2026-Être Shakespeare…

Le film bouleverse parce qu’il embrasse la beauté et la terreur d’aimer. Donner la vie, c’est déjà accepter qu’elle nous échappe. Zhao traduit cette idée par une mise en scène d’une pureté picturale, où les images de Łukasz Żal (Ida) rappellent les toiles des grands maîtres, et la musique de Max Richter amplifie la résonance tragique sans jamais l’asservir. Tout y respire, tout y est vivant…Le vent dans les arbres, les mains qui s’étreignent, les visages qui se rapprochent, éclairés à la bougie…Mais c’est dans la direction d’acteurs que Hamnet atteint sa plénitude. Jessie Buckley livre une performance déchirante, à la fois terrienne et spirituelle, incarnation d’une femme blessée dont la douleur se confond avec la matière du monde. Face à elle, Paul Mescal impose un Shakespeare fragile, tiraillé entre culpabilité et passion, dont la colère se mue peu à peu en urgence créatrice. Leurs enfants notamment les jumeaux Judith et Hamnet, interprété·e·s avec grâce par Olivia Lynes et Jacobi Jupe deviennent les cœurs battants d’une œuvre traversée par le miracle et la perte. La cinéaste sino-américaine s’éloigne volontairement du biopic ou du romanesque historique. Dans la lignée du roman, elle préfère interroger l’espace invisible entre les êtres, cet interstice où se logent la création, le deuil et le pardon. Dans Hamnet, aimer, enfanter ou écrire participent d’un même acte, offrir une part de soi au monde, accepter qu’elle se transforme et vous échappe à jamais. Là où ses précédents films semblaient parfois prisonniers d’une grâce contemplative, Hamnet unit enfin rigueur, souffle et lyrisme. Sa mise en scène, d’une beauté céleste, capte la fragilité des corps et la permanence du monde avec une justesse sidérante. Zhao signe une méditation bouleversante sur l’amour, la filiation et la transfiguration artistique. Poétique, sensoriel, parfois insoutenable de beauté, Hamnet nous rappelle que si la vie est finitude, l’art, lui, demeure et que dans cette offrande, comme le dit Shakespeare, « le reste n’est pas silence ».

 

 

 

 

Hamnet agit en remède contre la peur de l’amour et de la mort. Avec Hamnet, la réalisatrice chinoise Chloé Zhao se confronte à ses démons intérieurs et réalise son plus beau film. “C’est une histoire de métamorphose”, explique Chloé Zhao à propos de son cinquième long-métrage, la réalisatrice, scénariste et productrice chinoise, doublement oscarisée pour Nomadland (2020), choisit d’adapter le roman éponyme de Maggie O’Farrell. Le livre imagine le deuil d’Agnes et William Shakespeare après la mort prématurée de leur fils Hamnet, frappé par la peste à l’âge de 11 ans. Ce drame résonne en filigrane avec l’héritage du dramaturge, notamment avec Hamlet, dont la proximité nominale souligne l’importance de l’enfant dans l’œuvre de son père. Le roman d’O’Farrell comme le film de Zhao entendent réparer cet oubli. En racontant l’histoire d’une glaneuse proche de la nature et d’un écrivain érudit, le récit interroge la manière dont l’amour et la perte peuvent s’entrelacer au cours d’une existence, parfois jusqu’à se confondre. Il rappelle également que la création peut naître d’une blessure et que l’art est un espace de grâce où la douleur trouve, sinon une consolation, du moins une forme de sublimation…L’amour ne meurt pas, il se transforme.

 

Lorsque Chloé Zhao découvre Hamnet, elle traverse une période de doute, au lendemain de l’accueil critique mitigé d’Eternals. La lecture du roman de Maggie O’Farrell agit alors comme une révélation. Une “expérience viscérale”, dit-elle. Ce vocabulaire témoigne son attachement au texte, mais éclaire aussi la manière dont Zhao aborde l’adaptation, comme une traduction poétique et sensorielle, ancrée dans son univers. En cinéaste, elle projette le roman en images, en textures et en couleurs, mobilisant une spiritualité inspirée de traditions anciennes notamment l’hindouisme où les chakras se structurent par couleurs avrec le rouge de la terre, le vert de la forêt, le bleu du ciel. Cette grille de lecture organise aussi la caractérisation des personnages, Will s’élevant vers une aspiration céleste tandis qu’Agnes s’inscrit pleinement dans le monde terrestre. Dès l’origine du projet, Zhao a une vision précise de ses interprètes. Elle rencontre deux d’entre eux au festival de Telluride en 2022…Jessie Buckley, venue présenter Women Talking, et Paul Mescal, à l’affiche d’Aftersun. Le tandem fonctionne à merveille, incarnant avec justesse le désir qui unit les personnages, puis au chagrin qui les éloigne, chacun traversant le deuil selon une temporalité et une sensibilité propres. À l’écran comme dans la vie, la mort apparaît alors comme une force redoutable, capable de séparer durablement ceux qui restent une expérience universelle dans laquelle le spectateur peut se reconnaître.

