1994-La mamma morta

 

Lorsque Jonathan Demme réalise “Philadelphia” il a 50 ans et une expérience de 20 ans de réalisation et surtout il vient de réaliser deux ans auparavant son film majeur “Le silence des agneaux” présenté également dans cette décennie. Philadelphia s’inspire en partie du procès ayant opposé Geoffrey Bowers et Clarence B. Cain. Comme dans le film de Jonathan Demme, cet avocat a intenté un procès contre son employeur pour discrimination. Ce dernier l’avait en effet licencié lorsqu’il apprit qu’il était atteint du virus du Sida. Tom Hanks gagne son premier Oscar du meilleur acteur pour son rôle d’Andrew Beckett, alors que le titre de Bruce Springsteen, Streets of Philadelphia, reçoit l’Oscar de la meilleure chanson originale en 1994 ainsi que le Grammy Award de la chanson de l’année en 1995.

 

Jonathan Demme est le cinéaste de deux films importants dans l’histoire du cinéma hollywoodien.

 

 

1991 – The Silence of the Lambs  / 1994 – Philadelphia

 

 

 

 

 

 

La bande-originale de Philadelphia est composée par Howard Shore, tout comme Le Silence des agneaux. La BO comprend aussi des titres de Peter Gabriel, Neil Young, Sade ou encore Spin Doctors. “Streets of Philadelphia”, titre principal, a valu un Oscar à son interprète Bruce Springsteen. Le titre est l’un des plus grands succès du chanteur en Europe. Le single s’est classé N°1 en France en 1994. Le clip a été coréalisé par Jonathan Demme et son fils, Ted.

 

 

 

 

LA SCENE du film…Son avocat Joe Miller/Denzel Washington vient voir Andrew Beckett/Tom Hanks chez lui et peu à peu la lumière rougie, la voix de la Callas dans L’air de La mamma morta, se fait de plus en plus présente et poignante pour nous dévoiler le désespoir d’un homme face à son terrible destin comme beaucoup d’autres vont le vivre dans les premières années folles du SIDA…

 

 

 

 

 

Jonathan Demme, atteindra au sommet de la gloire avec le terrifiant “Silence des agneaux”. Retour sur la carrière d’un cinéaste sensible et imprégné de musique. Sa filmo était inégale mais on était très attaché à Jonathan Demme, réalisateur proche du rock indé, et c’est avec beaucoup de tristesse que l’on a appris son décès à l’âge pas si canonique de 73 ans. Il est né à New York, a débuté dans le cinéma comme attaché de presse puis comme collaborateur de Roger Corman, le grand producteur de séries B et Z mais aussi le formateur de la plupart des cinéastes du Nouvel Hollywood. En France, et aussi à titre personnel, on a découvert Demme tardivement, en 1984, avec ce qui était déjà son huitième film, Stop Making Sense, fantastique captation d’un concert des Talking Heads. Il faut dire que le groupe de David Byrne avait créé un spectacle intensément plastique à base de costumes, de chorégraphies et d’éclairages extrêmement travaillés, entre cinéma burlesque et théâtre kabuki. Un cocktail musical et visuel détonant, galvanisant, que le réalisateur n’avait plus qu’à filmer avec attention et précision pour aboutir à l’un des meilleurs films-concerts de l’histoire. Le film d’après, Dangereuse sous tous rapports, confirmait notre intérêt avec un film noir vénéneux, porté par la sexy et toute jeune Melanie Griffith confrontée au dangereux Ray Liotta. Sur la BO, on retrouvait les Feelies, autre légende de la pop indé new-yorkaise. Pour ce journal qui naissait, Demme était forcément un cinéaste compagnon au même titre que les Lynch, Jarmusch, Soderberg ou Spike Lee de la même génération.

 

Après un autre film de mafia, Veuve mais pas trop, Jonathan Demme change de braquet avec Le Silence des agneaux en 1991, son premier blockbuster et un polar devenu mythique. Si Demme perd là de son vernis indé, cette confrontation entre une policière et deux des plus horribles vilains de l’histoire du cinéma est une réussite en termes d’efficacité, de tension et de suspens et qui sonde les recoins les plus sombres et dérangeants de la psyché humaine. Ce film représente aussi le sommet des carrières de Jodie Foster et d’Anthony Hopkins. Deux ans après cet immense succès critique et commercial, Demme récidive avec Philadelphia, chronique sensible des années sida en leur pic le plus crucial, quand les malades décédaient par centaines tous les jours après des agonies effroyables, quand il n’existait aucun traitement curatif et que la société appliquait une double peine excluante à ceux qui étaient touchés par le virus. Porté par un excellent Tom Hanks, le film a beaucoup fait pour faire avancer socialement la cause des victimes de ce mal. Toujours attentif au meilleur du rock, Demme a aussi su convaincre Neil Young et Bruce Springsteen de composer des chansons originales pour le film.

