Mineurs isolés.

 

 

” Il faut que ce système change…Rien n’est noir ou blanc, les parents sont des victimes au même titre que Zain. ils vivent dans un système qui ne leur donne pas leur chance, qui ne les laisse même pas respirer “

Nadine Labaki, réalisatrice de Capharnaüm

 

 

Quatre ans de recherches, six mois de tournage et deux ans de montage auront été nécessaires pour que Capharnaüm apparaisse sur le grand écran. Un travail de titan pour un résultat bouleversant. Le film vous plonge dans la quête d’identité de Zain, un enfant libanais sans-papiers qui finit par traîner ses parents en justice pour l’avoir « mis au monde ». Son périple, croisé à d’autres destins d’enfants, montre une réalité où des innocents sont obligés de survivre à l’eau et au sucre, et se retrouvent à la merci des passeurs. Une œuvre d’une extrême justesse, rendue authentique par des acteurs jouant à peu de choses près leur propre rôle. Capharnaüm a déjà été récompensé du prix du public du Festival de Cannes et du festival du film de Gand. 

 

 

Nadine Labaki passe son baccalauréat à Beyrouth en 1993. Diplômée en études audiovisuelles à l’université Saint-Joseph de Beyrouth (IESAV), a aussi participé au concours télévisé Studio el Fan au début des années 1990 dans la catégorie réalisation. Elle tourne ensuite des publicités et de nombreux clips musicaux pour de célèbres chanteuses du Moyen-Orient comme Nancy Ajram ou Carole Samaha, pour lesquels elle obtient des prix en 2002 et 2003. En août 2007, elle sort son premier film en tant que réalisatrice, Caramel, présenté à la sélection de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes la même année. Il est projeté dans plus de 65 pays à travers le monde et est devenu le plus grand succès international du cinéma libanais. Son film Et maintenant, on va où ? sorti en 2011, a été choisi pour représenter le Liban aux Oscars 2012. Il remporte le prix du public au Festival international du film de Toronto en 2011.



FILMOGRAPHIE

1997 : 11, rue Pasteur (court-métrage de fin d’études)

2007 : Caramel (Sukar Banat)

2011 : Et maintenant, on va où ?

2014 : Rio, I Love You (Rio, Eu Te Amo) film à sketches brésilien (segment O Milagre)

2018 : Capharnaüm

 

 

Interview de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki.

 

Comment décririez-vous la situation des droits de l’enfant au Liban ? On ne peut pas faire de généralité. Il y a au Liban des enfants qui sont dans des situations très différentes, vous le voyez dans le film. Et oui, il y en a qui sont privés de leurs droits élémentaires. Mais ça dépend de situations, de l’histoire de chacun. Le film parle des enfants du monde entier. Ils sont libanais mais aussi syriens, américains, indiens, mexicains et même français. Dans le monde, on parle de 280 millions d’enfants qui travaillent ou qui sont dans des situations très difficiles. Et je ne parle pas uniquement de situations financières compliquées : il y a des enfants qui sont dans des situations très aisées mais qui ne reçoivent ni amour, ni affection et qui sont en fin de compte aussi dans des situations de privation. Le film, il parle des droits de l’enfant en général, et il y a beaucoup de choses à faire. Car si la Convention internationale des Droits de l’Enfant des Nations unies affirme que les enfants ont droit dès leur naissance à l’amour, à l’identité, dans plein de pays ces droits continuent d’être bafoués.

 

Quel cheminement vous a amenée à mettre en parallèle ces problématiques ? On a commencé par faire énormément de recherches, qui ont permis de mener à bien cette aventure. Celles-ci nous ont amenés dans les régions du Liban les plus difficiles, dans les quartiers les plus durs, dans les prisons ou encore les centres d’accueil. Nous avons parlé à des enfants, leurs familles, assisté à beaucoup de procès. Le plus important était que le film se base sur des réalités.

 

Quel impact espérez-vous avoir avec votre film ? En général, les réactions sont très positives, viscérales par rapport à la situation des enfants. Je sens que l’impact commence, que le film crée déjà un débat. Plein de gens me disent que quelque chose a changé en eux après ce film, qu’ils n’en sont pas sortis complètement indemnes et qu’ils ont envie d’agir. Et ils se demandent « qu’est-ce qu’on peut faire pour changer les choses » ? Et c’est ce que j’espère, comme réaction. J’espère que le film changera les choses pour certaines personnes vis à vis de ces enfants-là. C’est ce qui est important pour moi.



Et pour vous, c’est cela votre rôle en tant que réalisatrice ? D’ouvrir le débat ? Je sens que c’est ma responsabilité, non seulement en tant que réalisatrice, mais surtout en tant qu’être humain. Je veux m’investir et sentir que finalement je ne reste pas silencieuse vis à vis des injustices. Et que j’essaye de bouger les choses vis à vis de ces problématiques. Je veux être à la hauteur de la responsabilité que je peux avoir en tant qu’être humain, vivant dans ce monde. Et pour y parvenir, j’utilise ce que je sais faire. Et ce que je sais vraiment faire, c’est du cinéma. Je fais du cinéma pour faire bouger les choses, pour changer les choses, et au moins ouvrir le débat. Et je sens que c’est ce qui est important, finalement, de se sentir investie d’une mission.

 

 

Pourquoi avoir choisi des acteurs qui jouaient leur propre histoire ? Pour l’authenticité du film ? Oui, c’est l’idée de donner une réflexion de la vérité. On n’a pas la même vision du film quand on sait que les gens sur ce grand écran vivent la même situation que celle du film. Quand c’est comme ça, ça donne un autre impact. Donc oui, c’était une envie de vraiment relater la vérité de ce qu’il se passe à travers des gens qui la vivent.