 

Chloé Zhao ne cache rien…J’ai eu peur de la mort toute ma vie, et par conséquent, j’ai toujours eu peur de l’amour. Avec Hamnet, elle s’autorise enfin à montrer ses émotions à l’écran. Malgré une mise en scène absolument remarquable, le film dépasse la simple reconstitution historique car il devient un geste intime, un moyen pour la réalisatrice d’affronter ce qui l’effraie….L’impermanence de la vie est presque insoutenable, nous essayons souvent de l’oublier. Mais c’est précisément contre cet oubli que l’art existe. Le film ne prétend pas apaiser nos angoisses existentielles, mais les rendre habitables. En donnant forme à la perte, il rappelle que si l’amour expose à la douleur, il demeure aussi ce qui nous ancre au monde. La puissance de Hamnet culmine dans sa scène finale. Dans une reconstitution impressionnante du Globe Theatre, Paul Mescal joue la célèbre pièce de Shakespeare sous le regard attentif de Jessie Buckley, au milieu d’une foule de figurants. L’instant possède une dimension quasi spirituelle….C’était comme si l’on allait dans un temple, à l’église, à un grand concert ou à un match de football, quand le tournage s’est terminé, tout le monde pleurait. On se prenait dans les bras les uns des autres. Il n’y avait plus de frontière entre réalité et fiction, entre acteurs et techniciens, entre passé et présent. Pendant un moment, rien n’était plus séparé. C’est pour cela que Shakespeare écrivait pour rassembler les gens ! En donnant vie à Hamnet, Chloé Zhao signe un film qui, à son tour, a le pouvoir de réunir. Un talent précieux, qui marque l’évidence d’une grande artiste. Marthe Mabille

 

 

 

 

Angleterre, 1580. Un professeur de latin fauché, fait la connaissance d’Agnes, jeune femme à l’esprit libre. Fascinés l’un par l’autre, ils entament une liaison fougueuse avant de se marier et d’avoir trois enfants. Tandis que Will tente sa chance comme dramaturge à Londres, Agnes assume seule les tâches domestiques. Lorsqu’un drame se produit, le couple, autrefois profondément uni, vacille. C’est de leur épreuve commune que naîtra l’inspiration d’un chef d’œuvre universel. Le monde entier est un théâtre. Hamnet de Chloé Zhao est un spectre qui hante la scène. Sous la forme d’un drame familial historique, la genèse de l’une des plus grandes pièces de Shakespeare questionne sur les rapports entre l’art, la vie, le deuil et la postérité. Le film de Chloé Zhao, réalisatrice de Nomadland, a été salué autant pour sa mise en scène que pour le jeu de ses acteurs. Mais tout le monde ne présente pas le film de la même façon…Est-ce plutôt l’histoire tragique d’un deuil familial, ou plutôt celle de la « naissance » de Shakespeare en tant que dramaturge ? Pour reprendre une question aussi galvaudée qu’« être ou ne pas être » de quoi Hamnet est-il le nom ? Le film adapté du roman de Maggie O’Connell 2020, s’appuie sur deux faits établis…En 1596, Shakespeare et sa femme Agnes Hathaway ont perdu leur fils Hamnet, âgé de onze ans. Trois ans plus tard, Hamlet, prince du Danemark était joué pour la première fois. Entre les deux, l’Histoire est muette car on ne sait quasiment rien de la vie de l’auteur, ce qui laisse libre cours à toutes les fantaisies, depuis Oscar Wilde qui imagine, dans Le Portrait de Mr. W. H., l’identité du dédicataire des Sonnets, jusqu’à John Madden qui invente, dans Shakespeare in love, l’histoire d’amour qui a inspiré à l’auteur Roméo et Juliette. Chez Madden, c’est sa liaison avec une certaine Lady Viola et dans Hamnet, c’est directement Agnes.

 

La rédaction de Roméo et Juliette est l’un des indices qui mènent à la « révélation » de l’identité du personnage, interprété par Paul Mescal. Son nom n’est prononcé qu’une seule fois dans tout le film, à la fin, juste avant la représentation d’Hamlet…Agnes demande où elle peut trouver « William Shakespeare », qui l’attend sur scène. Cette dissimulation implique trois choses. D’abord, que Shakespeare ne devient Shakespeare qu’au théâtre, qu’on ne pourra jamais comprendre l’individu sans aboutir au dramaturge. Ensuite, son absence durant une grande partie du film car il est toujours ailleurs, à écrire ou répéter reflète l’absence d’informations biographiques que nous avons sur lui. Enfin, si le récit ne comble pas les vides de l’Histoire, c’est parce qu’il se concentre sur Agnes, jouée par Jessie Buckley. C’est elle qui ouvre l’œuvre, nichée au cœur de la forêt anglaise, partant retrouver son faucon domestique. L’héroïne est en lien avec la nature, que Chloé Zhao filme comme la jungle amazonienne dans Les Éternels…Dense, verdoyante mais sombre, et encore vierge. C’est dans la forêt qu’Agnes trouve les ingrédients de préparations médicinales héritées de la sorcellerie, et qu’elle accouche, seule, de son premier enfant, Susanna. Après cet événement, elle délaisse la nature au profit de son foyer à Stratford-upon-Avon. Elle y donne naissance, toujours sans le père, aux jumeaux Hamnet et Judith, qui nouent une forte complicité.

