1963-Les racines du mal

Pourquoi retenir le film des Damnés de Luchino Visconti (1906-1976) plus qu’un autre de la fantastique période des années 60/70 du cinéma Italien ? Certainement pour l’avoir vu à 15 ans, sur mes nombreuses sorties cinéphile. Choc violent et loin du cinéma festifs de Sergio Leone mais au plus profond des âmes perdues au cœur d’un des périodes noires de l’humanité avec la montée en puissance du nazisme. Film sans concession dans un monde aristocratique en pleine déliquescence que Luchino connaît bien, lui-même descendant d’une grande famille aristocratique Italienne. De ses 14 films réalisés en 33 ans j’en retiens 5 tournés sur une période de 13 années les plus riches et inspiratrices pour de nombreux cinéphiles et réalisateurs des générations suivantes.

 

 

 

1960 – Rocco e i suoi fratelli (Rocco et ses frères) – Prix spécial du jury de la Mostra. Odyssée d’une famille méridionale émigrée à Milan pour y chercher du travail, film traité sur le mode de la tragédie grecque, mais inspiré des Frères Karamazov de Dostoïevski. Le film fit scandale à cause de certaines scènes crues et violentes pour l’époque, la censure conseilla aux projectionnistes de mettre leur main sur l’objectif pendant les scènes incriminées.  Alain Delon / Renato Salvatori / Annie Girardot / Claudia Cardinale. Ils sont jeunes, beau,  le début de grande carrière dans une époque du “Tout est possible”.

 

 

1962 – Il Gattopardo (Le Guépard) Palme d’or au Festival de Cannes. Interprété par une distribution éblouissante (Burt Lancaster, Claudia Cardinale, Alain Delon…), situé à l’époque du débarquement des partisans de Garibaldi en Sicile, le film relate les vicissitudes du prince Fabrizio Corbera di Salina (Burt Lancaster), grand propriétaire terrien contraint d’accepter l’union entre l’aristocratie désargentée et la nouvelle bourgeoisie, union atteignant son paroxysme dans la célébrissime scène finale du bal, laquelle occupe la dernière demi-heure du film, scène considérée unanimement comme le point d’orgue de l’art viscontien. Alberto Moravia s’exclama après avoir vu le film « C’est le film de Visconti le plus pur, le plus équilibré et le plus exact ».

 

 

 

 

1969 – La Caduta degli Dei (Les Damnés) L’ascension et la chute des membres de l’une des familles propriétaires des plus importantes aciéries allemandes pendant la montée du nazisme. Premier grand rôle à l’écran de Helmut Berger, égérie et dernier amant de Visconti. Analyse à suivre.

 

 

 

 

 

1971 – Morte a Venezia (Mort à Venise) Une fresque explorant le thème de l’inéluctabilité de la vieillesse et de la mort, associé à la quête de la beauté idéale et inaccessible, dans une Venise merveilleuse, progressivement enlaidie, abîmée par les mesures sanitaires dictées par le service de santé, lorsque se répand dans la ville une épidémie de choléra. Une ode à la lenteur.

 

 

 

 

 

 

1972 – Ludwig (Ludwig, le crépuscule des dieux) Helmut Berger interpréte le rôle du jeune roi de Bavière, l’un des films les plus longs de l’histoire du cinéma (cinq heures dans sa version originale) L’histoire du roi Louis II de Bavière et sa la lente déchéance du jeune monarque idéaliste, visionnaire, qui préférait la rêverie, l’art, la beauté, l’amitié et l’amour aux charges du pouvoir, que nombre de ceux qu’il aimait trahirent, que son peuple trahit également, et qui finit par être interné.

