09-Un “doux” retour…

Ce matin nous entamons notre descente vers Vannes prévue sur 4 jours avec une moyenne de 80kms/jour. Premier jour partagé en deux parties…Une première plus mystique et ses sites religieux témoignages d’une Bretagne très catholique. La deuxième sera plus ludique et tournée vers la mer. En fin d’article vous trouverez un long témoignage sur éric Tabarly par son frère.

 

 

 

 

Entre Audierne et le Guilvinec notre application Géovélo nous guide sur des routes peu fréquentées et toujours proches du littoral pour en apprécier la beauté avec ses lumières du matin.

 

 

 

 

Plusieurs arrêts dans des village ou en pleine campagne pour découvrir des églises rénovées ou pas et des calvaires petits et grands.

 

 

 

 

 

 

 

 

Changement de décor, le terrain devient plus plat, le rocher laisse la place au sable, la religion aux sports loisirs…Entre Guilvinec et Loctudy nous quittons les villages pour une zone de dunes et terrains plus sauvages et préservés.

 

 

 

 

Avant de rejoindre Bénodet et pour éviter les routes de l’intérieur et ses ponts pour passer de Loctudy à Île Tudy nous empruntons un premier bac pas vraiment adapté pour nos vélos…Défaire les sacoches pour arriver à gravir une dizaine de marche avec l’aide amicale d’un passant.

 

 

 

 

Après quelques kilomètres le long de la plage de l’Île Tudy nous empruntons le P’tit bac pour franchir l’Odet et rejoindre notre hébergement dans Bénodet et avec piscine ! Le départ et l’arrivée plus facile mais un bac pas vraiment adapté à l’accueil des vélos…

 

 

 

 

20 ans après sa disparition.

Eric Tabarly raconté par son frère.

Interview Arnaud Bizot

 

Le même phrasé. Les mêmes intonations de voix. L’idée d’écrire sur son frère lui trottait dans la tête. Il hésitait, jusqu’au jour où Benoît Heimermann, éditeur chez Stock, ancien journaliste spécialiste de la voile et auteur de « la » biographie sur son frère, « Tabarly  », l’a convaincu de se lancer. Un regard neuf, un livre vérité.« J’ai eu deux vies, dit Patrick Tabarly, 74 ans. Les chantiers navals et la mer. » Il a navigué avec son frère, dont il préparait souvent les bateaux. Mais aussi sans lui, en courses ou autour du monde avec sa femme, Marie, pendant huit ans.

 

 

 

 

Qui était pour vous, enfant, ce frère de treize ans votre aîné ? Il était le grand frère qui avait une grosse moto, qui parfois s’énervait quand je faisais du bruit en jouant avec mes petites voitures tandis que lui, gamin, jetait ses soldats de plomb par terre pour tester leur résistance !

 

A 22 ans, le voilà pilote pour l’aéronautique navale. Au Maroc puis en Indochine, Eric devait repérer des zones de largage pour les parachutistes. Il me racontait ses vols casse-cou en rase-mottes, à bord d’un Lancaster. J’étais impressionné. Après ses atterrissages, il ôtait les épis de blé collés aux roues, pour ne pas se faire engueuler.

 

Il aurait pu rester aviateur ? Petit, il voulait être amiral. Il a aussi pensé devenir bûcheron. Mais lorsque la tronçonneuse a fait son apparition, il a renoncé. Ne pas avoir d’effort à fournir, c’était trop simple.

 

Vous admiriez sa force physique. Il était assez petit, 1,70 mètre…A peine 1,67 mètre ! Eric se tenait très droit pour gagner un peu en hauteur. Il m’enviait d’être grand. Pour lui, le corps était une machine qui doit fonctionner. Il s’entraînait énormément. Des pompes d’une seule main, trapèze, aviron, vélo, course à pied, gym. Il participait aux compétitions interarmées. Si une épreuve se déroulait le jour d’une navigation à bord de “Pen Duick”, il trouvait toujours un truc pour se décommander, comme se taillader le pied avec une lame de rasoir. Il expliquait avoir marché sur une moule. Il n’était bien que sur son “Pen Duick”, que Guy, notre père, lui avait offert.



Vous écrivez aussi qu’il aimait skier. Il était doué  ? Il se débrouillait, avec moins de style que nous mais plus en force. Il en bavait. Il avait une volonté du diable, une résistance inouïe, mais il se prenait de ces gamelles, ouh là là, affolantes. Il voulait suivre, se défoncer physiquement. Tout ça hors piste, sans combinaison. Juste un chandail de laine que, à chaque chute, il enlevait, secouait, remettait avant de repartir. C’était Eric. Mais son plaisir d’être avec les copains, les pique-niques dans la nature, le petit coup de rouge, il était heureux. A bord de “Pen Duick”, il y avait une bonne cave. Je ne l’ai jamais vu boire de l’eau.