 

 

 

 

Agnes et ses enfants grandissent dans un quotidien figé et dans l’absence de Shakespeare, qui joue le beau rôle lors des courts moments où il revient à la maison. De lents travellings horizontaux, dans la forêt où Agnes avance pour ne pas sortir du cadre, ou dans la chambre déserte des jumeaux, racontent le vide qui sous-tend cette vie de famille, jusqu’à un malheur…Judith tombe malade de la peste. Alors qu’elle semble devoir passer sa dernière nuit, son frère se glisse dans son lit, comme Jane Eyre dans celui de son amie Helen. Leur père arrive trop tard, le lendemain matin, Judith est guérie, mais Hamnet est mort à sa place. Hamlet peut naître. La volonté de l’œuvre est, en partie, de contextualiser Hamlet, et tout le théâtre de Shakespeare en général. Sa pièce la plus longue a été figée par le poids des références qu’elle contient avec l’apparition du spectre, la folie de Hamlet, le crâne de Yorick, le suicide d’Ophélia…Maggie O’Connell et Chloé Zhao essaient de la sortir du formol en donnant corps aux conditions de son apparition, qui sont celles d’une époque radicalement différente de la nôtre. Sur le plan économique et politique, c’est celle des débuts de l’absolutisme féodal, qui entérine la fin de la chevalerie. C’est ce que raconte Hamlet autant que Don Quichotte, écrit à la même période. C’est pourquoi les signes de cette autre époque Shakespeare embrassant Agnes dès leur première rencontre parce que c’est une servante, ou bien les croyances occultes de cette dernière ne sont jamais questionnés. C’est aussi pour ça que Max Richter, le compositeur, s’est inspiré de la musique élisabéthaine pour la bande originale, et que Chloé Zhao fait preuve d’un académisme certain, sans prise de risques formelle, pour nous plonger à la fois dans l’environnement qui a vu naître et sans lequel n’aurait pas pu naître Hamlet, et dans l’état d’esprit de ses premiers spectateurs.

 

Toute œuvre d’art est le produit de son temps…C’est ce que Victor Hugo avait intuitivement compris dans sa préface de Cromwell, où il cite Shakespeare comme le représentant artistique du « troisième âge de l’humanité ». Shakespeare, c’est le Drame et le drame est le caractère propre de la troisième époque de poésie, de la littérature actuelle. Les temps primitifs sont lyriques, les temps antiques sont épiques, les temps modernes sont dramatiques. Les personnages de l’ode sont des colosses…Adam, Caïn, Noé et ceux de l’épopée sont des géants…Achille, Atrée, Oreste. Ceux du drame sont des hommes…Hamlet, Macbeth, Othello. Rien d’étonnant, puisque le drame apparaît avec la modernité et les débuts de l’accumulation capitaliste, qui renforcent la notion d’individualité. Et c’est dans le royaume d’Angleterre, pointe la plus avancée de ce processus, que devaient voir le jour les grandes œuvres d’art qui le reflètent. Marx, par ailleurs grand admirateur de Shakespeare, a systématisé cette relation entre les modes de production et les formes d’art correspondantes dans sa Contribution à la critique de l’économie politique…Il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout. C’est pourquoi « l’art grec suppose la mythologie grecque », qui elle-même suppose un mode de production soumis aux caprices de la nature et dès lors que la technique maîtrise l’environnement, la mythologie disparaît, et avec elle son art. Mais de là découle un paradoxe « La difficulté réside dans le fait que l’art grec et l’épopée nous procurent encore une jouissance esthétique et qu’ils sont encore pour nous, à certains égards, la valeur de normes et de modèles inaccessibles. » Pour en revenir à notre sujet, si nous ne partageons rien de la vie des anglais au XVIe siècle, comment peut-on encore aimer l’art qu’ils consommaient ?

