Mercredi 7 octobre – 7 heures ce matin…Avec Chris, nous quittons l’appartement à pied, heureux de retrouver un ciel lumineux après la grisaille et la pluie des jours précédents. Kanazawa semble différente sous cette lumière matinale. La ville est encore calme, les rues presque désertes…Un temps de marche pour revoir des images de ces deux jours…La vision du batiment de notre arbnb tenu par un jeune Français marié à une japonaise de Kanazawa, une inscription bizarre en Français en haut d’un toit, le sourire, l’application et la discipline de jeunes étudiants et tout simplement une famille joyeuse.






Nous traversons tranquillement ses quartiers pour rejoindre Higashi Chaya, le célèbre quartier des maisons de geishas. À cette heure matinale, nous avons presque l’impression d’avoir le quartier pour nous seuls. Les façades en bois apparaissent dans une lumière douce qui révèle toutes leurs nuances sur les treillages délicats des chaya, les portes coulissantes, les devantures soigneusement entretenues et ces longues maisons étroites qui semblent avoir traversé les siècles sans vraiment changer. Ici, l’élégance est dans la retenue. Rien de spectaculaire, mais une harmonie incroyable entre le bois, les couleurs, les ruelles et les ombres. Nous sommes au coeur de l’un des trois grands quartiers traditionnels de geishas de Kanazawa. Créés à l’époque d’Edo, ces quartiers étaient autrefois des lieux de divertissement réservés aux riches marchands et aux visiteurs fortunés. Les maisons de thé accueillaient les geishas qui y chantaient, dansaient et jouaient des instruments traditionnels. Aujourd’hui encore, quelques maisons perpétuent cette tradition. Mais ce matin, ce sont surtout les bâtiments qui nous attirent. La lumière rasante accentue les lignes des façades et donne au quartier une atmosphère presque irréelle. Nous prenons le temps de regarder, de photographier, de nous arrêter au milieu d’une ruelle, simplement pour profiter du calme.






Higashi Chaya (ひがし茶屋街) Célèbre quartier des maisons de thé de Kanazawa. Officiellement établi en 1820, sous le règne du clan Maeda, qui dirigeait le domaine de Kaga depuis Kanazawa. Le seigneur Maeda encouragea le développement de Kanazawa et la ville devint extrêmement prospère. Les arts, l’artisanat, la poésie, la musique et les divertissements se développèrent. Les chaya étaient alors des maisons de divertissement réservées à une clientèle aisée. On y venait pour écouter de la musique, regarder des danses, boire du saké, manger et surtout être accompagné par des geisha appelées geiko à Kanazawa. Une chaya traditionnelle était un établissement où les geiko et leurs apprenties (hangyoku) divertissaient les clients avec le shamisen, le chant, la danse, la poésie, les jeux traditionnels, la conversation, les cérémonies et les arts japonais. Les geiko de Kanazawa ont une fonction artistique et culturelle très importante. Aujourd’hui, certaines maisons continuent cette tradition. Les maisons sont étroites et profondes, avec leurs façades en bois sombre, leurs fenêtres à treillis et leurs deux niveaux. Le premier étage est souvent relativement discret. Le deuxième étage possède des treillis en bois particulièrement élaborés. Ces treillis ne sont pas simplement décoratifs, ils permettaient de voir sans être facilement vu et c’était très important dans les quartiers de divertissement. Les façades sombres, les rues pavées et les lanternes donnent à Higashi Chaya une atmosphère presque théâtrale. Une grande partie du charme vient précisément du fait que les bâtiments historiques ont été conservés. Le quartier est d’ailleurs classé comme district historique de préservation des groupes de bâtiments traditionnels. « Chaya » signifie maison de thé…






La journée, Higashi Chaya est très fréquenté par les visiteurs. En fin d’après-midi, lorsque les commerces commencent à fermer, les lanternes et les façades en bois prennent une autre dimension. les lanternes éclairées, les shamisen derrière les portes, les pas des geiko dans les rues et les voitures à cheval ou les palanquins passant devant les maisons. C’est probablement cette image qui permet le mieux de comprendre ce qu’était Higashi Chaya…Comme dans tous les autres quartiers il y a la présence discrète d’un temple qui rapelle le poids de la religion dans la culture Japonaise. Mais il faut revenir à la réalité…Surtout à notre appartement avec un retour toujours à pied et 10 000 pas plus tard prendre un frugal petit déjeuner, car notre journée ne fait que commencer…Quelques minutes de repos, puis nous repartons à nouveau. Aujourd’hui, nous avons décidé de marcher et de découvrir Kanazawa presque entièrement à pied.