 

Tom Hanks en a également profité pour saluer la carrière d’un cinéaste qui n’a jamais eu peur de briser les codes. En effet, celui raconte à quel point Philadelphia était un film risqué…La chose la plus audacieuse qu’il ait faite, et à travers laquelle il a encore une fois cassé les codes, c’est “Philadephia”. En effet, le film a été écrit malgré l’idée que personne n’allait payer pour voir un film à propos de cela. Tu attrapes le sida et tu meurs ? De nombreuses personnes ont très peur de ça, et il y avait peu de chances pour qu’elles aillent voir un film sur un sujet aussi douloureux. Le film sera pourtant un grand succès commercial et critique, qui permettra à Tom Hanks de remporter son premier Oscar du meilleur acteur en 1993.

 

 

 

JONATHAN DEMME ET LA MUSIQUE

 

Le cinéaste new-yorkais a ainsi signé au fil du temps des documentaires de référence sur les Talking Heads (Stop Making Sense) ou autre Neil Young (Heart of Gold), mais aussi sur Justin Timberlake & The Tennessee Kids. Ricki and the Flash, 2015 son dernier film avant de disparaître en 2017, apparaît comme une synthèse de son cinéma, film au féminin comme il en a déjà tourné quelques-uns ajoutant aux vertus humanistes qu’on lui connaît une vibration rock’n’roll, puisqu’il y est question d’une rockeuse sur le retour  incarnée par Meryl Streep qui, non contente de tenir le micro, s’est mise à la guitare pour la circonstance. L’occasion d’une rencontre chaleureuse avec un réalisateur dont la septantaine n’a pas entamé l’enthousiasme…



Après de nombreux documentaires, vous réalisez aujourd’hui une fiction musicale. Quelle place la musique occupe-t-elle dans votre vie ? Cette passion est-elle antérieure à votre intérêt pour le cinéma ?

Pour ma génération, il y a d’abord eu la radio. Je devais avoir six ans quand j’ai commencé à l’écouter assidûment, m’installant face à elle pour dévorer les chansons, une occupation qu’adorait l’enfant solitaire que j’étais. Et puis, la télévision est apparue, et mon temps s’est partagé entre les deux. J’ai grandi obsédé par les films comme par la musique, populaire en particulier, des gens comme Nat King Cole ou Guy Mitchell. La musique comme le cinéma ont nourri mon enthousiasme pour l’existence. Une fois cinéaste, le mariage entre les deux s’est donc imposé: j’ai veillé à enrichir mes films d’autant de musique que possible, parce qu’elle contribue à leur élan émotionnel. Et j’ai par ailleurs toujours aimé réaliser des films autour de concerts: si les musiciens sont bons, et la musique également, filmer en live est pour moi l’expression la plus pure de la réalisation. Sans que je puisse l’expliquer, il y a là une fusion qui m’exalte. Et ici, j’ai l’opportunité de concilier mon amour des films, des histoires et des acteurs avec de la musique live.

 

Avez-vous établi vous-même la liste des chansons qu’interprète le groupe ?

Certaines d’entre elles figuraient dans le scénario écrit par Diablo Cody, comme celles de Lady Gaga et de Pink. Mais elle avait aussi laissé des blancs, et j’ai essayé de les combler avec des morceaux qui feraient avancer la narration. J’avais déjà utilisé American Girl, la chanson qui ouvre Ricki and the Flash, dans The Silence of the Lambs. La jeune femme qui se fait kidnapper la fredonne avec Tom Petty lorsqu’on la voit pour la première fois. A l’époque, je tenais à ce que le public, lorsqu’il découvre cette fille qui va être plongée dans un cauchemar atroce, voie en elle un archétype de la fille américaine. Dans le cas présent, Ricki, qu’interprète Meryl Streep, en fait quelque chose d’autobiographique. Et ainsi de suite, j’ai fait un casting de chansons. Par contre, My Love Will Not Let You Down, le morceau de Bruce Springsteen à la fin du film, est une trouvaille de Meryl. Elle avait besoin d’un morceau contenant les mots qui permettraient à son personnage d’exprimer tout ce qu’elle ressent pour eux à ses enfants. J’ai reçu un jour un coup de fil effréné où elle me disait avoir trouvé. Bien que fan de Springsteen, je ne connaissais pas cette chanson. Je ne pense pas qu’elle figure sur un album, mais bien dans ses archives.

 

Le personnage de Ricki est-il inspiré d’une chanteuse en particulier ?