 

Le film cherche à y répondre à travers la scène finale avec la première représentation de Hamlet au Globe Theatre. Agnes apprend l’existence de la pièce de manière fortuite que son mari n’a pas pris la peine de la prévenir. Bouleversée par le titre, elle se rend au théâtre, ignorant ce qu’il l’attend. Lorsqu’elle découvre le personnage du prince danois, quasi-homonyme de son fils disparu, elle est d’abord en colère. Puis le spectre apparaît, interprété par Shakespeare alors Agnes comprend que le poète a pris, symboliquement, la place de son enfant, pour accomplir les rêves de ce dernier. Hamnet voulait être comédien, et jouer un duel à l’épée, alors c’est ainsi que s’achèvera la pièce. À la mort du prince, Agnes tend le bras vers l’acteur, bientôt suivie par l’ensemble du public car elle n’est plus la seule à porter son deuil. Shakespeare a transformé la tragédie de sa vie en tragédie théâtrale, qu’il fait ressentir à l’ensemble des spectateurs. Voilà pourquoi Hamlet dépasse les conditions de sa naissance, et nous atteint encore aujourd’hui. Et pour accentuer le caractère supratemporel de la pièce, la scène de la représentation performe sa facticité. D’abord, le décor de forêt fait écho à celle, véritable, du début du film. Ensuite, les vers en anglais élisabéthain tranchent avec toutes les autres répliques en anglais contemporain. Enfin, la musique de la scène est On the nature of daylight de Max Richter. Or, elle n’a pas été composée pour le film, mais en 2004, et a déjà été employée dans Shutter Island, Premier contact ou The Last of Us. Son emploi souligne donc à quel point cette scène est en dehors du reste, en tissant des liens avec d’autres œuvres. On pourrait d’ailleurs s’amuser à dresser les parallèles entre celles-ci et Hamlet…Shutter Island parle de la folie, Premier contact de deuil familial, et The Last of Us de spectres métaphoriques qui hantent les personnages.

 

 

 

 

Revenons à la scène de la représentation car il s’agit aussi d’un reflet de la pièce elle-même, avec le procédé de « théâtre dans le théâtre », que Shakespeare connaît bien. Dans Hamlet, le prince fait jouer une pièce pour confondre son oncle, l’assassin de son père. L’oncle apprécie d’abord le spectacle, avant de se rendre compte qu’il s’agit du récit de son crime, et de quitter la salle, ce qui constitue un aveu. Agnes suit en quelque sorte le parcours inverse…Elle est d’abord en colère contre la pièce, avant d’être emportée par le récit et par la catharsis de son deuil. Mais dans les deux cas, le truchement de l’art permet de dévoiler une vérité. La scène en révèle d’ailleurs une autre, dont Agnes n’a probablement pas conscience avec celle de l’effacement des femmes dans l’ombre des artistes. Si Shakespeare a pu se permettre de devenir le plus grand auteur de son temps, c’est parce que son épouse veillait à l’éducation de ses enfants, à l’entretien de sa maison, à la culture de son jardin…Lui laissant tout le temps disponible pour versifier. Un grand nombre d’auteurs ont dissimulé cette réalité, contraire à la figure du génie, Victor Hugo, pour ne citer que lui à nouveau, n’aurait jamais pu abattre un travail aussi monumental sans l’aide bénévole et anonyme de Juliette Drouet. Cela laisse songeur quant aux possibilités de l’art dans une société où chacun serait aussi libre que Shakespeare, et nous apprend surtout que les grandes œuvres parviennent jusqu’à nous parce qu’elles cachent suffisamment de zones d’ombre.

 

Ces zones d’ombre peuvent être éclairées par d’autres œuvres qui, si elles n’ont pas de rapport direct avec Shakespeare, peuvent fournir des clés. En l’occurrence, Hamnet rappelle par plusieurs aspects un autre récit d’isolement féminin comme Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Cette romance entre la peintre Marianne et son modèle Héloïse au XVIIIe siècle se termine, elle aussi, sur une héroïne qui traverse toutes les émotions devant une représentation artistique. La dernière scène est un sublime plan-séquence de plus de deux minutes sur le visage d’Héloïse, qui réagit à L’Été de Vivaldi, « hymne » de son amour. Dans son cas comme dans celui d’Agnes, le ressenti de la spectatrice est aussi important que l’œuvre en elle-même. Les deux films sont reliés par autre chose avec la figure d’Orphée. Dans les deux cas, les amants sont rapprochés par le mythe d’Orphée et Eurydice…Marianne le raconte à Héloïse, et Shakespeare à Agnes. Hamnet tisse donc non seulement des liens avec des œuvres postérieures, mais aussi antérieures. Par son récit, Shakespeare s’inscrit dans la filiation du poète originel, et le fait qu’il raconte son histoire dans la forêt, lieu privilégié du héros mythologique, n’a rien d’anodin. La scène trouve un écho à la fin du film, lorsque le dramaturge, interprétant le spectre, quitte la scène. Il sait qu’Agnes est derrière elle…S’il se retourne, il peut la perdre, non pas littéralement, mais en tant que spectatrice, car il briserait l’illusion théâtrale. Or, Agnes doit aller jusqu’au bout de la pièce et de son deuil.