Combien temps cela vous a pris pour les trouver ? Le casting a représenté trois ou quatre mois de travail. On a même commencé à tourner avant d’avoir trouvé tout le monde. C’était important de rester ouverts à ça. On voulait vraiment trouver pour chaque personnage la bonne personne, et aller jusqu’au bout.



Quel a été l’impact du film dans la vie des acteurs ? Le film a eu plein d’impacts dans la vie des acteurs. Il y a Zain qui a été en Norvège avec sa famille. C’est un changement de vie drastique ! Et par rapport à Yonas aussi – qui est une fille dans la réalité [il joue un garçon dans le film, ndlr] – qui vit maintenant au Kenya. Elle va à l’école, a un tout autre destin. Plein de choses sont arrivées aux familles qui jouent dans le film. Le changement il a déjà commencé, et j’espère qu’il va continuer.



Pourquoi vous être attribué ce rôle d’avocate dans le film ? Dans la vie je me suis sentie un peu proche de ce personnage. Quand je faisais mes recherches, je jouais un peu ce rôle de l’avocate dans le sens où j’étais tout le temps en quelque sorte en train de plaider. Je parlais à des juges, des avocats, comme si j’étais dans ce processus d’investigation, et tout le temps en colère, en disant « Il faut que ça change. Il faut que ce système change ». Mais, à la base, le rôle était plus développé que ça. Puis on a enlevé une bonne partie des interventions du personnage car j’étais la seule actrice au milieu tous ces non-acteurs et donc la seule personne qui ne jouait pas son propre rôle. Donc j’ai senti que le personnage était un peu décalé et surtout qu’il y avait une sorte de manipulation, de mensonge.



Quelle image vouliez-vous donner aux parents de Zain ? Vouliez-vous que le spectateur les condamne ? Non, le film ne les condamne pas. L’idée n’est pas de porter un jugement. C’est d’ailleurs presque impossible de prendre position. Rien n’est noir ou blanc, les parents sont des victimes au même titre que Zain : ils vivent dans un système qui ne leur donne pas leur chance, qui ne les laisse même pas respirer.

 

 

Note de Jacques Proust. Créateur du site.

Il me semble intéressant et nécessaire de publier une analyse complémentaire à ce film apprécié du public et multi-primé dans les festivals par une critique parfois sévère sur un film qui nous touchent tous…Comment ne pas l’être lorsque l’on parle d’enfants dans la misère mais qui parfois ne suffit pas à convaincre. Deux ans après et depuis le 4 Août de cette année 2020, jour du dernier grand malheur vécu par Beyrouth que deviennent tous ces enfants des rues… 

 

 

 

LE LAPSUS par Josué Morel

Vers la fin du film, Zaïn (douze ans) demande au petit Yonas (un an) de rester à un endroit bien précis de la rue où se trouvent les deux bambins livrés à eux-mêmes. Rien à faire : dès que Zaïn s’éloigne, le garçonnet le suit. L’enfant réfléchit puis noue un bout de ficelle autour de la cheville de Yonas, mais à voir son frère de sang s’échiner à s’affranchir de son entrave, les yeux de l’enfant s’embuent : il sait (et la scène qui suit le confirme) que la situation ne peut plus durer, que ce corps est trop libre pour que l’on puisse le contrôler. C’est que Yonas est justement le seul personnage à incarner un désordre dans le soit-disant capharnaüm de Nadine Labaki. Quoi que l’on pense du film, quelque chose advient lorsque ce corps qui ne joue pas, mais suit simplement ses instincts d’enfant, se trouve au contact des participants d’une fiction. Un exemple : lors d’une scène, Zaïn garde Yonas alors que sa mère est partie au travail. Au moment de le nourrir, le plus petit a le réflexe de poser sa main sur la poitrine de son aîné, comme il le ferait pour signifier à sa mère qu’il est temps de lui donner le sein : ce n’est pas grand-chose, mais ce petit geste, à la dérobée, donne tout d’un coup un peu de chair au projet très balisé de Labaki, qui consiste à retracer la généalogie d’un crime (Zaïn poignarde un homme) et d’une décision étonnante (l’enfant attaque ses parents en justice pour l’avoir mis au monde).



Quelle est la finalité du processus judiciaire et de l’odyssée de l’enfant, entre scènes de débrouillardise filmées sur « le vif » et exploration de la misère ? « Je souhaite que mes parents n’aient plus d’enfants. » Dans la foulée, Zaïn serre la main de Labaki elle-même qui, le détail est lourd, incarne son avocate et se fait donc son porte-voix : on passe sur le relent bourgeois de cette morale (tout de même, les pauvres devraient y réfléchir à deux fois avant de faire des gosses), le problème est ailleurs. Non seulement le film procède d’un fantasme de la pauvreté où s’affirme, en dépit des circonstances, un élan positif (comme déjà Yomeddine, lui aussi en compétition), mais il révèle par ailleurs sa vraie visée au détour d’un lapsus dans le dénouement, lorsque Zaïn, en prison, appelle une chaîne de télévision diffusant un reportage sur les enfants maltraités : le « message » du film se confond avec celui du reportage consacré à un sujet de société. Ce qui pourrait faire la singularité du film (observer des enfants) reste dans les faits toujours soumis à un discours, sommaire et démagogue, plus qu’à un regard de cinéaste.