1969-Courageux

 

Né en 1917, Jean-Pierre Grumbach s’engage à 23 ans dans la Résistance, puis gagne les Forces Françaises Libres. Le réalisateur a gardé de cet engagement son pseudonyme de “Melville” en hommage à son écrivain favori, et c’est sous ce nom qu’il marquera de son emprunte le cinéma français des années 50 à 70. Melville fait office de chaînon manquant entre le cinéma français d’avant-guerre et la Nouvelle Vague. Son œuvre marque aussi bien les cinéastes de la Nouvelle Vague…Godard le nomme parrain du mouvement et il fait une courte apparition dans A bout de souffle que des réalisateurs comme Tarantino, Michael Mann, John Woo, Johnnie To ou les frères Coen qui signent avec Miller’s Crossing le plus beau descendant du cinéma melvillien. Il s’illustre brillamment dans des adaptations de romans de Vercors, Cocteau, Kessel…Mais surtout révolutionne le cinéma policier français en le portant vers une abstraction jusqu’ici jamais atteinte et qui rapproche parfois son cinéma de celui de Michelangelo Antonioni. Melville est aussi perfectionniste dans la fabrication de sa propre image et ses lunettes noires, Stetson et Rolex que lorsqu’il s’agit de mettre en scène un film, sa maniaquerie devenant légendaire tout comme son anxiété et son angoisse constante. Après les immenses succès populaires du Deuxième souffle et du Cercle rouge, l’échec public d’Un flic le terrasse physiquement et il est emporté moins d’un an après la sortie du film par une rupture d’anévrisme. Jean-Pierre Grumbach n’était âgé que de cinquante six ans.

 

 

 

JEAN-PIERRE MELVILLE CINQ GRANDS FILMS EN HUIT ANS…

 

 

 

DES MORTS EN SURSIS…  par Erwan Desbois



Rarement un titre aura aussi bien saisi le ton d’un film que L’Armée des ombres, l’oeuvre de mémoire de Jean-Pierre Melville sur la Résistance française pendant la Seconde Guerre Mondiale avec Lino Ventura et Simone Signoret. Tous les personnages de résistants présents dans le récit sont en effet littéralement des ombres, comme si l’Occupation allemande avait transformé la France en champ de morts. L’ambiance du film est à ce titre saisissante. Jean-Pierre Melville a réduit au minimum la présence des couleurs, enveloppant ses personnages dans une lumière gris-bleutée blafarde qui donne l’impression de pouvoir s’éteindre à tout instant, et de ne laisser derrière elle qu’une obscurité totale et définitive. Les sons ont eux aussi été presque complètement étouffés, la musique n’intervient qu’en de très rares occasions, et la plupart des scènes se passent même de bruitages et de dialogues. La mise en scène de Melville est à l’avenant de cette ambiance crépusculaire. Lorsqu’il s’attaque au tournage de L’Armée des ombres en 1969, le réalisateur a atteint la quintessence de son art et maîtrise à la perfection l’épure formelle qui caractérise son style. Cette épure est ici poussée jusqu’à l’extrême, et fait de la caméra un témoin impassible, qui enregistre froidement les faits d’armes et les dilemmes moraux des personnages sans jamais glorifier ou juger ces derniers. Les mouvements de caméra sont réduits à la portion congrue, ce qui confère encore plus de force aux quelques travellings et zooms présents, qui sont autant de présages de mort d’une rare violence. A l’image des tueurs à gages et des flics des autres films de la fin de carrière de Melville, les résistants vivent dans la pleine conscience de ce statut de morts en sursis. Leur engagement dans la lutte contre l’Allemagne nazie prend des allures de sacerdoce, en les forçant à abandonner leur identité et leurs liens familiaux autrement dit, en les faisant disparaître avant l’heure. Même l’usage de la parole semble leur avoir été retiré…Les briefings et les réflexions intimes des personnages sont presque toujours exprimés en voix-off, dont la sobriété et l’aspect posé créent une distanciation glaçante entre les héros et leurs actions, comme s’ils étaient devenus des fantômes séparés de leurs corps.