Vendredi 23 octobre… Quitter Shikoku, entre admiration et désillusion…Avant de quitter l’île de Shikoku, nous consacrons cette dernière journée à parcourir les premiers temples qui jalonnent les quelque vingt premiers kilomètres du célèbre pèlerinage des 88 temples. Le premier, presque posé au bord de la mer, puis la route qui s’élève progressivement, nous conduit jusqu’au dernier temple du parcours, le numéro 88. Une boucle symbolique, entre commencement et aboutissement, qui nous permet de mieux comprendre l’ampleur de cette aventure spirituelle. Pourtant, derrière la beauté de cette tradition, quelques interrogations demeurent. Le défi de parcourir ces centaines de kilomètres à pied, seul face à soi-même, est immense et sans doute profondément transformateur. Mais quelle serait ma motivation à avancer sur des routes bitumées ouvertes à la circulation, parfois sans grand charme, en croisant cette multitude de pèlerins qui semblent faire la course en voiture ou par d’autres moyens de transport ?
Je peine également à retrouver, dans certains de ces lieux chargés d’histoire, la ferveur que j’imaginais. Bien sûr, chacun vit son pèlerinage à sa manière, et nul ne peut juger du cheminement intérieur d’un autre. Mais pour moi, la marche, l’effort, la solitude et le temps donné aux rencontres font partie intégrante du voyage. Sans eux, une part essentielle du sens semble parfois s’effacer. Au fond, je crois qu’il existe bien d’autres chemins, d’autres parcours, peut-être moins célèbres, mais tout aussi respectables et admirables, où l’on peut retrouver cette authenticité que nous cherchons tous, chacun à notre façon. Shikoku nous aura offert de magnifiques découvertes, des paysages maritimes aux temples perchés, des jardins aux rencontres inattendues. Il est temps maintenant de tourner la page…
En route pour nos dernières découvertes…
Demain, d’autres paysages, d’autres histoires,
et toujours cette même curiosité qui nous pousse à avancer.


Il est un lieu à part dans l’histoire spirituelle du Japon. Officiellement le premier des 88 temples du pèlerinage de Shikoku, cette grande boucle sacrée d’environ 1 400 kilomètres qui fait le tour de l’île c’est un endroit particulièrement symbolique. Ici commence une aventure qui peut transformer un voyageur. La tradition situe la fondation du temple au VIIIe siècle, sous le règne de l’empereur Shōmu. Le moine Gyōki aurait créé ce sanctuaire bouddhique afin d’y pratiquer les rites et les prières. Mais c’est surtout la figure de Kūkai, également appelé Kōbō Daishi, qui donne au lieu toute son importance. Ce moine japonais, né en 774, est le fondateur du bouddhisme ésotérique Shingon. Selon la tradition, il serait venu à Ryōzen-ji en 815 et y aurait pratiqué des rites pendant 37 jours. La légende raconte qu’il souhaitait établir sur Shikoku un réseau de 88 lieux sacrés permettant aux pèlerins de cheminer vers une purification spirituelle et de se libérer symboliquement des 88 passions et illusions humaines. Le temple aurait alors reçu sa place inaugurale dans cet itinéraire. Son nom, Ryōzen, signifie approximativement « montagne du Pic du Vautour », en référence à un lieu sacré de l’Inde où le Bouddha aurait enseigné.
TEMPLE – RYOZEN-JI (霊山寺)
Au fil des siècles, ce temple a connu une histoire mouvementée. Il fut autrefois l’un des grands ensembles religieux. En 1582, les troupes de Chōsokabe Motochika, puissant seigneur de guerre qui cherchait à conquérir Shikoku, incendièrent le temple. Reconstruit sous l’autorité du seigneur Hachisuka Mitsutaka. Mais un nouvel incendie, en 1891, détruisit à nouveau une grande partie des édifices. La pagode à deux étages, dont la construction remonte à la période Muromachi (1394-1428), constitue l’un des témoignages les plus précieux de son passé. Elle abrite des représentations des cinq Bouddhas de la Sagesse. Le temple actuel est donc le résultat de plusieurs siècles de destructions, de reconstructions et de dévotion.










