détournée de me dire d’aller voir ailleurs !

 

De quelle manière avez-vous tourné cette séquence, qui dure vingt-cinq minutes ?

Ça été difficile. je me suis retrouvé aussi désemparé et perdu dans le chaos que les soldats le 6 juin 1944 et les acteurs qui jouaient leurs rôles. J’ai choisi de filmer la séquence comme l’auraient fait les cameramen de guerre sans idées préconçues. Avec leurs petites caméras Bell and Howell’s, ils documentaient le débarquement tout en essayant de sauver leur peau. J’ai voulu recréer cette ambiance de manière aussi réaliste que possible. C’est pour cela que la caméra bouge sans arrêt, qu’elle se trouve au ras du sol, que le cadre est décalé, que parfois le son est étouffé. Un obus qui explose et on devient sourd pendant un temps avant de retrouver l’ouïe.

 

Comment étiez-vous capable de décompresser à chaque journée d’un tournage aussi intense ?

Je rentrais à l’hôtel pour boire une énorme choppe de bière irlandaise et j’allais me coucher. C’est la première fois que j’ai aussi bien dormi pendant le tournage d’un film. A la différence de La liste de Schindler, où il m’arrivait souvent de perdre tous mes moyens au souvenir de ce qui s’était passé, avec Ryan, je me suis forcé à bien séparer l’horreur de ce que nous devions recréer du reste de ma vie personnelle.

 

Quel genre de rapports avez-vous eu avec les acteurs ?

Tom Hanks, Ed Burns, Vin Diesel et Adam Goldberg sont aussi réalisateurs. Alors quand j’étais bloqué, je pouvais leur demander de m’aider. Tous, sauf Tom qui a toujours de bonnes idées, étaient pris de panique et n’osaient pas me faire de suggestions sur le plan de la mise en scène ! Tout au long du tournage, à cause de l’intensité de cette histoire avons développé un lien très fort et une vraie camaraderie. Nous nous sommes épaulés sur le plan émotionnel pour former une véritable équipe soudée par ce que nous étions en train d’expérimenter.

 

 

Pourquoi filmer la guerre ?

Il n’existe pas de plus grand drame, ni de plus grand crime, que la guerre. La période 39-45 m’obsède, car l’Amérique, qui avait déjà perdu son innocence plusieurs fois, l’a abandonnée à jamais pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Perdu son innocence…mais gagné quoi ?

Le pouvoir. Tous les pouvoirs.

 

D’où Il faut sauver le soldat Ryan a-t-il jailli ?

Des souvenirs de mon père, pilote de B 25. Mais aussi des hommages que je voulais rendre à tous ces jeunes garçons qui n’avaient jamais quitté leur ville, ne parlaient que l’anglais et jetés directement sur Omaha Beach. Je voulais illustrer ce choc brutal des cultures. Ce film devait être le mémorial des morts et des rescapés de la Seconde Guerre mondiale, un tribut aux vétérans du Vietnam et à tous les survivants des guerres.

 

Comment expliquez-vous le succès de ce film ?

Je ne sais pas bien expliquer ce genre de choses; cela revient à prendre la température d’une nation. Je n’ai jamais été sûr du succès de Ryan; je pensais que le film, qui adoptait le point de vue de l’homme, révulserait les spectateurs américains. Tom Hanks a tourné gratuitement [généralement, c’est 20 millions de dollars par film] moi aussi. Nous avons pris des risques, choisi de toucher des pourcentages éventuels; du coup, le film a pu se monter pour 65 millions de dollars au lieu de 100. Il était temps que Hollywood prenne des risques.

 

 

 

Quels conseils Samuel Fuller vous a-t-il donnés ?

Il me disait de jouer le réalisme sur un film de guerre. Il était déçu par l’accueil de The Big Red One (Au-delà de la gloire), que le public jugeait trop commercial. Les films sur la Seconde Guerre mondiale devaient rassurer les familles, et non les effrayer. Si Il faut sauver le soldat Ryan était sorti en 1943, il aurait épouvanté les mères et les pères. Styliser les films de guerre à la John Wayne était une façon pour les parents d’ignorer le sort de leurs enfants et de croire que Roosevelt les ramènerait chez eux. L’Amérique n’était pas prête à entendre la vérité.

 

En quoi le Vietnam a-t-il bouleversé les règles du genre ?

Sans le Vietnam, je ne crois pas qu’il y aurait eu une place pour les films réalistes sur la guerre de 39-45. Le Vietnam envahissait le petit écran la nuit. Nous regardions le carnage de notre lit. Et en famille. C’était une étrange juxtaposition. Alors que la censure interdisait à la télévision les films blasphématoires, violents et érotiques, elle laissait filtrer cette guerre. Là-dessus, le scandale du Watergate a renforcé l’exigence de vérité des Américains. L’Amérique s’est redéfinie et il y a eu une volonté de révélation totale. Pour moi, réaliser plus de cinquante ans après un film qui perpétuerait l’image romantique et mensongère de cette guerre aurait été anti-historique.