Pourquoi vous choisit-il, à 15 ans, comme équipier ? Je faisais beaucoup de championnats sur dériveur, des Vaurien et 470. Je grandissais, il apprenait à mieux me connaître. Nous sommes réellement devenus frères. “Pen Duick” était pour ainsi dire pourri, quasi abandonné sur le chantier des frères Costantini. Eric a refait toute la coque en polyester, matériau qui n’avait jamais été testé sur une coque aussi grande. Il a rallongé le mât de 70 centimètres en installant des morceaux de chaînes sur les haubans pour faire la jonction. J’étais tellement heureux qu’il m’emmène pour cette première navigation ! Mais le mât a cassé, car un maillon de chaîne s’est brisé. Eric était dépité, il n’avait plus d’argent. Alors, un propriétaire qui avait son bateau chez Costantini, impressionné sans doute par la passion et la motivation de mon frère, a décidé de l’aider financièrement.

 

Il menait tous ses bateaux pied au plancher…Prenant aussi des risques, à frôler des cailloux. On a “talonné” plus d’une fois. En apercevant “Pen Duick”, les marins plaisantaient : “Les crabes ont intérêt à mettre leur casque !” Ce qui intéressait Eric : être sur le pont à dépenser son incroyable force.

 

 

 

 

On vous surnommait les frères Tapedur. Pourquoi ? On ne mollissait jamais ! On a cassé pas mal de matériel. Une année, cependant, lors des 50 milles de La Trinité, on a attrapé un casier qui nous a beaucoup ralentis. J’étais prêt à plonger pour le dégager. Eric n’a pas voulu, je n’ai jamais su pourquoi. Sans doute parce que l’idée ne venait pas de lui. Lorsqu’il disait non, c’était non. Le skippeur, c’était lui. Moi, je n’avais qu’à filer doux. Plus tard, pendant que j’effectuais mon service militaire à Thionville, un ordre du ministère de la Marine est arrivé sur le bureau de mon colonel : permission d’un mois et demi. Eric me voulait pour les courses Plymouth-Santander et Santander-La Trinité. Après sa victoire sur la Transat, l’armée ne pouvait rien lui refuser !



Vous êtes d’ailleurs sur le point de gagner cette épreuve, mais votre frère confond Belle-Ile et l’île d’Yeu. Inimaginable, non ? On naviguait de nuit, très vite, à l’estime, comme à cette époque. Il n’a pas contrôlé les éclats de phare. Je me suis permis de lui demander : “Tu es sûr que c’est Belle-Ile ?” Il m’a répondu : “Au lieu de dire des conneries, tu ferais mieux d’aller te coucher.” Puis il est descendu à la table à cartes, il a compté les éclats, ouvert le livre des feux. “Merde, c’est l’île d’Yeu”, a-t-il marmonné.

 

Il vous a dit, après coup, que vous aviez raison ? Oh ! sûrement pas ! Ça n’était pas son genre. On s’entendait très bien, il m’aimait beaucoup, mais il n’exprimait pas les choses. On est une famille de taiseux . On est arrivés bons derniers et, cependant, une foule attendait le fameux vainqueur de la Transat

 

Comment était-il avec ses équipiers ? En course, comme un meneur qui monte au front, la fleur au fusil, sans cesse à l’attaque. Il n’était pas pédagogue, à expliquer le pourquoi de ses faits et gestes. Pour apprendre, tout le monde devait l’observer. Si nous cafouillions lors d’une manœuvre compliquée, il nous rejoignait sur le pont. Il sauvait la situation, puis retournait à la barre. Il ne cherchait jamais à savoir qui avait commis une erreur. Ni à punir ou humilier. On l’entendait juste pousser sa gueulante : “Vraiment, c’est un con qui a fait ça !” Son coup de rage passait aussitôt.



Récompensait-il un succès par un compliment ? Un sourire, plutôt. Il savait aussi se détendre. Il aimait chanter, rire, et trouvait Kersauson très drôle. Si on amenait Eric sur un sujet qui lui plaisait, c’était un conteur formidable, intarissable. Il savait tout sur l’histoire de la voile, les bateaux, la marine marchande. Une véritable encyclopédie. Il pouvait aussi se taire, ça ne le gênait pas du tout.



A propos d’erreurs… Lors de La Baule-Dakar, que vous courez ensemble en 1987, sur le multicoque “Côte d’Or II”, il en commet une belle, à la barre : il chavire…C’était son quart, il a retiré les volets qui donnent de la portance au bateau mais le freinent en dessous de 10 nœuds. Sur une mer houleuse, il faut alors le relancer. Moi, je les avais laissés. Mais Eric avait dans la tête qu’un trimaran ne doit pas chavirer.