Le pèlerinage est traditionnellement accompli dans le sens des aiguilles d’une montre, en traversant les quatre préfectures de Shikoku. Ryōzen-ji est devenu le point de départ reconnu de ce parcours au plus tard au XVIIe siècle. Sa fonction de premier temple est attestée depuis 1687. Pourtant, l’ordre des temples ne suffit pas à expliquer le sens du voyage. Les pèlerins se préparent ici à une marche longue, parfois éprouvante, qui peut durer près de deux mois à pied. Une expression japonaise résume cette démarche… « dōgyō ninin » ou « deux cheminent ensemble ». Elle signifie que le pèlerin n’est jamais seul, Kūkai l’accompagne symboliquement tout au long de son parcours. La différence du pèlerinage de Shikoku c’est qu’il ne conduit pas à une seule destination finale, il forme une boucle, et le retour au point de départ peut devenir aussi important que le commencement. Avant même de parcourir les milliers de kilomètres, le pèlerin y accomplit déjà son premier voyage, celui qui commence en lui-même.








Le premier pas ne promet pas un chemin facile.
Il promet seulement que l’on a décidé d’avancer.





TEMPLE – GORAKURAKU-JI (極楽寺)
Son nom signifie « temple du Paradis », la deuxième étape du grand pèlerinage à 15 minutes à pied du temple Ryozen-ji, le premier du parcours. Selon la tradition, le temple aurait été fondé par le moine Gyōki au VIIIᵉ siècle. En 815, le célèbre moine Kūkai, connu sous le nom de Kōbō Daishi et considéré comme le fondateur du bouddhisme Shingon, serait venu y méditer pendant 37 jours en récitant des prières au Bouddha Amida. Au terme de cette retraite, Amida serait apparu devant lui. Kūkai aurait alors sculpté une statue du Bouddha, devenue l’objet principal de vénération du temple. La légende raconte que sa lumière était si intense qu’elle gênait les pêcheurs de la région. Ceux-ci auraient élevé un monticule pour en masquer l’éclat ! C’est de cette histoire que viendrait le nom de la montagne sacrée du temple, Nisshōzan, la « montagne du soleil ». Le temple connut ensuite des heures sombres…Incendié au XVIᵉ siècle lors des campagnes militaires de Chōsokabe Motochika. Progressivement reconstruit, notamment grâce au clan Hachisuka, qui gouvernait alors la région.



Cet immense cèdre, âgé de plus de 1 200 ans, est associé à Kōbō Daishi. En saisissant les cordes la tradition veut qu’il apporte longévité, santé et protection. Son incroyable tronc invite à imaginer les générations de pèlerins qui sont passées devant lui.







La porte traditionnelle Niō-mon aux couleurs rouge et vermillon, marque le passage du monde ordinaire vers l’espace sacré. Elle accueille les pèlerins qui viennent poursuivre leur chemin spirituel. Sanctuaire consacré au Bouddha associé à la Terre pure et à l’espérance d’une délivrance spirituelle. Un lieu de prières pour la naissance des enfants et la sécurité des familles. Deuxième temple après Ryozen-ji. et correspond à l’éveil de la vocation spirituelle. Les pèlerins y viennent pour prier, faire tamponner leur carnet et poursuivre leur route. Certains marchent pendant des semaines, d’autres accomplissent le parcours en plusieurs voyages ou en voiture. Rencontrer un pèlerin qui avance à pied rappelle toute la dimension intérieure du voyage. Après ces 3 jours sur Shikoku il sont très peu à être dans une position radicale de marcheur engagé. Ce pélerinage semble beaucoup s’adapter à l’air de temps…Possédé tous les tampons sur son carnet en quelques jours et pouvoir dire je l’ai fait…Nous sommes loin du véritable pèlerinage ne se mesure pas seulement au nombre de temples visités, mais à ce que chaque étape fait naître en soi…
« Le chemin ne se mesure pas seulement en kilomètres,
mais en rencontres et en transformations intérieures. »





TEMPLE – KONSEN-JI (金泉寺)
Selon la tradition, le temple aurait été fondé au VIIIᵉ siècle, sous le règne de l’empereur Shōmu, par le moine Gyōki. Il était alors consacré au Bouddha historique, Shakyamuni. Son nom signifie « le temple de la source d’or ». La légende raconte que Kōbō Daishi, le moine fondateur associé au grand pèlerinage de Shikoku, creusa un puits pour venir en aide aux habitants victimes d’une sécheresse. Une eau abondante aurait jailli de la terre. Ce puits devint un symbole de vie et de longévité. Le temple entretient également un lien avec l’histoire des samouraïs. En 1185, Minamoto no Yoshitsune, célèbre guerrier japonais, serait venu y prier avant de rejoindre les combats de Yashima. Son fidèle compagnon Benkei aurait soulevé une énorme pierre pour démontrer sa force. Cette pierre est encore présentée dans l’enceinte du temple.