 

Entre La Liste de Schindler et de Il faut sauver le soldat Ryan, y a-t-il deux Spielberg en vous ?

Je me croyais imperméable, insubmersible. J’ai réalisé avec L’Empire du Soleil, mon premier sujet sérieux, que je ne l’étais pas. Après avoir tourné dans la même année Jurassic Park et La Liste de Schindler, je n’ai pas pu tenir une caméra pendant trois ans. Recréer l’Holocauste avait déclenché en moi un traumatisme dépressif.

 

 

On paie toujours un peu pour chacun de ses films…

J’ai deux esprits mais un seul cœur.

 

 

 

ENTRETIEN AVEC TOM HANKS

 

Quelles impressions vous a laissé Steven Spielberg en tant que réalisateur ?

Après l’avoir fréquenté longtemps sur un plan amical, j’ai finalement pu le voir à l’œuvre dans son élément, c’est-à-dire pendant un tournage. C’est quelqu’un qui vit et respire pour le cinéma. Il s’exprime et réfléchit plus vite que vous et moi en serons jamais capables ! il m’était souvent difficile de suivre ses pensées et d’être à la hauteur !

 

Est-il très spécifique dans son approche de la mise en scène ?

Il sait ce qu’il veut et comment l’obtenir des acteurs. Et en même temps, il n’hésite pas à les consulter et à les encourager à proposer des suggestions qui pourront améliorer une scène. Steven est un cinéaste très intelligent qui sait parfaitement comment tirer avantage de toute situation. Pas question pour lui de rester assis sur son fauteuil à diriger de manière dictatoriale.

 

Y a-t-il eu des moments d’affrontement ?

Non, mais il nous est arrivé de lui faire remarquer que certains détails de comportement de nos personnages nous paraissaient moins appropriés ici ou là. Par exemple dans la manière de démonter et de nettoyer nos armes, ou de nous déplacer en formation. A chaque fois, il a été réceptif Surtout en ce qui me concerne, je ne voulais pas qu’à cause de notre amitié, il n’ose pas me dire si j’étais mauvais dans une scène.

 

 

 

Votre entraînement préparation militaire avant le tournage était nécessaire ?

Absolument. On peut lire tous les livres et visionner tous les documentaires imaginables sans pour autant être capable de comprendre de manière intrinsèquement palpable ce qu’ont enduré tous ces soldats au moment de la boucherie du débarquement. Une fois sur la plage, c’était comme aller à l’abattoir pour ces jeunes hommes, âgés en majorité de 18 et 19 ans. Ce “bootcamp” a été indispensable pour nous rendre compte de la lourdeur des équipements, du temps nécessaire à parcourir trois kilomètres avec tout ce barda sur le dos. En dépit de l’extrême fatigue, du froid, des conditions difficiles et de nos uniformes trempés par la pluie et qui n’avaient pas le temps de sécher, le savais que c’était la seule opportunité de nous préparer efficacement à ce qui nous attendrait au moment du tournage.

 

Dale Dye a la réputation d’être un coriace qui ne plaisante pas avec ses responsabilités…

Je savais à quoi m’en tenir pour être passé entre ses mains lors de la préparation de Forrest Gump. Avant de commencer Il faut sauver le soldat Ryan, il nous a bien fait comprendre que nous allions personnifier à l’écran les héros tombés au combat pour sauver la démocratie dans le monde, ajoutant qu’il ne nous laisserait pas leur manquer de respect en nous comportant en mauviettes. Et qu’il était hors de question de nous contenter d’être des acteurs jouant aux soldats en faisant semblant. Et il a tenu parole !

 

En quoi a consisté l’entraînement ?

Imaginez une sorte de parcours du combattant de cinq jours d’affilée, avec réveil aux aurores, marches forcées, repas uniquement composés de rations alimentaires, exercices de tir, couchage sous la tente, et ce sans aucune liaison avec l’extérieur. On nous empêchait de savoir où nous nous trouvions, de peur qu’on ait eu en de se sauver ! Nous avons commencé le tournage un jour seulement après la fin de l’entraînement. Nous étions épuisés pour de bon.

 

 

Votre personnage, le capitaine Miller, reste un homme mystérieux. Sa main qui tremble, c’était une idée à vous ?

Non. C’était dans le scénario dès le début, même s’il a eu beaucoup de changements par la suite. je me suis demandé s’il s’agissait simplement un gimmick artificiel destiné à manipuler le public ou bien un élément psychologique réel. Dale Dye m’a raconté avoir connu des tas de soldats atteints de tics nerveux de toutes sortes, dont ils étaient totalement incapables de se débarrasser car causés par le stress énorme et par toute la pression des horreurs subies ou dont ils avaient été témoins au combat.