Je n’avais personne à l’esprit. Meryl est autant obsédée par le rock’n’roll que moi. Elle a grandi avec cette musique, et pouvoir chanter et jouer de la guitare dans un film est, pour elle, un rêve qui s’est réalisé. Elle a d’ailleurs appris la guitare pour jouer ce rôle. Diablo Cody avait imaginé Ricki un peu plus punky que ne l’a interprétée Meryl, le scénario la décrivait avec un petit quelque chose de Joan Jett. Celle qui l’a sans doute le plus inspirée pour construire ce personnage doit être Lucinda Williams.

 

Ricki appartient à cette génération qui a vieilli avec le rock, censé être la musique de la jeunesse rebelle. Cela reflète-t-il votre situation ? Y a-t-il là un sentiment, peut-être indu, de jeunesse éternelle ?

J’imagine que le rock est la propriété de la jeunesse. En ce qui me concerne, un an à peine après avoir découvert Nat King Cole ou Guy Mitchell, j’écoutais Bill Haley and the Comets et Little Richard. Je me suis littéralement retrouvé à la naissance du rock blanc, et j’ai grandi avec lui. Parfois, quand j’avais une vingtaine d’années, il m’arrivait, avec mes amis, de rouler en voiture en mettant la musique à fond, et je me demandais ce que nous pourrions bien écouter une fois la soixantaine venue. Et il s’avère que nous écoutons toujours du rock’n’roll. Je me demandais quand je cesserais d’aimer cette musique, mais ce n’est jamais arrivé, c’est une relation à vie.

 

Considérez-vous ce film comme le pendant de Rachel Getting Married ?

Non, même si on pourrait utiliser le même synopsis pour les deux films, et qu’on ne peut ignorer l’aspect mariage ni d’autres détails. Mon intention était que Rachel Getting Married ressemble à un documentaire, improvisé, quelque chose approchant du cinéma-vérité ou du dogme. Alors qu’avec Ricki, je me suis amusé à revenir à un style de caméra plus manipulateur. Ricki and the Flash ressemble par bien des aspects à un conte de fées, c’est presque l’histoire de Cendrillon. Je ne l’ai pas du tout envisagé de façon aussi réaliste.

 

Pourquoi avoir choisi de faire de Ricki un personnage ouvertement de droite ?

J’ai trouvé cela rafraîchissant. L’idée vient de Diablo Cody, dont la belle-mère, tout comme Ricki, est la leader d’un groupe de reprises dans le New Jersey. Elle a passé pas mal de temps dans cet univers, et a découvert une culture sensiblement plus conservatrice et républicaine que celle prévalant dans son entourage. Et sans être nécessairement d’accord avec leurs idées, elle a réalisé que ces gens étaient charmants. Je pense qu’elle a voulu briser le moule, et j’en ai été fort heureux. J’ai toujours dit que sans diversité d’opinions, on n’avait pas de démocratie. Il faut imposer cette diversité, et c’était une occasion de faire passer ce message dans un petit drame familial.

 

Ricki and the Flash est plein d’espoir, tout comme Rachel Getting Married, d’ailleurs. Il est curieux de constater que dans les années 90, lorsque le climat était plus léger, vous tourniez des œuvres comme The Silence of the Lambs ou Philadelphia, et maintenant, alors que l’atmosphère générale est plus sombre et amère, vous faites ce genre de films…

C’est sans doute une coïncidence. Ce que je peux dire, par contre, c’est qu’aux Etats-Unis, très peu de film sont centrés sur les personnages, pas plus qu’ils ne sont concernés par une forme d’humanisme dans leur narration. Pouvoir en tourner un est une opportunité rare. Je ne pensais pas réaliser encore un jour un film de studio, ne me retrouvant pas dans ce qu’on y produit désormais. Ce sont des films que je peux apprécier comme spectateur, mais que je ne sais pas comment faire. Quand j’ai reçu cette proposition, j’ai donc sauté sur l’occasion. J’ai joui de beaucoup de liberté. Au moment des previews, lorsqu’on vous demande un peu plus de ceci ou de cela, la marge de manœuvre se restreint un tantinet, mais je bénéficie du final cut. Au bout du compte, le film ressemble à ce que je voulais qu’il soit, même si j’ai veillé à ce que le studio puisse en être satisfait également.

 

Vous avez connu différentes phases dans votre carrière, de Roger Corman aux grands films hollywoodiens, en passant par des documentaires, musicaux ou non, et des œuvres plus modestes. Quelle est la période qui vous semble la plus importante ?

Ici, au festival de Venise, à parler de Ricki and the Flash, et à être membre d’un jury. Je vis un moment extraordinaire. Pour moi, la vie n’est qu’une longue prise, un long plan, et voilà où nous en sommes. J’ai pris du plaisir aux différents stades de ma carrière.