Son puits légendaire rappelle l’importance de l’eau, source de vie dans les campagnes japonaises. La pierre de Benkei relie le lieu aux récits héroïques de l’histoire japonaise. Le pèlerinage des 88 temples lui donne une place particulière comme troisième sanctuaire de la route traditionnelle, après Ryōzen-ji et Gokuraku-ji.
« À Konsen-ji, la foi fait jaillir une source, tandis que la légende fait revivre les guerriers. Sur le chemin des 88 temples, l’eau, la spiritualité et l’histoire du Japon se rencontrent dans un même lieu. »





TEMPLE – DAINICHI-JI (大日寺)
Son nom signifie « temple du Grand Soleil », en référence à Dainichi Nyorai, le Bouddha cosmique, figure centrale du bouddhisme ésotérique japonais. Attention sur Shikoku, plusieurs temples portent ce nom. Celui dont on parle dépend donc de son numéro quatre dans le pèlerinage des 88 temples. Le plus connu est le temple n° 13, situé à proximité de la ville de Tokushima et il existe aussi un Dainichi-ji dans la préfecture de Kōchi, qui porte le numéro 28 du pèlerinage. Au IXe siècle, le moine Kūkai, connu sous le nom de Kōbō Daishi, aurait médité dans cette région. Selon la tradition, Dainichi Nyorai lui serait apparu dans un nuage violet et lui aurait demandé de construire un temple sur ce lieu sacré. Kūkai aurait alors sculpté une statue du Bouddha et fondé le sanctuaire. À la fin du XVIe siècle, pendant les guerres qui marquèrent l’unification du Japon, les troupes du seigneur Chōsokabe Motochika auraient incendié les bâtiments du temple. Reconstruit au début de l’époque d’Edo, grâce au soutien du clan Hachisuka, qui gouvernait alors la région. Pendant des siècles, le temple a entretenu des liens étroits avec le sanctuaire shinto voisin, Ichinomiya-jinja. Mais en 1868, le gouvernement japonais imposa la séparation officielle du bouddhisme et du shintoïsme. La statue du Kannon aux onze visages fut transférée au temple et devint sa figure principale, tandis que Dainichi Nyorai conserva une place importante dans le sanctuaire.



La porte à deux niveaux est l’un des éléments remarquables du temple. Cette porte en bois de zelkova possède un étage supérieur qui abrite une cloche. Elle donne au lieu une allure à la fois sobre et majestueuse. Dans le passage reliant les bâtiments principaux se trouvent 33 statues associées au pèlerinage de Saigoku, consacré à Kannon, le bodhisattva de la compassion. Réalisées vers 1790 grâce aux dons de fidèles, elles rappellent qu’il existe au Japon plusieurs grands itinéraires de pèlerinage. Le quatrième temple s’inscrit dans la première partie du pèlerinage, traditionnellement associée à l’éveil de la vocation spirituelle, le moment où l’on décide de se mettre en chemin accompagné par les figures bouddhiques qui symbolisent une lumière universelle, celle qui permettrait de dépasser l’ignorance pour accéder à une meilleure compréhension de soi et du monde.