 

Anthony Hopkins dit qu’une fois dans le costume de son personnage, son travail d’acteur est quasiment fini. Vous partagez sa conception ?

Notre travail est de raconter la vérité avant tout. Il y a aussi une grande préparation mentale, même si une partie du travail est dictée par le scénario et le metteur en scène. Les détails viennent ensuite, et c’est ce qui fait la différence.

 

 

 

Avez-vous visité les plages du débarquement en Normandie ?

Oui, à deux reprises. je me suis rendu au cimetière d’Omaha Beach plusieurs mois avant le début du tournage pour me rendre compte de la disposition des lieux. Toutes ces croix, c’était très émouvant. J’ai pris des photos. Ma seconde visite a eu lieu le dernier jour du tournage, une fois le film terminé, et soudain, ça n’a plus seulement représenté pour moi des rangées de croix blanches. Cette fois, j’ai vraiment eu la vision des corps de tous ces hommes enterrés sous l’herbe. Et une compréhension bien plus vivace de l’ampleur tragique de leur sacrifice.

 

Certains ne manqueront pas de critiquer l’extrême violence graphique du film. Est-elle légitime, selon vous ?

Pour commencer, il s’agit d’un film violent mais sans violence gratuite. On y voit beaucoup d’explosions, mais aucune n’est sublimée. On assiste à des échanges de coups de feu et ce n’est pas beau à voir…La balle jaillit du canon du fusil en faisant un bruit fracassant, on la voit transpercer un crâne humain et, croyez-moi, rien n’est moins glamoureux, surtout lorsqu’il s’agit de la tête de quelqu’un avec lequel vous venez de passer vingt minutes à l’écran. Steven n’a jamais cherché à glorifier cette violence, mais s’en est plutôt servi de manière emblématique. Il s’est contenté de reproduire l’intensité de ce qui ‘est passé dans la réalité. Ce n’est pas beau à voir mais certainement nécessaire pour faire comprendre que la violence, ce n’est pas un jeu vidéo.

 

Ce film ne ressemble pas aux films typiques sur la Seconde Guerre mondiale, qui glorifiaient des héros invincibles à la John Wayne.

Des films tels que Le jour le plus long ou Les douze salopards présentaient la guerre dans un contexte différent, célébrant la victoire sur la tyrannie en accentuant la mythologie des événements. Faire la guerre représente une expérience incroyable, qui marque toute une vie. Ce n’est donc pas étonnant que la génération qui a participé à la Seconde Guerre mondiale ait du mal à en parler. Comment peut-on arriver à supporter, et à survivre, après un tel impact psychologique ? Ce n’est pas seulement ce. dont vous êtes témoin, mais les choix que vous êtes amené à prendre. A un moment, mon personnage parle des hommes qu’il a perdus sous son commandement. C’est un sentiment horrible mais il doit également songer à ceux qu’il a du tuer..

 

Quel message avez-vous retenu du film sur un plan personnel ?

Le film pose la question de savoir si cela vaut la peine de sacrifier huit hommes pour en sauver un seul. Je suis incapable de trouver une réponse catégorique même si je suis sorti du film avec le sentiment d’avoir mieux perçu le sacrifice de ceux qui ne sont pas revenus…

 

 

 

 

 

STEVEN SPIELBERG  

FILMOGRAPHIE COMPLÈTE         

35 FILMS  EN 56 ANS…          

 

1964 / Firelight  –  1971 / Duel  –  1974 / The Sugarland Express  – 1975 / Jaws        1977 / Close Encounters of the Third Kind  –  1979 / 1941

 

1981 / Raiders of the Lost Ark – 1982 / E.T. – 1983 / Twilight Zone

1984 / Indiana Jones and the Temple of Doom – 1985 / The Color Purple

1987 / Empire of the Sun – 1989 / Indiana Jones and the Last Crusade – Always

 

1991 / Hook – 1993 / Jurassic Park – Schindler’s List

1997 / The Lost World  – Amistad  – 1998 / Saving Private Ryan

 

2001 / A.I: Artificial Intelligence – 2002 / Minority Report – Catch Me If You Can 2004 / The Terminal – 2005 / War of the Worlds – Munich

2008 / Indiana Jones and the Kingdom of the Crystal Skull

2011 / The Adventures of Tintin Secret of the Unicorn – War Horse

2012 / Lincoln – 2015 / Bridge of Spies – 2016 / The BFG – 2017 / The Post

2018 / Ready Player One

 

2021 / West Side Story

 

 

 

 

Même si je reste très critique sur son cinéma, j’ai vu tout ses films excepté le premier et le dernier toujours en attente de pouvoir sortir en raison de la pandémie mondiale qui met à mal le cinéma…  Memo/JP