 

 

 

 

 

 

Portrait du réalisateur italien Luchino Visconti

1943 : Ossessione
1948 : La Terra trema
1951 : Bellissima
1954 : Senso
1957 : Le notti bianche
1960 : Rocco e i suoi fratelli
1963 : Il Gattopardo
1965 : Vaghe stelle dell’Orsa
1967 : Lo straniero
1969 : La Caduta degli Dei
1971 : Morte a Venezia
1973 : Ludwig
1974 : Gruppo di famiglia in un interno
1976 : L’Innocente

 

 

 

 

1968Luchino Visconti a déjà réalisé une quinzaine de longs métrages. Parfois controversée, l’importance de son œuvre est reconnue. Ossessione (1942), Senso (1953), Rocco et ses frères (1960) ou encore Le Guépard (1962) témoignent d’une filmographie complexe, imprégnée de violence et de tensions. Co-production italo-germanique, le titre original du film est La Caduta degli dei (La Chute des dieux), mais il sort en France sous le titre : Les Damnés. La production a refusé le titre français souhaité par Visconti, Le Crépuscule des Dieux. Le film est tourné en anglais, ce que regrettent la plupart des critiques qui estiment dommageable que ce « drame allemand » soit ainsi privé de « l’environnement musical propre à la langue germanique ». La presse réserve néanmoins un accueil très positif au film qui sort sur les écrans français le 18 février 1970.

 

UN MONDE AU BORD DE L’ABÎME…Les Damnés ne laisse aucun critique indifférent. La plupart sont fortement impressionnés, fascinés par ce film « vénéneux et angoissant,  l’une de ses œuvres les plus denses et les plus éblouissantes. Un grand film, dont le souvenir vous obsédera longtemps. Après l’orage passionnel de Senso, le chant liturgique et funèbre de Sandra et la culbute de l’ancienne société sicilienne dans Le Guépard, Visconti aborde ici le chant du cygne du monde occidental, à travers l’infernal épisode nazi ». Le film s’inscrit dans une continuité et marque un tournant dans la carrière du réalisateur, tant à l’égard de la mise en scène que face à l’Histoire. Visconti évoque les noces tristes et frénétiques où l’Allemagne épousa son destin nazi. Il a choisi l’instant-charnière où la classe dirigeante, minée de l’intérieur par ses propres contradictions, va recourir au fascisme pour renforcer son pouvoir, tout en éliminant elle-même ceux de ses représentants incapables de faire face aux exigences de la violence et du meurtre. Visconti nous précipite dans l’enfer d’une famille au sein d’un autre enfer celui de la barbarie nazie « Cette grande famille constitue un corps social apparemment indestructible pourtant, comme sous l’effet d’une gangrène, ce corps va se décomposer et devenir une charogne que les nazis n’auront qu’à dépecer ».

 

 

L’ARISTOCRATIE PEINTE PAR UN ARISTOCRATE…Dans Le Guépard l’enfantement douloureux de l’unité italienne grâce à Garibaldi et la montée au pouvoir de la bourgeoisie en Sicile étaient présentés à travers les personnages et la famille du prince Salina. Quoi de plus naturel ? Visconti est l’héritier d’une des plus grandes familles de la Lombardie. Il sait de quoi il parle quand il nous introduit dans le décor et dans l’âme de l’aristocratie. Une fois de plus après Senso et Le Guépard, le descendant des ducs de Milan décrit un monde qui est le sien avec une amère et impitoyable lucidité mais aussi avec une fascination dont il ne peut se défaire.

 

 

MIROIR DE LA SOCIÉTÉ ALLEMANDE… La caméra de Visconti ne quitte presque jamais cette famille dont la décomposition fascine. les prémices de l’écroulement d’une civilisation, le destin de la Maison Essenbeck devient celui de l’Allemagne, les divers épisodes de leur décadencesont volontairement calqués sur les péripéties politiques. Le film déroule, comme en accéléré, toutes les phases de l’agonie de la vieille Allemagne et de l’installation par Hitler de son régime de terreur et de corruption. Si le peuple n’apparait pas comme une entité organisée, il faut constater cependant qu’il est présent, plus ou moins directement avec le suicide de la petite juive, l’allusion au camp de Dachau et à la mort d’Elizabeth, voilà pour les victimes. Mais ceux qui ont choisi d’être des bourreaux, SA et SS, sont issus, eux aussi, du peuple.