« On commence un pèlerinage avec ses pas, on le poursuit avec ses questions,
et parfois, on y trouve une lumière que l’on ne cherchait pas. »





TEMPLE – LJIZO-JI (地蔵寺)
Cinquième temple du pèlerinage des 88 temples de Shikoku, il est consacré à Jizō, un bodhisattva très aimé au Japon, protecteur des voyageurs, des enfants et des personnes en difficulté. Selon la tradition bouddhique, le temple aurait été fondé en l’an 821 par Kūkai, plus connu sous le nom de Kōbō Daishi, à la demande de l’empereur Saga. La légende raconte que Kūkai sculpta une petite statue de Jizō, haute d’environ 5,5 centimètres, associée à la protection et à la victoire. Cette image sacrée aurait ensuite été placée à l’intérieur d’une statue plus grande de Jizō, réalisée par un autre religieux. Le temple connut une grande prospérité. Des empereurs et de puissants chefs militaires, notamment Minamoto no Yoritomo et Yoshitsune, lui auraient accordé leur soutien. Il aurait compté autrefois quelque 300 temples affiliés. Mais au XVIe siècle, les campagnes militaires de Chōsokabe Motochika ravagèrent le sanctuaire. Il fut progressivement reconstruit grâce aux moines et aux fidèles. C’est sans doute la visite la plus étonnante. Dans le pavillon Rakan-dō, situé derrière le bâtiment principal, se trouvent des statues grandeur nature représentant les disciples de Bouddha. Chacune possède une expression différente…Joie, tristesse, colère, étonnement ou sérénité. Un incendie en 1915 en détruisit une partie, environ 200 statues sont aujourd’hui visibles. Des centaines de visages sculptés, tous différents, comme si les émotions humaines elles-mêmes s’étaient donné rendez-vous dans un temple vieux de douze siècles.













Dans l’enceinte se dresse un immense ginkgo de plus de 800 ans. Le témoin vivant des générations de pèlerins qui se sont succédé ici. À l’automne, son feuillage peut se parer d’un jaune spectaculaire. Le bâtiment principal date du début du XVIIIe siècle, entre 1711 et 1716. D’autres édifices anciens, dont le pavillon Daishi et le dépôt des sutras, témoignent de la reconstruction patiente du sanctuaire. Plusieurs bâtiments sont classés biens culturels tangibles enregistrés au Japon. Après les quatre premiers temples, le pèlerin poursuit son chemin traditionnellement associée à la première étape spirituelle du pèlerinage, celle de l’éveil de la foi. Jizō incarne une compassion toute simple, accompagner ceux qui souffrent, protéger ceux qui voyagent et ne pas abandonner ceux qui traversent une épreuve. Une figure qui prend tout son sens sur un itinéraire de plusieurs centaines de kilomètres.


Sur le chemin, certains visages de pierre
semblent avoir beaucoup à nous apprendre sur les visages des hommes…





TEMPLE 88 – ŌKUBOJI (大窪寺)
Dernier des temples, il est un lieu à part dans le pèlerinage de Shikoku, celui où le pèlerin accomplit son vœu et achève son parcours, appelé ketsugan. Niché dans les montagnes, il marque la fin d’un chemin de quelque 1200 à 1400 kilomètres selon l’itinéraire suivi. Ici, l’arrivée n’est pas seulement géographique. Elle symbolise aussi l’aboutissement d’une démarche intérieure.







Selon la tradition bouddhique, le moine Gyōki aurait fondé un premier ermitage sur ce site en 717. Plus tard, en 815, Kūkai, connu sous le nom de Kōbō Daishi et considéré comme le fondateur spirituel du pèlerinage, serait venu pratiquer l’ascèse dans une grotte de la montagne. Il aurait sculpté une statue du Bouddha Yakushi Nyorai, protecteur associé à la guérison, et consacré le lieu au culte bouddhique. Le temple est rattaché à l’école Shingon, fondée par Kūkai. Au fil des siècles, Ōkuboji a connu des incendies et des périodes difficiles, mais il a été reconstruit et a conservé son rôle de sanctuaire final du pèlerinage. C’est ici que les pèlerins viennent prier devant Yakushi Nyorai, le Bouddha de la médecine et de la guérison. La statue principale est conservée dans une partie intérieure du sanctuaire. Certains pèlerins déposent ici leur bâton de marche, parfois après plusieurs semaines de marche. Ce geste marque la fin du voyage et une forme de gratitude envers le chemin parcouru. Le pèlerinage traditionnel se réalise à pied, mais chaque personne peut vivre sa propre démarche. Certains marchent pendant des semaines, d’autres découvrent les temples en voiturE. L’essentiel est aussi dans les rencontres, les paysages et les histoires que l’on emporte avec soi.



Au 88e temple, le chemin s’achève, mais ce qu’il a changé en nous continue de marcher.
A SUIVRE…