Oyama-jinja Consacré à Maeda Toshiie (1538–1599), le grand seigneur qui fonda la puissance du domaine de Kaga, dont Kanazawa devint la capitale. Toshiie était un proche allié de Toyotomi Hideyoshi et l’un des grands seigneurs de la période de réunification du Japon. Après sa mort, sa mémoire fut progressivement transformée en culte, et le sanctuaire fut établi à Kanazawa. C’est donc en quelque sorte le sanctuaire historique de la famille Maeda, celle qui a façonné Kanazawa pendant près de trois siècles. Notre première étape est le sanctuaire que nous avions découvert la veille, que nous retrouvons cette fois sous le soleil. La lumière change complètement notre perception du lieu. Les couleurs sont plus franches, les détails apparaissent, et nous pouvons apprécier de manière différente l’architecture.






Le Shinmon, construit en 1875, mélange une architecture japonaise, influences chinoises, éléments occidentaux et surtout un étage supérieur avec des vitraux colorés. Au XIXᵉ siècle, le Japon sortait de plus de deux siècles de fermeture relative et commençait à intégrer très rapidement les influences occidentales. Le portail d’Oyama est donc presque un symbole architectural de cette période de transition. La nuit, les vitraux sont éclairés et l’effet est assez spectaculaire. Le sanctuaire honore également Maeda Matsu, son épouse. Matsu est une personnalité particulièrement intéressante de l’histoire de Kanazawa. Elle était réputée pour son intelligence politique et joua un rôle important dans la consolidation de la position de la famille Maeda. Le couple est donc au cœur de la mémoire historique du sanctuaire. Après avoir franchi le portail et le bâtiment principal, prenez le temps de continuer vers l’arrière. Vous découvrirez un jardin japonais traversé par un petit étang et des ponts. C’est assez étonnant car depuis la rue, le sanctuaire paraît relativement compact, mais derrière les bâtiments se cache un espace beaucoup plus calme.






Oyama-jinja n’est pas isolé de l’histoire de Kanazawa. Il se trouve à proximité du château de Kanazawa et du quartier historique construit autour du pouvoir des Maeda. La ville a conservé les traces des différentes classes qui constituaient la société d’Edo…À Oyama-jinja, le passé des seigneurs Maeda rencontre déjà le Japon moderne avec une porte japonaise, chinoise et occidentale, couronnée de vitraux, comme un symbole du pays qui s’ouvre au monde.






Nous sommes loin de nos châteaux français, avec leurs grandes façades de pierre, leurs tours et leurs appartements royaux. Ici, le château est avant tout un ensemble défensif gigantesque, fait de portes, de murailles, de jardins, de douves, de bâtiments de stockage, de tours et de pavillons. Et surtout…Kanazawa s’est lancé dans un véritable projet titanesque pour faire revivre progressivement le château dans son aspect historique, en reconstituant les bâtiments disparus à partir des documents anciens, des plans, des photographies et des recherches archéologiques. Les constructions ne sont pas de simples décors touristiques. Les charpentiers utilisent des techniques traditionnelles et les restaurations cherchent à respecter autant que possible les formes et les matériaux historiques. Depuis 2001, plusieurs bâtiments ont ainsi été reconstruits, dont les imposants Hishi Yagura, Gojikken Nagaya et Hashizume-mon Tsuzuki Yagura. Dans cet immense espace, passer d’une porte à une autre, longer les murailles de pierre, découvrir les différences de construction des murs selon les époques. À chaque détour, une nouvelle perspective apparaît. Ce château n’est pas seulement un monument…C‘est un chantier historique permanent, une manière pour la ville de retrouver peu à peu une partie de son passé disparu.






Le château de Kanazawa (Kanazawa-jō) est intimement lié à l’histoire de la ville. Pendant près de 300 ans, il fut le centre politique et militaire du puissant clan Maeda, qui gouvernait le domaine de Kaga. En 1583, Maeda Toshiie prend possession de Kanazawa et installe son pouvoir dans le château. Les Maeda deviennent alors les daimyō du domaine de Kaga. Leur territoire était immense et extrêmement riche. Sa production de riz était telle que le domaine était traditionnellement évalué à environ un million de koku d’où l’expression « Kaga Hyakumangoku », le « million de koku de Kaga ». Mais les Maeda avaient une particularité…Ils étaient assez puissants pour inquiéter le shogun Tokugawa. Ils ont donc développé une politique assez subtile comme investir énormément dans la culture, les jardins, l’artisanat et les arts, plutôt que de donner l’impression de construire uniquement une puissance militaire. C’est l’une des raisons pour lesquelles Kanazawa possède aujourd’hui un patrimoine artistique exceptionnel.