 

Portrait de la jeune fille en feu donne une dernière clé de compréhension. En effet, Marianne ne se contente pas de raconter le mythe, elle tente aussi d’expliquer pourquoi Orphée s’est retourné au dernier moment, laissant disparaître Eurydice à jamais « Peut-être que s’il se retourne, c’est qu’il fait un choix. Il choisit le souvenir d’Eurydice, c’est pour ça qu’il se retourne. Il ne fait pas le choix de l’amoureux, il fait le choix du poète. » Sans le savoir, Marianne a peut-être aussi deviné les intentions de Shakespeare. Lorsque le spectre dit à Hamlet ses derniers mots « Souviens-toi de moi », lui aussi « choisit le souvenir ». Il a fallu ce sacrifice pour que la mémoire d’Hamnet nous parvienne. Non pas le choix du père, mais celui du poète « Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée / Les soupirs de la sainte et les cris de la fée » …La plus grande force du film est peut-être dans l’équilibre de ses contradictions. Il donne la clé d’une pièce mythique dans un drame familial, pour qu’au final ce soit ce drame qui trouve du sens dans la pièce. Il replonge Shakespeare dans son époque, pour mieux montrer pourquoi il nous parle aujourd’hui. Sans ça, comment expliquer que l’on répertorie plus de dix mille films et séries liés au dramaturge ? Que son œuvre ait donné naissance à des adaptations aussi diverses que West Side Story (Roméo et Juliette), Dix bonnes raisons de te larguer (La Mégère apprivoisée) ou Le Roi Lion (Hamlet) ? Et que des lycéens de Saint-Denis reprennent Othello pour parler de violences policières et d’oppression patriarcale ? Si une œuvre survit à son époque, c’est qu’elle a quelque chose à dire de la nôtre.  Arthur Vivien

 

 

A

 

 

« Comme pour tous les décors du film, nous l’avons simplement interprété pour notre histoire ». Comment « Hamnet » a recréé le célèbre théâtre du Globe de Shakespeare. Le chef décorateur du film de Paul Mescal a utilisé à parts égales des références historiques et de l’imagination. Le Globe Theatre, situé sur la rive sud de la Tamise, est l’une des attractions touristiques les plus populaires de Londres. Les visiteurs affluent pour voir le lieu où furent jouées pour la première fois les pièces de Shakespeare. Cependant, ce bâtiment est en réalité une reconstitution de deux structures historiques avec le Globe original, inauguré en 1599 et détruit par un incendie quatorze ans plus tard, et sa reconstruction, érigée en 1614 et démolie vers 1644. L’architecture du Globe actuel combine des éléments de ces deux projets, mais le plan de 1599 reste encore en partie mystérieux. Néanmoins, Fiona Crombie, la chef décoratrice du film Hamnet, lauréat du Golden Globe cette anné , a redonné vie à ce théâtre d’antan sur grand écran. Compte tenu du contexte historique, la conception des décors du nouveau film de Chloé Zhao a nécessité une réinvention créative. Ce roman historique, adapté du livre éponyme de Maggie O’Farrell, s’intéresse à la mort d’Hamnet, le fils de William Shakespeare, qui inspira la tragédie du Barde, Hamlet. Pour tous les décors, Crombie, qui avait également conçu les décors de La Favorite, a délibérément choisi de ne pas privilégier les espaces « esthétiques ». Elle précise « Je recherchais en réalité l’effet inverse. »

 

Imaginez la maison de Shakespeare à Stratford en une modeste chaumière familiale, remplie d’herbes aromatiques, d’outils, de papiers éparpillés et du désordre du quotidien. Les scènes en forêt, elles aussi, sont vivantes, mais sans emphase. Au contraire, chaque décor est ancré dans la douce humanité de la famille Shakespeare. L’un des principaux objectifs de Crombie était que le public puisse s’identifier aux personnages d’HamnetCe qui est vraiment délicat car nous sommes dans l’Angleterre élisabéthaine. Pour le Globe, Crombie a mêlé preuves historiques et touches d’imagination. S’appuyant sur des gravures, des documents d’archives et des illustrations de l’extérieur, elle a conservé certains détails fidèles à la réalité, notamment les coulisses et les poutres de récupération. Ces poutres, explique-t-elle, contribuent à donner au bâtiment une âme « Il avait déjà une histoire. Il portait déjà les stigmates du passé », précise Crombie. Ailleurs, Crombie a interprété certains détails à sa manière pour mieux coller à l’intrigue d’Hamnet et suivre les indications de Zhao, qui souhaitait retranscrire « la sensation d’être à l’intérieur d’un vide ». Le décor de scène en est un exemple…Un paysage naturel sophistiqué, interrompu en son centre par une ouverture voûtée, évoquant le vide…Historiquement parlant, à l’époque, il n’y aurait pas eu de décor du tout. Pour nos besoins, il était plus important de l’avoir », précise-t-elle, car il fait référence à l’immense arbre creux et à la forêt qu’Agnes (interprétée par Buckley) fréquente tout au long du film. L’artiste Rohan Harris a peint à la main le décor de forêt utilisé dans la production cinématographique d’Hamlet. La graphiste du film, Lisa Williams, a créé la vignette, tandis que Crombie a fait appel au décorateur Rohan Harris pour peindre la scène à la main. Il en résulte un arrière-plan à la fois simple et poignant qui renforce l’intensité dramatique de la pièce et symbolise un lieu important pour la famille Shakespeare…Megan Wahn

 

Il y avait l’idée que cet arbre serait encore là longtemps après nous tous, que nous retournerions tous à la Terre.