 

 

 

UNE TRAGÉDIE CLASSIQUE EN TROIS ACTES…Film construit sur le modèle de la tragédie grecque, avec un développement dramatique en trois actes comme dans le théâtre classique. Trois tableaux que la mise en scène rend immenses pour mieux développer le spectacle de la dégradation du cérémonial et ce que cette dégradation révèle d’ignominie croissante et d’horreur dans les rapports humains. Comme dans les tragédies, le premier acte est un acte d’exposition.

 

Premier dîner…Nous sommes le 27 février 1933. La famille von Essenbeck est réunie autour de son patriarche, le baron Joachim, pour célébrer son anniversaire. Dès l’ouverture, classique, tout est en place dans cette somptueuse nécropole. Avec une maîtrise éblouissante, une élégance qui est à l’image même du milieu qu’il décrit, Visconti présente chaque personnage et crée un climat à la fois feutré et lourd, où brûlent, sous le vernis des sourires, les angoisses, les rancœurs, les passions. Survient alors la nouvelle de l’incendie du Reichstag, fomenté par les nazis pour mieux accuser et abattre l’opposition, qui précipite le drame et « la flambée des passions » alors la tragédie peut commencer. Par le chantage, le meurtre télécommandé, l’utilisation des vices et des haines, il s’agit, pour le cousin nazi, de décapiter la famille, de prendre en main les usines d’armes, de transformer les jeunes héritiers en hitlériens dociles.

 

Deuxième dîner…Point culminant du film, la nuit d’orgie des SA, la kermesse kaki, la messe noire…C’est la nuit des Longs Couteaux en juin 1934 et l’élimination physique des SA, qui marque la fin de toute opposition à Hitler, libre désormais de gouverner avec l’armée et les SS. Visconti illustre cet épisode historique en assimilant la ferveur nazie à la partouze, dans cette métamorphose des beaux aryens en travestis, ce mélange de poésie malsaine, de violence et d’écœurement.

 

Troisième dîner…Le mariage de Sophie et de Friedrich, cérémonie grotesque qui devait être le couronnement de leurs ambitions et de leurs crimes, devenant une horrible parodie couronnée par la mort, dans le château des von Essenbeck envahi par les jeunes nazis amis de Martin. Alors les aciéries Essenbeck seront passées, comme l’Allemagne, sous le contrôle nazi, et l’orgueilleuse famille aura été réduite à merci. le film se clôt sur un rituel, comme il avait commencé, mais les dieux sont morts, responsables de leur anéantissement, et les démons, les possédés ont investi le palais.

 

 

GÉOMÉTRIE SUPERBE ET FROIDE COMME UN MINÉRAL…Luchino Visconti a bâti ses images sur un double mouvement contraire avec une descente, une montée. Descente des dieux, montée des monstres. 1er palier, dans la descente, le meurtre du chef de famille, dans la montée, l’incendie du Reichstag.  2ème palier, descente et le viol de la petite fille par l’héritier, montée, le massacre des SA. 3eme palier, descente, inceste, folie, suicide, montée, Hitler au pouvoir. Il y a dans Les Damnés une écriture mathématique, la rigueur cristalline d’un théorème, sans fioritures ni parenthèses, le film est une partition musicale, avec des mouvements lents, puis des accélérations dramatiques, parallèlement à une approche de plus en plus angoissante des personnages, des points d’orgue (la nuit des Longs Couteaux), enfin l’apothéose finale, avec la cérémonie funèbre du mariage-suicide. Le thème du feu revient comme un leitmotiv tout au long du film…Hauts fourneaux des aciéries, incendie du Reichstag, autodafé des livres interdits. C’est une œuvre de feu où tout brûle. Au propre et au figuré.