Le château d’aujourd’hui n’est pas l’original. Il a subi plusieurs incendies importants au cours de son histoire. Le grand incendie de 1881 détruisit une grande partie des bâtiments. Après la disparition du système féodal en 1871, le château perdit également sa fonction politique. Une partie du site fut ensuite utilisée par l’armée japonaise, puis par l’université de Kanazawa. Les bâtiments historiques ont progressivement été reconstruits à partir de la fin du XXᵉ siècle. C’est l’une des entrées les plus impressionnantes. La porte Ishikawa-mon, reconstruite en 1788, possède de magnifiques murs blancs et des tuiles gris argenté. le blanc et le gris ne sont pas seulement décoratifs. Ils donnent au château cette apparence très différente de celle des châteaux japonais plus sombres comme Matsumoto. À Kanazawa, il faut vraiment regarder les pierres. Les Maeda employaient des techniques sophistiquées pour construire les murailles. Certaines pierres sont énormes et soigneusement assemblées. Les murs n’étaient pas uniquement destinés à être beaux. Ils devaient résister aux attaques et protéger les bâtiments du château. On retrouve ici une caractéristique des châteaux japonais avec la défense qui devient aussi une forme d’art. Le château n’était pas seulement la résidence du seigneur, c’était avant tout un centre de gouvernement. On y trouvait…la résidence du daimyō – les bureaux administratifs – les quartiers des samouraïs – les réserves – les arsenaux – les magasins de riz – les espaces militaires.






Un château ne se résume pas à ses pierres, il raconte ceux qui l’ont bâti, ceux qui l’ont défendu et fait vivre. À Kanazawa, le château ne domine plus la ville comme autrefois, il en est devenu la mémoire, patiemment reconstruite pierre après pierre.






KENROKU-EN…Le changement d’ambiance est immédiat. Après les imposantes murailles et les bâtiments du château, c’est un univers de verdure, d’eau, de pierres et de silence. Le jardin semble avoir été composé pour que chaque regard rencontre quelque chose comme un arbre, un bassin, un pont, une lanterne, une colline ou simplement une perspective soigneusement organisée. Nous marchons encore et encore, sans vraiment regarder l’heure. Le soleil revenu donne aux arbres et aux paysages une profondeur que nous n’avions pas pu apprécier la veille. Kenroku-en porte bien son nom car il réunit traditionnellement les six qualités recherchées dans un jardin japonais…
Espace / Solitude / Artifice / Antiquité / Cours d’eau / Panorama.







Le lieu qui représente le mieux le raffinement de Kanazawa. Ce n’est pas un simple joli parc, c’est un jardin conçu pendant plusieurs générations par les Maeda, les puissants seigneurs de Kaga. Son histoire commence au XVIIᵉ siècle, lorsque les Maeda aménagent les espaces autour de leur château. Le jardin est progressivement agrandi et transformé pendant environ deux siècles. Il était avant tout un jardin privé du domaine des Maeda, destiné à la promenade, à la contemplation et aux réceptions. Il n’est ouvert au public qu’à partir de 1874, quelques années après la disparition du système féodal. Le nom est particulièrement poétique. Kenroku-en signifie littéralement « jardin des six éléments réunis ». Ces qualités sont difficiles à réunir. Un jardin très vaste perd son intimité, un jardin très artificiel peut perdre son naturel, un jardin très ancien ne peut évidemment pas être nouveau…Les concepteurs du Kenroku-en ont cherché à créer un équilibre entre ces contraires. C’est précisément cette recherche d’équilibre qui est au cœur de l’esthétique japonaise.





Les arbres sont presque des sculptures, les pins soigneusement taillés et soutenus mais il ne s’agit pas simplement de taille décorative. À Kanazawa, les hivers sont très neigeux. Les branches lourdes risquent de casser sous le poids de la neige. C’est pourquoi on utilise les célèbres yukitsuri…des cordes disposées en éventail depuis une structure verticale afin de soutenir les branches. En automne et surtout en hiver, cela donne aux arbres une silhouette extraordinaire. Ce que vous voyez est donc à la fois esthétique et pratique.



Au cœur du jardin se trouve Kasumigaike, le grand étang. C’est autour de lui que s’organise une grande partie du paysage. Vous y trouverez notamment la célèbre lanterne Kotoji-tōrō, devenue pratiquement le symbole du Kenroku-en. Elle possède deux jambes de hauteur différente. Son reflet dans l’eau, avec les arbres et les collines derrière, constitue l’une des images les plus photographiées de Kanazawa. La lanterne est intéressante parce qu’elle n’est pas gigantesque. Elle paraît presque fragile, Elle était à l’origine utilisée pour éclairer les abords de l’eau. Aujourd’hui, elle est devenue l’image emblématique du jardin. Si vous aimez la photographie, cherchez un angle où vous avez…Lanterne → Eau → Arbres → Montagne en arrière-plan. Le Kenroku-en est alimenté par un système hydraulique ancien. L’eau arrive notamment par le canal Tatsumi, provenant de la rivière Sai. Elle alimente les étangs, les ruisseaux et les cascades du jardin. C’est essentiel dans la conception japonaise du paysage, l’eau donne le mouvement au jardin. Sans elle, le jardin serait beaucoup plus statique. Regardez aussi le célèbre Karasaki-no-matsu. C’est un immense pin dont les branches s’étendent horizontalement. Il aurait été planté à partir d’une graine rapportée de Karasaki, près du lac Biwa. Il est devenu l’un des arbres emblématiques du jardin. En hiver, avec les yukitsuri, il prend une apparence presque graphique. Début octobre, le jardin n’est pas encore dans son spectaculaire paysage d’automne rouge et orange.