 

 

 

 

Chloé Zhao & Bradley Cooper se confient sur Hamnet.

 

Chloé Zhao a passé ses débuts de réalisatrice sur les routes de campagne américaines, mettant en scène des cow-boys et des nomades dans des films qui s’apparentaient davantage à des documentaires qu’à de la fiction. The Rider a marqué les esprits. Nomadland lui a valu un Oscar. Elle a ensuite réalisé Eternals pour Marvel, une leçon de narration à gros budget dont elle a tiré des enseignements précieux. Aujourd’hui, elle revient avec Hamnet. C’est son film le plus personnel à ce jour, un film empreint de symbolisme jungien et d’une authenticité brute. Steven Spielberg, qui l’a produit, affirme qu’elle était la seule réalisatrice capable d’un tel tour de force. Bradley Cooper , qui l’a interviewée le lendemain de sa victoire aux Golden Globes, partage cet avis.

 

COOPER…J’aimerais parler de la première image du film, celle d’Agnes (le personnage de Jessie Buckley) endormie dans les racines d’un arbre, au-dessus de la caverne située en dessous. J’évoque ce détail car rien n’est laissé au hasard dans ce film. Je l’ai vu deux fois, et on a vraiment l’impression d’en apprendre davantage sur le réalisateur dans tout film qui se respecte. J’ai eu le sentiment que vous vous êtes livrée à cœur ouvert dans celui-ci.

 

ZHAO…Ton intuition est vraiment très forte. Vu le peu de temps qu’on a passé ensemble, tu peux sans doute dire que ce film me ressemble plus que tous mes précédents. Pour moi, le début d’un scénario est toujours la partie la plus difficile à écrire. Je ne sais pas comment commencer un film, car j’ai l’impression que le début et la fin ne forment pas une ligne, mais un cercle. Avec ce film, je suis resté bloqué pendant des mois. Par désespoir, j’ai appelé Maggie O’Farrell, l’auteure du livre et ma co-auteure sur ce projet, et je lui ai demandé « Écoutes-tu un morceau de musique en particulier ? » Car quand rien ne va dans la vie, j’ai tendance à me tourner vers la poésie ou la musique, quelque chose de plus ancien que le cinéma. De plus abstrait. Elle a dit « En fa Il l’a composée une dizaine d’années après la première représentation d’Hamlet. Le chœur répète sans cesse la même phrase it, j’écoutais une chanson en boucle When I Am Laid in Earth de Henry Purcell. « Souviens-toi de moi, souviens-toi de moi, souviens-toi de moi. » Maggie pense que Purcell avait peut-être vu une représentation d’Hamlet et s’en était inspiré pour écrire cet opéra (Didon et Énée). Dès que je l’ai entendue, l’ouverture s’est écrite d’elle-même, car quelque chose de plus profond s’est dégagé. Concernant l’arbre, le trou noir dans le sol n’était pas prévu au scénario. Je me trouvais par hasard à Kiev juste avant de partir au Pays de Galles pour des repérages, et j’étais avec quelqu’un qui réalisait un documentaire dans une bande de forêt en première ligne. Lorsque je suis arrivée dans ma forêt galloise par une paisible journée de printemps, il m’envoyait des images et des vidéos de sa forêt, et j’ai vu ces trous noirs dans le sol des trous de mine et des excavations. Dans ma forêt, il y avait aussi ces trous noirs naturels. J’ai pleuré à chaudes larmes près de ce trou, avec le sentiment que la mort, d’une certaine manière, nous unit. Elle nous emporte tous, et pourtant, elle nous donne la capacité d’aimer et d’avoir de l’empathie les uns pour les autres face à la perte et au deuil. C’est devenu une évidence pour moi : ce trou devait figurer au début du film.

 

COOPER…Parle-moi de ce choix, que j’ai adoré. J’étais tellement bouleversée quand Agnès a touché la main d’Hamlet et qu’elle a vu William [Shakespeare] pour la première fois, tel qu’il était vraiment. Puis, en revoyant le film, j’ai compris qu’en le voyant, elle avait reçu le don de comprendre qu’il y a une vie après la mort, qu’il y a une foi en quelque chose de plus grand que la Terre. En découvrant son art, elle est devenue croyante. Et pour moi, c’est pour ça qu’elle rit. Dis-moi si je suis sur la bonne voie.