 

 

 

TRAVELLINGS ET GROS PLANS…Visconti donne au travelling avant et arrière son vrai sens, celui d’un mouvement qui vient d’une nécessité intérieure absolue, et qui correspond à l’expression d’une idée. Merveilleux véhicule de la pensée et du regard que devient dans le film l’usage du zoom, la rythmique des mouvements avant et arrière correspond à une pulsion de l’instinct, ou un mouvement de l’âme. L’abondance de gros plans, de très gros plans. C’est sur le visage de ces êtres gangrenés par la terreur, la haine, l’ambition, la vengeance, que s’inscrit le progrès de l’entreprise diabolique qui s’empare de toute l’Allemagne. Le point culminant de cette étude d’un pourrissement intérieur, on le trouve au dénouement, sur le visage effrayant de la baronne Sophie, condamnée par son propre fils, masque blafard de marionnette, déjà figé par la terreur avant de l’être par la mort.

 

 

UN ACTEUR EST NÉ…Helmut Berger est la vraie révélation. l’acteur fétiche de Visconti, dans Ludwig ou le crépuscule des dieux (1972) et Violence et passion (1974). Il est beau et la séduction du diable, c’est un être veule, tout au pouvoir de sa mère qu’il adore et qui a décidé de l’anéantir au profit de son amant. Contre cette mère qui l’a opprimé, il se prendra à la haïr et la détruira. Luchino Visconti a mis en relief ce personnage, parce qu’il est à la fois le plus vulnérable et le plus féroce, le plus “victimisé” par la société, et le plus vengeur. Un composé d’Œdipe, d’Hamlet, de Macbeth.

 

LES COULEURS DU DRAME…Luchino Visconti a voulu que la lumière joue son vrai rôle, et que la couleur d’une scène indique son potentiel émotif et affectif. On n’oubliera ni les tons chauds des intérieurs bourgeois, ni le bleu froid des nuits tragiques de cruauté et de mort, non plus que les flammes rougeoyantes qui ouvrent et ferment le film. Dans la première partie du film, c’est une narration à dominante réaliste, baignée des dernières teintes très douces d’une palette qui témoigne de l’aboutissement d’une civilisation hautement raffinée. Avant le gris de suie de l’enterrement du baron Joachim, le beige brouillon et chaud du banquet des SA, le noir et blanc livide, semé des taches de sang des brassards des SS lors de la nuit des Longs Couteaux. Visconti va recourir à des teintes de plus en plus violentes par des dominantes rouges et vertes évoquant directement le climat diabolique ou cadavérique de la peinture expressionniste qui rendent compte de la décomposition morale et intellectuelle d’un monde au bord du gouffre. Ces éléments expressionnistes envahiront la mise en scène une fois la déchéance consommée et affirmé le triomphe des puissances de la mort. Toute tendresse, toute poignante mélancolie a disparu, le bleu froid a remplacé les rouges profonds et chauds, les blondeurs pastellisées cèdent la place au blanc du cadavre de la mère déguisée en mariée, la face enfarinée comme une catin de guignol.

 

CHUTE DES DIEUX…MONTÉE DES MONSTRES…Ce qui intéresse le cinéaste dans l’évocation du passé, c’est une manière d’éclairer le présent, en montrant brutalement les divers cheminements de l’hérésie humaine. Ce n’est pas tant l’horreur nazie qui est le sujet du film, mais le cheminement de cette idéologie dans le cœur des hommes. Le plus important est la manière dont Visconti a disséqué l’avilissement d’un peuple sous un régime totalitaire. On peut se demander si Luchino Visconti, par le biais d’une famille de magnats de la sidérurgie, n’a pas voulu traiter le crépuscule d’une civilisation toute entière, les premiers signes de l’effondrement d’un humanisme, la tentation de la destruction et du néant, les Damnés témoigneraient, au-delà d’une époque précise et d’un milieu déterminé, du déchaînement de sauvagerie que provoque tout totalitarisme, dès lors que les digues commencent de craquer.