C‘est justement une période où l’on peut mieux voir la structure du jardin, les formes des arbres, les étangs, les pierres et les chemins. Les couleurs automnales deviennent généralement beaucoup plus présentes plus tard en octobre et en novembre. Ne cherchez pas simplement « les plus beaux endroits ». Promenez-vous lentement et observez comment le jardin change à chaque dizaine de mètres. Un chemin vous cache un étang, quelques mètres plus loin, une ouverture apparaît, un arbre masque une maison de thé puis soudain vous découvrez une perspective vers les montagnes. C’est un jardin conçu pour être découvert progressivement, pas pour être vu d’un seul coup. Et cela explique pourquoi le Kenroku-en est considéré comme l’un des trois grands jardins paysagers du Japon, avec Kairaku-en à Mito et Korakuen à Okayama.
Au Kenroku-en, les Maeda n’ont pas seulement créé un jardin…Ils ont fait tenir dans un même paysage l’espace et l’intimité, l’artifice et la nature, l’eau et la pierre, le temps et l’instant…






Après l’immensité du château et l’élégance du Kenroku-en, le sanctuaire nous paraît presque intime. Nous retrouvons cette atmosphère si particulière des sanctuaires japonais…Torii, le bois, les lanternes, les arbres et cette frontière invisible entre la ville moderne et un monde beaucoup plus ancien.



Ishiura-jinja…Considéré comme le plus ancien sanctuaire de Kanazawa. Ses origines remontent à environ 2 000 ans, même si son histoire documentée est plus récente. Il était à l’origine associé au culte de Hakusan, une montagne sacrée située dans la préfecture d’Ishikawa. Comme beaucoup de sanctuaires japonais anciens, il était lié au rapport entre les hommes, les montagnes, l’eau et les forces naturelles. Le sanctuaire a ensuite été déplacé à plusieurs reprises avant de prendre son emplacement actuel. Ce qui frappe immédiatement, c’est son atmosphère beaucoup plus populaire et joyeuse que certains grands sanctuaires japonais. On y trouve notamment de nombreux omamori /petits porte-bonheur/ très colorés, des petits motifs de cœurs et de rubans, des ema, petites plaques de bois sur lesquelles les visiteurs écrivent leurs souhaits, des amulettes destinées à la chance, l’amour, la réussite, la santé ou la protection. Le sanctuaire est particulièrement associé aux souhaits concernant les relations humaines et l’amour.
Le nom Ishiura peut être associé à l’idée de « rivage de pierres » ou de lieu pierreux. Cela rappelle d’ailleurs le caractère très ancien des cultes japonais…Avant les bâtiments et les statues, certains lieux naturels avec rochers, montagnes, arbres ou sources étaient eux-mêmes considérés comme des espaces sacrés. C’est une bonne façon de comprendre le shinto. Le sacré n’est pas toujours enfermé dans un bâtiment. Il peut être attaché à un lieu naturel. Le sanctuaire se trouve dans un secteur particulièrement riche de Kanazawa…Ishiura-jinja → 21st Century Museum → Kenroku-en → château de Kanazawa. On passe donc en quelques centaines de mètres du Japon religieux traditionnel à l’art contemporain au jardin japonais classique à l’histoire des seigneurs Maeda. C’est justement ce contraste qui fait l’intérêt de Kanazawa.




Vingt-huit mille pas pour parcourir Kanazawa, de ses ruelles de geishas encore endormies aux murailles du château, des jardins de Kenroku-en au calme d’Ishiura-jinja. Une journée finalement à l’image de cette ville…Riche, surprenante, élégante et pleine de traces du passé. Nous sommes fatigués…Mais cette fatigue-là est plutôt agréable. Celle des journées où l’on a vraiment marché, vraiment regardé et surtout vraiment découvert. Ce soir, nous savons déjà que Kanazawa nous laissera un souvenir très différent de Tokyo en moins spectaculaire mais plus intime. Une ville où l’histoire ne semble jamais très loin, même lorsque l’on marche simplement dans une rue moderne.
Et demain, il nous restera encore beaucoup à découvrir…

A SUIVRE…