 

ZHAO…J’en ai des frissons, car vous abordez la partie immergée de l’iceberg de ce que j’essaie d’expliquer de manière archétypale. Nous avons tous deux travaillé avec Kim Gillingham, et je suis sûr que, puisque vous avez également travaillé avec elle, vous avez aussi lu Jung. Jung m’a vraiment donné un langage qui m’a aidé à comprendre ce qui se passe en moi, car je n’ai pas grandi dans un contexte religieux. Jung croyait que l’esprit et la matière, lorsqu’ils s’unissent lorsque l’esprit pénètre la matière, lorsque la matière contient l’esprit, produisent ce qu’il appelait l’enfant divin. C’est un autre mot pour désigner l’âme. William représente l’esprit, et elle représente la matière. Et cela, c’est la Terre. Et puis, il y a cette autre idée de comment dire ? Le spirituel. Le récit y joue un rôle essentiel. Les mots matérialisent ce que nous ne comprenons pas vraiment. Elle ne peut transcender la matière. C’est pourquoi elle est paralysée par le chagrin, et elle avait besoin de ce rayon de lumière, de cet esprit, pour la pénétrer. Et pour lui, sans son soutien…Il va s’envoler. La mort de son enfant, l’immense chagrin de sa femme, voilà ce qui le préoccupe, et son propre corps, avec l’âge, est ce qui le ramène vers le bas. C’est ce qui donne à son œuvre toute sa profondeur, car ces deux éléments s’influencent mutuellement.

 

COOPER : J’ai adoré la façon dont vous avez filmé les scènes du petit-déjeuner et du dîner avec la famille de William, en restant si souvent en plan large. Et j’admire votre choix de laisser les personnages sortir du cadre sans effectuer de panoramique. Vous avez réservé ce lent panoramique pour la chambre où l’enfant tombait malade. Roma l’avait si bien fait, vous vous souvenez ? Pouvez-vous me parler du langage cinématographique à cet égard ?

 

ZHAO…Tout comme lors de notre première excursion en forêt avec Łukasz [Żal], mon chef opérateur, notre désir est de trouver le langage d’Agnes. Si l’on adopte une approche rationnelle, il faut cadrer la personne dans son ensemble. Mais pour elle, il existe une vie qui échappe à la rationalité et une autre qui se déroule juste hors champ. Parfois, si nous faisions une prise où la caméra filmait tout le monde, Łukasz disait : « Trop parfait. Nous voulons que la caméra rate parfois quelqu’un.

 

 

 

 

COOPER…J’aimerais parler de vos acteurs. Jessie Buckley était tellement impressionnante lors de mon premier visionnage. C’est la seule chose qui m’a marquée, tant elle m’a subjuguée. Heureusement, lors de mon deuxième visionnage, j’ai pu apprécier pleinement le talent de Paul Mescal. Mais elle est tellement singulière que je n’avais pas la capacité de percevoir quoi que ce soit d’autre lors du premier visionnage.

 

ZHAO…J’apprécie que vous disiez cela, car tous deux sont sortis de leur zone de confort et sont allés dans des endroits où ils hésitaient auparavant à se rendre. C‘est un peu comme contempler un volcan, un élément de la nature que l’homme n’a pas souillé. Et puis, il y a ce chasseur solitaire avec son chien dans une petite cabane, loin de sa famille. Il cherche la bête. C’est de cela dont nous parlons, de la relation. Car nous sommes ce chasseur. Nous contemplons ce que nous avons perdu : notre animal intérieur, notre Agnès intérieure, notre forêt et notre volcan intérieurs. Et si nous ne pouvons détourner le regard, c’est parce que nous y voyons une part de nous-mêmes que nous avons rejetée et niée. On éprouve de la compassion pour lui parce que c’est cet animal en cage que l’on ressent si souvent, c’est lui. Et de là naissent de magnifiques œuvres d’art et des récits exceptionnels.

 

COOPER…Comment avez-vous commencé à explorer ce volcan avec Jessie ? Parlez-moi de son rôle dans ce projet.

 

ZHAO...Je n’avais pas vu ses précédents films. J’étais membre du jury à Venise et j’ai vu « La Fille perdue ». Je me suis dit « Mais qui est-ce ? » Et puis, en lisant le livre, je ne voyais plus personne d’autre qu’elle. Il me fallait quelqu’un prêt à se dévoiler entièrement, à se donner totalement à la caméra. Car dès qu’on sent qu’elle se retient, qu’elle se préoccupe de son angle, ou quoi que ce soit d’autre, on perd l’attention du public. Il faut quelqu’un qui soit pleinement présent à chaque instant, et comme vous le savez, c’est extrêmement éprouvant physiquement, spirituellement et émotionnellement. C’est elle qui m’a présenté Kim. Jessie écrit de la poésie, dessine, lit énormément, jardine. Elle est toujours en train de créer. Ce n’est pas seulement une actrice, c’est une conteuse. Elle a quelque chose qu’elle doit exprimer. Et puis, nous avons fait une séance de travail sur les rêves ensemble pour la première fois. C’était mon rêve. J’ai l’impression que nous sommes encore en train d’explorer les implications de cette séance. C’était il y a presque deux ans et demi, et cela a énormément influencé le scénario.

 

COOPER…Parlez-moi de Paul.

