Pendant des siècles, la mer de Seto a séparé les îles tout en les nourrissant. Il aura fallu un demi-siècle en projets, études et chantiers pour que le rêve d’un lien permanent devienne réalité. Aujourd’hui, nous franchissons ces ponts les uns après les autres, émerveillés par leur élégance et leur démesure et la prouesse technique et autour de nous, la beauté intacte de la mer intérieure.


Entre Onomichi, sur l’île principale de Honshū, et Imabari, sur l’île de Shikoku, s’étire l’un des plus beaux itinéraires maritimes du Japon, la Shimanami Kaidō, une route d’environ 60 kilomètres qui franchit la mer intérieure de Seto en reliant plusieurs îles par une succession de ponts monumentaux. Derrière ces paysages paisibles se cache pourtant une histoire considérable, celle d’un Japon qui a voulu rapprocher ses îles, vaincre les contraintes de la mer et transformer un archipel fragmenté en un territoire mieux connecté. Avant les ponts…Pendant des siècles, la mer intérieure de Seto a été l’une des grandes voies de circulation du Japon. Protégées en partie des vagues du Pacifique, ses eaux reliaient les ports, les villages de pêcheurs, les villes marchandes et les grandes routes maritimes du pays. Les îles vivaient largement de la pêche, de l’agriculture, du transport maritime et du commerce local. Les agrumes, notamment les mandarines et les citrons, ont aussi marqué l’économie de plusieurs de ces îles. Mais la mer qui faisait leur richesse constituait également une séparation. Pour aller d’une île à l’autre, il fallait utiliser des bateaux, composer avec les horaires, la météo et les marées, et parfois effectuer de longs détours. Au XXe siècle, avec la croissance économique japonaise et l’explosion de la circulation automobile, une question s’est imposée, comment assurer des liaisons terrestres fiables entre les grandes îles de l’archipel ?
Le Japon allait y répondre par des projets de ponts
parmi les plus ambitieux au monde.




Les ponts de la Shimanami Kaidō
l’histoire d’un extraordinaire trait d’union entre Honshū et Shikoku
En 1954, Shigemasa Sunada, un parlementaire originaire d’Imabari, défend l’idée d’une liaison permanente entre Onomichi et Imabari. Son ambition est de mettre fin à l’isolement relatif des îles et de faciliter les déplacements des habitants, le transport des marchandises et les échanges économiques. Un événement dramatique renforce cette volonté, en 1955, le naufrage du ferry Shiun Maru, dans la région de la mer intérieure, provoque la mort de 168 personnes. Cette catastrophe, survenue sur une autre liaison maritime de la région, contribue à relancer les revendications en faveur de liaisons terrestres plus sûres entre les grandes îles japonaises. Les études géologiques, économiques et techniques se développent à la fin des années 1950. Il faut déterminer où implanter les ponts, comment les fondations pourront résister aux courants et aux mouvements du sol, et comment préserver la navigation dans une mer très fréquentée.En 1970, le Japon crée l’organisme chargé de coordonner les grands ouvrages reliant Honshū et Shikoku. Mais le choc pétrolier de 1973 ralentit les ambitions et reporte plusieurs travaux. La Shimanami Kaidō n’est que l’une des trois grandes liaisons entre les deux îles principales…
1988/ La route de Seto Ōhashi, elle relie la région d’Okayama à celle de Kagawa, avec une particularité spectaculaire par une infrastructure à deux niveaux, accueillant la route en haut et les trains en bas.
1998/ La route de Kobe–Naruto, elle passe par le pont Akashi Kaikyō, puis par l’île d’Awaji et les ponts de la région de Naruto.
1999/ La route Onomichi–Imabari, elle serpente entre les îles de la mer intérieure et permet de s’arrêter dans des villages, des ports et des paysages insulaires.
Ces trois itinéraires ont permis de transformer profondément les communications entre Honshū et Shikoku. La Shimanami Kaidō se distingue notamment par son rapport étroit aux îles traversées et par les possibilités offertes aux cyclistes et aux piétons. La Shimanami Kaidō est souvent présentée comme une route de 60 kilomètres environ. Selon le point de départ et le tracé retenu, les itinéraires touristiques et cyclables peuvent approcher les 70 kilomètres. Elle passe par six îles principales entre Onomichi et Imabari et comprend neuf grands ouvrages de franchissement si l’on compte les différents ponts de la liaison.



