24/ SHIKOKU L’Île Sacrée.

Au Japon, l’île de Shikoku abrite l’un des plus anciens et des plus célèbres pèlerinages bouddhistes du pays, un parcours de près de 1 200 à 1 400 kilomètres, selon l’itinéraire choisi, reliant 88 temples associés au moine Kūkai, connu sous le nom de Kōbō Daishi. Ce chemin n’est pas seulement une succession de temples. C’est une aventure spirituelle, une traversée de montagnes, de villages et de paysages côtiers, qui relie depuis des siècles la foi bouddhiste à la vie quotidienne des Japonais. Dans le temps de notre préparation au voyage, découvrir l’île de Shikoku s’est imposée à nous comme une évidence. Anciens marcheur(e)s sur les chemins de Compostelle, nous étions naturellement attirés par cette île japonaise, célèbre pour son pèlerinage des 88 temples, où spiritualité, histoire et paysages se mêlent au fil des chemins. A partir de la ville Takamatsu située tout au nord, rejoindre plusieurs temples remarquables, chacun possédant son histoire, ses particularités et son atmosphère. Sur notre journée de transition entre Onomichi, Imabari et Takamatsu faire une halte au temple Unpen-ji, le 66ᵉ des 88 temples du pèlerinage de Shikoku, qui détient la particularité d’être le plus élevé de tout le parcours, perché à environ 900 mètres d’altitude. Une première étape symbolique pour nous, anciens marcheurs, qui retrouvions ainsi l’esprit des chemins de pèlerinage, cette fois au cœur des montagnes japonaises.

 

AU-DESSUS DES NUAGES…

 

Le Unpen-ji est un lieu exceptionnel dans le pèlerinage des 88 temples de Shikoku. Perché à environ 911 mètres d’altitude, il est considéré comme le temple situé à la plus haute altitude du pèlerinage. Il se trouve sur le mont Unpenji, dans la chaîne montagneuse qui sépare les préfectures de Kagawa et de Tokushima. Son nom, que l’on peut traduire approximativement par « temple au-dessus des nuages », correspond parfaitement à son environnement, la montagne est fréquemment enveloppée de brume, et les nuages peuvent sembler flotter au-dessous du sanctuaire. Ce temple n’est pas seulement remarquable par son altitude. Il possède une histoire de plus de douze siècles, une place particulière dans le pèlerinage et un ensemble de statues qui lui donnent une atmosphère unique.

 

 

 

 

 

L’histoire d’Unpen-ji commence en 789, lorsque Kōbō Daishi âgé de 16 ans, gravit cette montagne. Il serait venu chercher des matériaux destinés à la construction du temple Zentsū-ji le 75ᵉ sanctuaire du pèlerinage. Touché par le caractère sacré de la montagne, il aurait décidé d’y établir un temple. Il y serait ensuite retourné à deux reprises, en 807 puis en 818. Lors de cette dernière visite, sur ordre de l’empereur Saga, il aurait sculpté l’image sacrée de Kannon aux mille bras, qui demeure la divinité principale du sanctuaire. Cette statue est aujourd’hui considérée comme un bien culturel important du Japon. Au fil des siècles, Unpen-ji devient un centre important d’étude et de formation religieuse. Des moines venus de différentes parties de Shikoku s’y installent pour étudier et pratiquer. Le temple acquiert même le surnom de « Kōya de Shikoku », en référence au grand centre bouddhique du mont Kōya. Pendant des siècles, rejoindre Unpen-ji représentait l’une des difficultés majeures du pèlerinage. Les chemins escarpés, les pentes glissantes et les conditions météorologiques pouvaient rendre l’ascension particulièrement éprouvante. Ces passages difficiles étaient surnommés henro korogashi, expression japonaise que l’on peut traduire par « là où les pèlerins roulent » une manière imagée d’évoquer les risques de chute sur les sentiers abrupts. Pour les pèlerins qui parcourent encore aujourd’hui les 1 200 kilomètres environ du circuit, ce temple représente une étape symbolique car après les efforts de la montée, on atteint un sanctuaire où la montagne, le silence et la spiritualité occupent toute la place. L’accès est désormais beaucoup plus facile grâce au téléphérique, mais les marcheurs peuvent toujours emprunter les anciens sentiers.

 

 

 

 

 

 

C’est probablement l’un des spectacles les plus étonnants du temple avec ses 500 statues des Rakan, les disciples de Bouddha. Réparties dans l’enceinte du sanctuaire, ces statues de pierre représentent des personnages aux visages, aux expressions et aux attitudes très différents. Certaines semblent sourire, d’autres méditer, s’étonner ou contempler les visiteurs. Leur présence donne l’impression d’être entouré d’une assemblée silencieuse. Une tradition locale invite même chacun à chercher, parmi ces visages, celui qui lui ressemble ou qui lui rappelle un proche. Cette multitude de figures humaines apporte une dimension très particulière au lieu. Au-delà de la doctrine religieuse, elle évoque la diversité des caractères, des émotions et des chemins de vie.

