Notre ultime objectif, après cinq semaines de voyage à travers le Japon, était de voir le mont Fuji. Pas simplement apercevoir une montagne, mais concrétiser une image qui, depuis toujours, faisait partie de mon imaginaire, sans même que j’en aie vraiment conscience. Une image glanée au fil d’une photographie, d’un livre, d’un film, d’une publicité…Une silhouette devenue familière, presque intemporelle, symbole de pureté, de sérénité et de perfection. Le Fuji, on nous l’a vendu depuis des décennies sous toutes ses formes…Bouteilles d’eau, produits de beauté, affiches, souvenirs…Il incarnait à lui seul une certaine idée du Japon. Mais le Fuji d’aujourd’hui n’est plus tout à fait celui de nos rêves. Ce sommet, vénéré depuis des siècles, considéré comme sacré et intimement lié à l’histoire spirituelle du pays du Soleil-Levant, est désormais devenu une destination touristique mondiale. Le tourisme de masse s’est emparé de ce lieu mythique, parfois jusqu’à lui faire perdre une part de sa magie.
Le Mont Fuji, entre rêve et réalité…





À Kobe, depuis deux jours, nous scrutions attentivement les cartes météorologiques. Car le Fuji se mérite, il ne serait pleinement visible qu’une soixantaine de jours par an. Le reste du temps, il se dérobe, enfoui sous une épaisse couverture nuageuse. L’enjeu était donc de taille…Après nos cinq semaines de voyage, allions-nous vraiment pouvoir le rencontrer ? La décision est prise. Nous annulons sans frais nos trois nuits à Odawara et nos deux nuits à Fujiyoshida, cette ville idéalement située pour rayonner vers les sites incontournables des guides touristiques. Nous inversons nos deux dernières étapes, annulons, réservons à nouveau, réorganisons notre parcours. Tout cela pour quelques heures, peut-être quelques minutes, face à une montagne.






Vendredi 30 octobre. Départ de Kobe pour Odawara à bord de notre dernier Shinkansen. Pendant quelques minutes, le train longe le secteur du mont Fuji. Nous savons qu’il est là, quelque part, tout près… mais invisible, prisonnier des nuages. À travers la vitre, nos regards cherchent une silhouette qui refuse de se montrer. L’inquiétude grandit. À Odawara, nous récupérons notre voiture et prenons la direction de Fujiyoshida. Au-dessus de nous, une masse nuageuse menaçante assombrit le paysage. Dans l’après-midi, notre nouvel appartement nous ouvre ses portes. Il pleut, il fait froid. Les prévisions annoncent pourtant le retour du beau temps dans les prochaines heures. Difficile d’y croire. Après tant de kilomètres et tant d’attente, nous sommes suspendus à une promesse du ciel.











Samedi 31 octobre, 6h20…Je sors de l’appartement. L’avenue est presque déserte. Et soudain… il est là ! Au bout du long ruban de bitume, dans une lumière matinale, le mont Fuji apparaît. Majestueux, parfaitement dégagé, sans le moindre nuage. Presque irréel. Quelques secondes suffisent pour comprendre que nous avons eu raison de changer nos plans. Cinq semaines d’attente, des milliers de kilomètres parcourus, des réservations bouleversées… et cette montagne qui, enfin, se donne à voir. Dix minutes plus tard, nous sommes dans la voiture. Direction un lieu devenu mondialement célèbre depuis l’explosion des réseaux sociaux, la pagode Chureito, ses cinq étages rouges et, en arrière-plan, le mont Fuji. La photographie que tout le monde connaît, celle qui semble résumer à elle seule le Japon.
L’entrée du temple est libre, mais dès notre arrivée en voiture, un habitant nous accueille, nous indique l’emplacement du parking et nous réclame 1 000 yens (environ 5 €) pour stationner. Déjà, une foule de visiteurs s’attaque aux quelque 400 marches qui conduisent au célèbre point de vue. Tout a été pensé pour canaliser cette affluence, plateformes, paliers et gradins aménagés permettent à chacun de patienter, de se placer et surtout de réussir LA PHOTO. Celle que l’on rapportera comme un trophée, qui fera le tour du monde sur les réseaux sociaux, suscitera l’admiration ou l’envie et donnera à d’autres l’irrésistible désir de venir à leur tour. Pour finalement se retrouver exactement au même endroit, dans la même posture, devant le même décor, à reproduire presque à l’identique le cliché de ceux qui les ont précédés.