 

Il est convenu de son erreur ? Sûrement pas ! En cas de pépin, pas un cil ne bougeait. C’était la faute à pas de chance…Le seul problème, sur ces gros engins, c’est qu’il ne fallait pas avoir le pied trop lourd avec les matériaux de l’époque ! Eric disait : “Ah ! Si on peut plus naviguer comme on l’entend !” C’était un peu la même chose, avec les premiers foils installés sur “Paul Ricard”. Le principe avait été testé sur un petit dériveur. Eric a vu plus grand, les ingénieurs ont suivi. Là encore, on a eu quelques pépins. Sa réaction : “Ces cons de techniciens, ils se sont encore trompés dans leurs calculs !” Quant aux instruments modernes de navigation, il ne voulait pas s’ennuyer avec. C’est vrai qu’au début, ça n’était pas simple de s’en servir. Les premiers GPS, énormes, les tablettes, crayons optiques, ordis et autres simulateurs de route… En plus, il supportait mal l’odeur du papier thermique ! Eric, c’était la navigation à l’estime, au sextant, à la dure. Comme les anciens. Et foncer.

 

 

 

 

Malgré sa réputation, il a parfois eu du mal à trouver des sponsors. Il ne jouait pas le jeu ? Il déléguait. Parler budget l’enquiquinait. Une anecdote résume tout. Un jour, le patron de “Côte d’Or” dit à Paul Ricard : “Moi, Eric, j’arrive à en faire ce que je veux.” Le lendemain, au départ de la Route du Rhum qu’Eric courait sur “Côte d’Or”, le patron de la marque regarde Eric s’élancer. Mon frère était vêtu d’un superbe tee-shirt… Paul Ricard. C’était tout simplement celui qu’il voulait porter. En fait, je crois qu’Eric aurait eu envie que tous ses bateaux s’appellent “Pen Duick”.



Dans quelle forme était-il, à 66 ans, après cette vie d’intenses efforts physiques ? Eric était atteint de la maladie de Dupuytren, appelée aussi la maladie du cocher. Ses deux mains étaient touchées. Il a subi deux opérations, une médiocre, la seconde plus efficace. Les médecins ont ouvert l’angle de ses doigts, presque en forme de crochets. Ça le gênait encore un peu. Ses yeux, par contre… Pour conduire, à certains moments, il ne voyait pas grand-chose. Mais il n’a jamais voulu porter de lunettes. Pour lui, c’était comme un handicap et il ne voulait pas se montrer avec un handicap. Je pense qu’Eric n’aurait pas aimé se voir vieillir.

 

Cela expliquerait-il sa chute de “Pen Duick” ? Non, même s’il était moins alerte. Il était très heureux d’aller en Ecosse pour fêter les 100 ans de “Pen Duick”. Le bateau était impeccable. Eric avait travaillé dessus tout l’hiver. Cet accident, c’est un concours de circonstances. Il n’avait pas ses équipiers habituels. Il a navigué avec des amis plus ou moins néophytes, hormis Erwan Quéméré, photographe et comparse de longue date. La météo était mauvaise. Ils ont dû s’abriter en Angleterre. Eric voyait le temps passer. Il ne souhaitait pas arriver en retard en Ecosse et n’a pas voulu attendre un jour ou deux de plus, afin de récupérer un équipier qui pouvait se libérer et donner un coup de main. “Pen Duick” a repris la mer. Eric barrait quasiment tout le temps, mais cette nuit-là, c’était Erwan. Le vent a forci. Il fallait remplacer la grand-voile par la voile de cape, bien plus petite. Le bateau marchait vent arrière, il roulait sur des vagues croisées. Erwan voulait se mettre vent de travers pour stabiliser le bateau. Eric a dit non. C’est ça que je ne comprends pas. Il sera percuté par la corne qui permet de tendre la toile au sommet du mât. Elle est arrivée à toute vitesse, dans un mouvement de balancier. N’importe qui aurait été éjecté.



Un mois et demi plus tard, un langoustier breton remonte le corps dans ses filets, en mer d’Irlande…J’étais persuadé qu’on allait le retrouver. Le jour même de cette découverte, l’assureur des bateaux d’Eric, Yannick Le Maguer, naviguait à l’endroit où Eric est tombé à l’eau. Il voulait déposer une couronne d’hortensias. Là, il a appris que ce pêcheur avait “remonté” Eric. Yannick est allé reconnaître le corps.



Vous écrivez  “Dans un déluge d’écailles et de carapaces, de ventres argentés et de crustacés enferrés, un ciré jaune, des bottes bleues, un pantalon rouge.” Vous-même, où étiez-vous à ce moment-là ? Je ramenais “Pen Duick” à Bénodet, avec l’équipier qu’Eric n’avait pas attendu, et Jacques Rebec, un de nos amis lieutenant de vaisseau. On a dû s’abriter du mauvais temps à Belfast. J’ai donc pu filer à Dublin pour son incinération, décidée par Jacqueline, sa femme. Ces deux hasards extraordinaires, Yannick et moi en mer, tous les deux près d’Eric, m’ont permis, là, devant le cercueil de bois clair, de faire le deuil de mon frère.

 

 

 

La dernière photo…Le 6 juin 1998, sept jours avant sa disparition, au passage du phare de la Jument, au large d’Ouessant. La traversée en équipage vers l’Ecosse a commencé…

 

La gloire se donne seulement à ceux qui l’ont toujours rêvée.

 

Charles De Gaulle