 

 

 

 

 

 

Unpen-ji se trouve administrativement dans la préfecture de Tokushima, mais, dans l’organisation du pèlerinage, il constitue le premier temple de l’ancienne province de Sanuki, correspondant aujourd’hui à la préfecture de Kagawa. Il joue ainsi traditionnellement le rôle d’un sekisho-ji, un temple-frontière, une sorte de porte d’entrée symbolique vers Sanuki. Cette situation rappelle que le pèlerinage des 88 temples ne suit pas simplement les frontières administratives modernes. Il s’est construit au fil des siècles autour de traditions religieuses, de chemins anciens et de territoires historiques.

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, on peut rejoindre le sanctuaire grâce au téléphérique d’Unpen-ji, une installation impressionnante…Longueur – 2 594 mètres / Dénivelé – 657 mètres / Durée de la montée 7 minutes / Capacité de la cabine – 101 personnes. Il permet de franchir rapidement la montagne et offre, lorsque la visibilité est bonne, de magnifiques panoramas sur la plaine de Sanuki et la mer intérieure de Seto. A proximité se trouve également le parc sommital d’Unpenji, côté Kagawa, connu notamment pour sa balançoire suspendue dans le paysage, surnommée la « balançoire du ciel ». Le contraste est saisissant, d’un côté, un sanctuaire vieux de plus de 1 200 ans, marqué par la tradition et le recueillement, de l’autre, un aménagement contemporain qui attire les visiteurs venus profiter des vues et photographier les montagnes.

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE DU CIRCUIT DES 88 TEMPLES…

 

 

 

 

Kūkai naît en 774 dans la province de Sanuki. Très tôt attiré par les études religieuses, il devient moine bouddhiste et part en Chine en 804, où il étudie le bouddhisme ésotérique. De retour au Japon, il fonde l’école bouddhiste Shingon, au principal centre spirituel est le mont Kōya. La tradition raconte que Kūkai a parcouru les montagnes et les chemins de Shikoku pour méditer, pratiquer des ascèses et rechercher l’éveil spirituel. Il aurait fréquenté plusieurs lieux qui deviendront ensuite des étapes du pèlerinage. Kūkai n’a pas établi le circuit des 88 temples tel qu’on le connaît aujourd’hui. Son association avec les différents sanctuaires s’est construite progressivement, au fil des siècles, autour de sa mémoire et de la tradition religieuse. Pour les pèlerins, toutefois, Kūkai n’est pas simplement un personnage historique, il demeure un guide spirituel toujours présent sur le chemin.

 

 

 

 

Le pèlerinage s’est constitué progressivement à partir du Moyen Âge. Des moines itinérants, des ascètes et des fidèles parcouraient déjà les montagnes de Shikoku, à la recherche de lieux de retraite, de méditation et de purification. Au fil du temps, différents temples ont été associés à Kūkai et à ses enseignements. Le parcours organisé autour de 88 étapes s’est affirmé progressivement, notamment durant la période Edo, entre le XVIIe et le XIXe siècle. À cette époque, les déplacements restaient difficiles et dangereux. Les pèlerins marchaient sur des chemins de montagne, traversaient des rivières et dormaient parfois dans des abris rudimentaires. Beaucoup voyageaient seuls, vêtus de blanc, couleur symbolisant notamment la pureté et le détachement. Le pèlerinage était alors à la fois une démarche religieuse, une épreuve physique et une manière de s’éloigner temporairement de sa vie ordinaire. Les 88 temples sont répartis dans les quatre provinces historiques de Shikoku. Cette interprétation symbolique en quatre étapes est aujourd’hui souvent utilisée pour raconter le sens du pèlerinage…

 

Tokushima/ Les 23 premiers temples, traditionnellement associés à l’éveil.

Kōchi/ Les 16 suivants, associés à l’ascèse et à la discipline.

Ehime/ Les 26 suivants, associés à l’accomplissement spirituel.

Kagawa/ Les 23 derniers, associés à l’entrée dans le nirvana.