 

ZHAO…Au départ, je n’étais pas prêt à accepter ce projet à cause du synopsis. Je sentais que je n’avais pas l’expérience de vie nécessaire pour raconter cette histoire. Et puis, quelques heures plus tard, arrivé à Telluride après avoir reçu l’appel d’Amblin [la société de production de Spielberg], j’ai rencontré Paul pour la première fois. Je ne savais pas qui il était, car Aftersun n’était pas encore sorti. Je me souviens juste d’une promenade avec lui. Il dégageait une énergie nerveuse. On sentait qu’il était rongé par une angoisse lancinante. Cette compulsion créatrice, si elle n’était pas exorcisée, le consumerait. Et là, je lui ai demandé « Tu crois que tu pourrais jouer un jeune Shakespeare ? » Je cherchais quelqu’un comme Brady [Jandreau] de The Rider [le premier film de Zhao], quelqu’un que je ne connaissais pas. Quand on me dit « Il y a quelque chose que tu n’as pas encore montré au monde, et j’aimerais te donner les moyens de le faire », c’est passionnant.

 

COOPER…Comment avez-vous rencontré ces enfants ?

 

ZHAO…Le processus de casting pour les jumeaux a été long, mais Jacobi [Jupe] était là depuis le début car il est le petit frère de Noah Jupe. Noah a joué Hamlet. Il vient d’une famille d’acteurs, mais on s’est dit « Ce n’est pas possible, ce serait trop facile. Ça va être long. Je dois en parler à mon directeur de casting. Et puis finalement, on s’est dit que c’est toujours Jacobi. » On lui a fait faire beaucoup d’auditions. On lui a même fait passer le test d’E.T. dont Steven [Spielberg] m’avait parlé. C’est sur YouTube. Lors des auditions des enfants d’ E.T., ils leur ont dit en gros « Je vais vous enlever quelqu’un d’important. » J’ai fait ça aux trois enfants principaux qui ont auditionné. Le but n’est pas de voir s’ils sont capables de jouer correctement, mais plutôt de voir s’ils sont prêts à s’investir pleinement.

 

COOPER…J’ai vu que Sam Mendes et Steven Spielberg font partie de ce projet. Comment avez-vous vécu le fait de réaliser un film d’un grand studio, un film si personnel et si spécifique ? Le parcours a-t-il été facile ou avez-vous dû protéger certains aspects que vous souhaitiez explorer ?

 

ZHAO…J’ai appris, et votre film le confirme, que vous adhérez vous aussi à cette vision du leadership, la force du leadership ne réside pas dans la domination, mais dans l’interdépendance au sein d’un écosystème qu’il convient de protéger et d’entretenir avec soin. Or, l’interdépendance ne correspond pas vraiment au modèle sur lequel repose notre industrie, ni même à la définition même de « réalisateur ». J’ai eu beaucoup de chance d’avoir des gens comme Steven et Sam, ainsi que Focus Features, et de comprendre leur rôle de supervision, ce qui m’a permis de créer cet environnement propice. De plus, le film n’est pas si cher. On n’a quasiment pas de plans d’établissement, faute de budget.

 

COOPER…Mais dans mon souvenir, ce n’est pas comme ça. J’ai senti, vu, entendu l’environnement tout au long du tournage. La terre y occupe une place tellement importante. L’immensité du lieu est un aspect tellement tangible de votre film. Il n’est ni étroit, ni insignifiant. C’est donc incroyable que vous ayez eu toutes ces contraintes, car pour moi, le résultat est tout simplement épique.

 

ZHAO…Je suis toujours fasciné par l’intelligence du public. Si vous parvenez à l’amener sur le bon terrain émotionnel, il ne se soucie plus du reste. C’est l’imagination de chacun, pas seulement celle d’un artiste. Le divin est accessible à tous. Nous avons simplement perdu les rituels pour y accéder. Nous sommes nés créatifs et imaginatifs. J’essaie d’être le plus présent possible dans mes films. Après avoir assisté à la projection d’Hamnet dans certaines salles , je me suis dit « J’ai exploité au maximum mes connaissances et mes capacités, car cela a opéré une véritable transformation. Le cinéma permet au public, que ce soit par la musique, le design sonore ou le jeu des acteurs, de s’immerger davantage dans son corps. » Mais ensuite, au théâtre, je me demande si je peux apprendre quelque chose de nouveau à appliquer au cinéma. C’est pour ça que ça paraît à la fois si simple, si profond et si personnel. On me demande parfois « Comment placez-vous la caméra ? En fait, je suis juste à côté de la caméra et je me sers de mon corps comme repère. » Si je ressens quelque chose que je veux que le public ressente, alors la caméra est bien placée. Et puis, vous êtes aussi un excellent acteur, vous avez su exploiter cette capacité. Vous savez que vous pouvez utiliser votre propre corps. La caméra est un corps. C’est un corps de caméra, pas un esprit de caméra.

 

 

FILMOGRAPHIE CHLOE ZHAO