PAGODE CHUREITO

Devenue l’une des images les plus célèbres du Japon. Avec ses cinq niveaux rouges, ses toitures élégantes et le mont Fuji en arrière-plan, elle semble incarner à elle seule toute la poésie japonaise. Derrière cette image se cache une histoire humaine. La pagode fut inaugurée en 1963 et contrairement aux pagodes bouddhistes elle n’est pas destinée à accueillir des reliques ou des cérémonies religieuses classiques. C’est un monument commémoratif, appelé Chureito, à la mémoire des 1055 habitants de Fujiyoshida morts au cours des guerres, depuis la guerre sino-japonaise jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Sa présence rappelle le prix humain payé par les familles japonaises pendant les guerres. La construction reprend l’architecture des pagodes japonaises à cinq niveaux. Chaque étage possède une toiture caractéristique, légèrement relevée aux extrémités. L’ensemble s’élève avec une élégance remarquable, dans un équilibre entre sobriété, spiritualité et tradition. Dans la symbolique bouddhiste, les cinq niveaux sont associés aux cinq éléments…La terre / L’eau / Le feu / Le vent / Le vide ou l’espace.

À l’origine, la pagode était surtout connue des habitants de la région. Sa célébrité internationale est venue beaucoup plus tard, grâce aux photographes et aux voyageurs. Son emplacement est exceptionnel, le regard embrasse la ville de Fujiyoshida, tandis que le mont Fuji se dresse majestueusement à l’arrière-plan. Au printemps, environ 650 cerisiers en fleurs composent un tableau devenu emblématique du Japon. Il y a quelque chose de troublant dans ce lieu…
Des milliers de visiteurs viennent aujourd’hui photographier un paysage d’une beauté exceptionnelle, sans connaître la raison de la présence de cette pagode, un monument du souvenir, élevé pour des hommes qui ont perdu la vie dans les guerres. La beauté du paysage et la mémoire des disparus se rejoignent ainsi dans un même regard.



MAIS A QUEL PRIX ?
Chaque photographie publiée devient une invitation supplémentaire. Chaque image nourrit le désir de milliers d’autres visiteurs, au risque de transformer un lieu exceptionnel en décor de consommation touristique. On vient chercher la beauté, le silence, l’authenticité ; on découvre parfois la foule, l’attente, la bousculade et la nécessité de se frayer un passage. Et demain, toujours plus de monde. Toujours plus de pression sur des sites qui, comme tant d’autres sur notre planète fragilisée, peinent à absorber cette fréquentation. Rien pourtant ne semble pouvoir arrêter cette mécanique. Le monde veut sa photo. Et nous sommes là, nous aussi, pris dans cette contradiction : dénoncer le tourisme de masse tout en participant à son mouvement, appareil photo en main, à la recherche de notre propre image. Je me bats presque pour réaliser MA PHOTO.
Mais, au fond, est-ce vraiment celle-là que je suis venu chercher ?



Le mont Fuji ne se résume pas à un cadrage célèbre, à une pagode rouge ou à une image que l’on pourra montrer au retour. Il faut aussi s’éloigner des foules, prendre le temps de regarder, découvrir les lacs qui l’entourent, changer de perspectrive, attendre que la lumière transforme ses contours. C’est là, que peut commence notre véritable rencontre avec le Fuji. Non plus comme spectateurs d’une carte postale, mais comme voyageurs, enfin présents au cœur de ce paysage dont nous avons tant rêvé.




Sous le regard éternel du Fuji, une pagode veille sur la mémoire des hommes. La beauté du monde nous émerveille, mais le souvenir des disparus nous rappelle combien la paix est précieuse.
A SUIVRE…