 

 

 

 

 

 

 

C’est durant la période Edo (1603–1868) que le pèlerinage prend son essor auprès de la population. En 1653, un récit de voyage décrit déjà le parcours. Puis, en 1687, un moine itinérant nommé Shinnen publie un guide qui décrit les 88 étapes, les numérote et aide les voyageurs à organiser leur route. Cette publication contribue fortement à fixer le circuit connu aujourd’hui. Les pèlerins ne sont plus seulement des religieux. On rencontre des paysans, des artisans, des commerçants et des personnes venues prier pour un proche malade, honorer un défunt ou demander une vie meilleure. Pour certains, le voyage représente aussi une forme de liberté…Pendant plusieurs semaines, ils quittent leur foyer et découvrent une autre partie du Japon. Une tradition remarquable se développe alors avec l’osettai, l’hospitalité offerte aux pèlerins. Les habitants leur donnent parfois de l’eau, de la nourriture, un peu d’argent ou un endroit où se reposer. Ce geste est considéré comme une manière de participer eux-mêmes au pèlerinage et de manifester leur respect envers Kōbō Daishi. Le chiffre 88 est devenu indissociable du pèlerinage, mais son origine précise n’est pas établie avec certitude.

 

Une explication traditionnelle le relie aux 88 passions ou désirs terrestres qui, selon certaines interprétations bouddhistes, troublent l’esprit humain et l’empêchent d’accéder à la sagesse. Visiter les 88 temples symbolise alors un cheminement intérieur, étape après étape, le pèlerin cherche à se libérer de ses attachements, à mieux comprendre sa vie et à progresser vers une forme d’apaisement. Le circuit ne mène donc pas à un sanctuaire unique où tout s’achèverait. C’est le parcours dans son ensemble qui constitue l’expérience spirituelle.

 

 

 

 

Aujourd’hui, le pèlerinage demeure vivant, mais les façons de le parcourir ont changé. À pied, la forme la plus proche de la tradition. Il faut généralement 40 à 60 jours pour accomplir l’ensemble du parcours, selon le rythme et les détours. En voiture, une solution très répandue pour visiter les temples éloignés ou situés en montagne. À vélo ou en transports publics sont des possibilités adaptées à ceux qui souhaitent découvrir une partie du circuit ou bien par étapes…Certains Japonais reviennent plusieurs fois au cours de leur vie plutôt que de tout faire en une seule fois. Il n’existe pas de règle imposant de visiter les temples dans l’ordre, ni d’obligation de parcourir tout le circuit. Les motivations sont multiples…Foi, deuil, recherche de sérénité, défi personnel, découverte culturelle ou simple amour de la marche. La tenue traditionnelle reste reconnaissable avec vêtement blanc, chapeau de paille et bâton de marche. Mais elle n’est pas obligatoire. Un autre aspect important est que les 88 temples ne sont pas tous rattachés à une seule école bouddhiste. La majorité sont associés au Shingon, mais le circuit rassemble aussi des temples d’autres traditions. Cette diversité reflète la richesse religieuse du Japon. Il existe une expression qui résume magnifiquement l’esprit du pèlerinage…« Dōgyō Ninin », que l’on peut traduire par « deux compagnons cheminent ensemble ». Ces deux compagnons sont le pèlerin et Kōbō Daishi.

 

 

Même lorsqu’il marche seul, le pèlerin considère qu’il n’est jamais tout à fait seul, le maître spirituel l’accompagne symboliquement tout au long de son voyage. Le bâton de marche traditionnel, le kongōzue, représente cette présence. Il est traité avec respect, car il symbolise aussi le soutien du maître pendant les moments difficiles. C’est une idée profondément japonaise, le chemin importe autant que la destination, et l’effort physique devient une occasion de transformation intérieure. Le défi actuel est de préserver les anciens chemins, les petits temples et les traditions d’accueil dans une société où les villages vieillissent et où la population rurale diminue. Le pèlerinage a été reconnu en 2015 comme un patrimoine du Japon au titre de l’initiative des « Japan Heritage Stories ». Cette reconnaissance valorise non seulement les temples, mais également les paysages, les chemins historiques et la culture de l’hospitalité qui les relie. Il attire aussi des visiteurs étrangers qui viennent marcher, découvrir le bouddhisme ou simplement prendre le temps de vivre autrement. Les moyens modernes facilitent l’accès, mais certaines portions restent exigeantes aec des sentiers escarpés, escaliers interminables, passages forestiers et temples perchés dans la montagne. Le pèlerinage demeure ainsi un trait d’union entre un Japon ancien et un Japon contemporain.

 

 

 

 

 

Sur les chemins de Shikoku, on ne traverse pas qu’une île, on traverse douze siècles de foi, de courage et d’hospitalité. Les 88 temples ne sont pas 88 destinations, mais les étapes d’un même voyage, celui qui conduit l’homme à la rencontre de lui-même.

 

 

A SUIVRE…