1. Le pont Shin-Onomichi ouvert en 1999/ Pont à haubans, c’est l’un des ouvrages qui marquent l’entrée dans cet univers de ponts. Ses câbles obliques relient directement le tablier à de hauts pylônes. Il permet le passage des automobiles entre Onomichi et Mukaishima. Ce premier franchissement annonce déjà le changement d’échelle, la ville portuaire laisse place à un paysage où la route devient une succession de traversées maritimes.
2. Le pont d’Innoshima ouvert en 1983/ Pont suspendu, il relie Mukaishima à Innoshima. Son tablier est suspendu à de grands câbles porteurs, eux-mêmes soutenus par des pylônes. Il fait partie des ouvrages pionniers de la liaison. Sa construction a montré qu’il était possible de franchir des détroits importants tout en maintenant la navigation maritime en dessous.
3. Le pont d’Ikuchi ouvert en 1991/ Pont à haubans, relie Innoshima à Ikuchijima. Aarchitecture différente du pont suspendu car les câbles partent des pylônes pour soutenir directement le tablier. La traversée conduit vers une île connue pour ses agrumes, ses paysages lumineux et la ville de Setoda. Ici, l’infrastructure moderne se mêle à une vie insulaire toujours bien présente.



4. Le pont de Tatara ouvert en 1999/ Pont à haubans, c‘est l’un des ouvrages les plus célèbres de l’itinéraire. Ses deux grands pylônes et ses câbles rayonnants dessinent une silhouette presque graphique au-dessus de la mer. À son ouverture, sa portée principale de 890 mètres en faisait le plus long pont à haubans du monde. Il a conservé ce record jusqu’en 2008. Il incarne la maîtrise japonaise des grandes structures par la légèreté apparente du dessin dissimule une immense complexité de calcul, de construction et de contrôle des efforts.
5. Le pont d’Ōmishima ouvert en 1979/ Pont en arc, c’est l’un des premiers grands ouvrages achevés sur cette liaison. Contrairement aux ponts suspendus, il repose sur une structure en arc qui transmet les efforts vers ses appuis. Sa silhouette est plus compacte et plus classique, mais son importance historique est majeure car il témoigne des premières étapes concrètes d’un projet qui allait durer plusieurs décennies.
6. Les ponts de Hakata et d’Ōshima / Hakata – 1988 · Ōshima – 1983…Deux ponts distincts, qui franchissent les bras de mer entre Hakatajima, Michikajima et Ōshima. Ils illustrent le principe de la Shimanami Kaidō, plutôt que de construire un unique pont gigantesque entre les deux grandes îles, les ingénieurs ont relié successivement les îles intermédiaires.


7. Les ponts de Kurushima Kaikyō ouverts en 1999/ Trois ponts suspendus successifs. Le grand final, à l’approche d’Imabari. Trois ponts suspendus enchaînés franchissent le détroit de Kurushima, réputé pour ses courants de marée puissants. L’ensemble mesure 4 kms. Ses six grands pylônes se succèdent à l’horizon, tandis que les câbles dessinent de longues courbes au-dessus de l’eau. L’ouvrage est particulièrement remarquable parce qu’il fallait composer avec les courants, les vents, les navires et les exigences sismiques. La mer n’est pas ici un simple décor, elle constitue l’une des principales contraintes de l’ingénierie. Ce dernier franchissement symbolise l’aboutissement du voyage, après avoir sauté d’île en île, la route rejoint enfin Shikoku.
Le décompte des ponts varie selon que l’on parle des grands ouvrages de l’autoroute, de tous les franchissements de la liaison ou du tracé cyclable. Les noms ci-dessus désignent les principaux ensembles et ouvrages du parcours. Construire un pont au-dessus de la mer intérieure de Seto ne consiste pas simplement à tendre une route entre deux rives. Les ingénieurs ont dû résoudre plusieurs problèmes majeurs. Les courants marins…Certains détroits connaissent des courants de marée très puissants, qui rendent les travaux en mer difficiles et imposent de préserver le passage des navires. Les typhons et les vents…Les tabliers doivent résister à des vents violents tout en limitant les oscillations. Les séismes…Le Japon se trouve dans une région fortement sismique. Les ponts doivent pouvoir supporter les mouvements du sol et absorber une partie des déformations. La corrosion…L’air salin attaque les structures métalliques. Les câbles, les ancrages et les pièces en acier nécessitent une protection et un entretien rigoureux. La navigation…Les détroits sont des voies de transport actives. Les ponts doivent offrir une hauteur suffisante et éviter de gêner le trafic maritime.
Les solutions ne sont pas identiques d’un ouvrage à l’autre. Ponts suspendus, ponts à haubans et ponts en arc répondent à des contraintes différentes. C’est aussi ce qui rend votre parcours si intéressant car il ne s’agit pas d’une répétition de ponts identiques, mais d’une succession de réponses architecturales à un même défi.

