1975-Romy éternelle

” J’ai dû amputer le film d’une séquence essentielle parce qu’une dame mûre aux cheveux bleus s’était évanouie dans la salle. Romy, sublime, allait y voir les parents de Dutronc après le suicide de leur fils qui, la considérant comme responsable de sa mort, lui jetaient la pierre au sens propre du terme. Le sang coulait. J’ai toujours gardé l’espoir de réintégrer un jour cette scène dans le corps d’un film qui était, de toute façon, beaucoup plus ample et foisonnant. On y voyait Nadine/Romy tourner un polar de sixième zone, dans un garage. Je tiens Romy pour une véritable enfant de la balle. Son seul plaisir était d’y « aller ». Elle n’hésitait pas à se blesser. Sa mère, Magda Schneider, qui entretenait des liens douteux avec Goebbels, l’avait abîmée. Elle était la personne la plus malheureuse que je connaisse “.  Andrzej Zulawski  « Mes films ne veulent pas mourir »

 

 

 

Le film s’ouvre sur une scène mythique du cinéma français…Sur le plateau d’un film X, Nadine, incapable de dire « Je t’aime » à son partenaire couvert de sang, est tyrannisée par une réalisatrice impitoyable. On comprend que si elle ne peut jouer cette scène, c’est que l’idée même d’aimer la fait souffrir. Ancienne star qui a sombré, femme détruite, exsangue, elle est désormais incapable d’opérer cette métamorphose nécessaire au métier d’acteur. Elle ne peut plus se séparer de sa douleur, celle-ci l’accompagne partout, même dans un métier où l’on peut fantasmer les vies, s’inventer d’autres existences. Ce début est bouleversant car l’on voit derrière le jeu enfiévré de Romy Schneider la propre souffrance de l’actrice qui, alors au sommet de sa gloire, est en pleine dépression. On ne peut s’empêcher, tout au long du film, de se demander si la descente aux enfers est celle de Nadine ou de Romy…Cette friction entre l’acteur réel et le mythe qu’elle incarne à l’écran devient le prolongement naturel d’un film qui creuse la question de la représentation, du jeu de l’acteur, de la mise en scène du réel.

 

 

“L’Important c’est d’aimer” détonne dans le paysage du cinéma français par son côté outrancier, charnel, pulsionnel et furieux, avec des séquences fabuleuses. Il nous bouscule, nous heurte, nous fait passer d’une sensation extrême à une autre. Sa réussite tient beaucoup aux interprètes avec la révélation Dutronc et une Romy Schneider inoubliable en créature divine abîmée par la vie, déchirée et souffrante. Nadine, c’est Romy. Personne ne peut « réduire » Romy. « Je ne suis ni une victime, ni une prisonnière », ment-elle avec affront. À presque quarante ans, la comédienne joue une femme de trente qui a peur de vieillir, qui se voit laide, qui ne s’aime plus ou ne s’est jamais aimée. Quelle douleur dans son regard et dans sa voix, quand elle supplie le photographe de ne pas la prendre en photos « Je suis une vraie comédienne, vous savez » ! Quelle intensité dans l’interprétation de Shakespeare, dans les crises de colère, dans les supplications angoissées ! Le don de soi a toujours été le point fort du jeu de Romy. Nadine est Romy, Romy est Nadine, le personnage a disparu derrière la comédienne, dans un troublant jeu d’usurpation d’identité. On ne rencontre pas tous les jours les personnages d’Andrzej Zulawski. On pourrait dire, pour faire banal, que c’est la preuve de leur universalité. Mais des Romy, il n’y en a qu’une !

 

 

Andrzej Żuławski est un réalisateur de cinéma, metteur en scène de théâtre, scénariste et écrivain polonais, né le 22 novembre 1940 à Lwów et mort le 17 février 20163 à Varsovie. Zulawski vient de réaliser “Le Diable”, interdit par la censure polonaise. Suite à cette expérience douloureuse, il s’installe en France et travaille comme script doctor.

 

 

 

Filmographie

1971 : La Troisième partie de la nuit
1972 : Le Diable
1975 : L’important c’est d’aimer
1981 : Possession
1984 : La Femme publique
1985 : L’Amour braque
1987 : Sur le globe d’argent
1989 : Mes nuits sont plus belles que vos jours
1989 : Boris Godounov
1991 : La Note bleue
1996 : Chamanka
2000 : La Fidélité
2015 : Cosmos

 

 

 

L’Important c’est d’aimer est adapté du roman La Nuit américaine de Christopher Frank. Ensemble, ils travaillent huit mois sur l’adaptation du livre pour le cinéma pour au final garder les quatre cinq pages racontant la relation entre une actrice ratée, son mari paumé et un jeune homme séduisant qui s’insère dans leur couple, développée par la suite à l’aide du romancier. Si le film offre une réflexion sur le cinéma et le théâtre, c’est avant tout comme tous les films de Zulawski un film sur l’amour. Nadine non seulement se détruit en refusant l’amour du jeune photographe, mais elle détruit également Servais et son mari Jacques qui pense qu’elle ne le trompe pas uniquement car elle a pitié de lui. Chez Zulawski, l’amour ne va jamais de soi mais advient après un long cheminement dans la nuit, après une longue lutte ou un difficile abandon. Derrière son côté sulfureux, ce film est un mélodrame souvent bouleversant, une œuvre trouble et violente dans laquelle on accompagne Nadine dans un douloureux voyage au cœur des ténèbres qui s’achève de manière poignante dans la clarté et la paix.

 

 

Romy Schneider à 31 ans au moment du film fondateur auprès d’Alain Delon dans “la piscine” vient d’enchaîner avec Claude Sautet trois films “Les choses de la vie” 70 – “Max et les ferrailleurs” 71 – “César et Rosale” 72 – Lorsque sort “L’Important c’est d’aimer” – 1975, avec Fabio Testi et le chanteur Jacques Dutronc qui joue ici son premier rôle tragique (il confiera avoir eu une relation avec Romy Schneider le temps du tournage) Romy Schneider est au sommet de sa gloire, elle connaît un énorme succès, à la fois public et critique, auréolée du premier César de Meilleur actrice, elle enchaînera l’année suivante avec “Le Vieux Fusil” dernier film majeur de sa carrière. Elle tournera encore 8 films mais sa vie privée avec surtout le décès accidentel de son fils la détruit lentement. Épuisée, elle décède le 29 mai 1982 à 44 ans.