Le 1er mai 1999 marque l’aboutissement du projet, la Shimanami Kaidō ouvre dans son ensemble à la circulation. Les derniers ouvrages, dont le pont de Tatara et les ponts de Kurushima Kaikyō, permettent enfin de relier Onomichi à Imabari par une route continue. C’est près de 45 ans entre les premières initiatives et l’ouverture complète, et 24 ans entre le début des travaux sur les premiers grands ouvrages et l’achèvement de l’ensemble. La conséquence est considérable. Les habitants disposent d’une liaison routière permanente, les entreprises peuvent acheminer leurs marchandises plus facilement, les déplacements vers les hôpitaux, les écoles et les villes voisines deviennent plus simples. Mais il y a aussi un revers, certaines liaisons par ferry perdent de leur importance et les îles doivent s’adapter à une nouvelle organisation économique. Les ponts rapprochent les territoires, sans effacer pour autant les difficultés liées au vieillissement de la population et au déclin de certaines activités insulaires. À l’origine, l’objectif principal était de faciliter les transports. Pourtant, la Shimanami Kaidō a progressivement acquis une autre dimension car elle est devenue l’une des grandes destinations cyclables du Japon.
Des aménagements permettent aux cyclistes de rejoindre les ponts par des voies d’accès spécifiques et de traverser les îles en empruntant les routes locales. Le parcours offre des panoramas sur la mer intérieure, des ports de pêche, des plantations d’agrumes et des villages à l’écart des grandes métropoles. En 2019, la route a été désignée parmi les itinéraires cyclables nationaux japonais. Elle attire désormais des voyageurs du monde entier. Les ponts ne sont pas seulement des ouvrages à admirer depuis la route, ils ouvrent l’accès à des paysages, des lieux de mémoire et des créations humaines que l’on n’aurait pas découverts aussi facilement autrefois. Avant 1999, les habitants devaient souvent organiser leurs déplacements autour des ferries. Après l’ouverture, ils ont pu circuler par la route, transporter des marchandises plus aisément et rejoindre les centres urbains sans dépendre systématiquement des horaires maritimes. L’impact ne se mesure pas seulement en kilomètres gagnés. Il se traduit aussi par une nouvelle relation entre les îles et le continent japonais. Les ponts ont favorisé le tourisme, les circuits à vélo, les visites culturelles et la découverte de spécialités locales. Ils ont aussi rendu ces paysages accessibles aux voyageurs qui, comme vous, peuvent maintenant passer d’une île à l’autre au cours d’une même journée. En même temps, les îles restent des territoires vivants, avec leurs ports, leurs temples, leurs traditions et leurs problèmes démographiques. Une route moderne ne suffit pas à faire disparaître les défis économiques d’une communauté insulaire.



La Shimanami Kaidō raconte quelque chose de profondément japonais, la volonté de surmonter les contraintes de la nature par la patience, la technique et le travail collectif. Pendant des siècles, la mer intérieure de Seto a séparé les communautés tout en les faisant vivre. Aujourd’hui, les ponts la traversent sans en effacer la beauté. Ils permettent de passer au-dessus de l’eau tout en continuant à voir les bateaux, les îles et les montagnes qui composent ce paysage exceptionnel. Cette route si attachante ne cherche pas à faire oublier la mer. Elle la met en scène, elle la révèle, et elle transforme chaque traversée en un moment de contemplation.
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Un pont ne rapproche pas seulement deux rives.
Il rapproche des histoires, des vies et des horizons.
A SUIVRE…