Lundi 19 octobre — De Onomichi à Omishima / Étape Une – Notre projet de rejoindre l’île de Shikoku à vélo en deux jours est finalement abandonné. La météo incertaine, qui devrait nous réserver son lot de surprises au fil de la journée, et surtout l’impossibilité de trouver des vélos adaptés au transport d’une partie de nos bagages ont raison de notre enthousiasme. Depuis la France, tout semblait pourtant possible ! Mais sur le terrain, nous découvrons une autre réalité…Les loueurs proposent des vélos à la journée, avec un retour obligatoire au point de départ, à Onomichi. Quant à la location d’une voiture, elle se révèle tout aussi compliquée. Les loueurs japonais ne semblent décidément pas disposés à nous confier un véhicule ! Ce matin, nous prenons donc le train pour Fukuyama, à une vingtaine de minutes de là, avec l’espoir de trouver enfin une société qui acceptera de nous louer une voiture. Après plusieurs refus essuyés aux abords de la gare, nous finissons, à notre grand soulagement, par trouver une solution pour six jours de location et 400 €, assurances comprises. Enfin reprendre notre marche en avant !





Entreprendre la traversée des îles et des ponts qui nous mènera jusqu’à Shikoku, avec une halte d’une nuit sur la troisième île, Omishima. La route vers Shikoku est de nouveau ouverte devant nous. Après plusieurs arrêts, à chaque fois en quittant l’axe principal pour nous rapprocher des points de vue, nous prenons le temps, sur les trois premières îles, de photographier les ponts, d’en admirer les lignes et de mesurer l’incroyable prouesse technique qu’ils représentent. Entre la mer, les îlots et les immenses structures métalliques, les paysages sont à couper le souffle.





Pour une fois, nous dormons dans une véritable maison traditionnelle japonaise, conçue pour accueillir une trentaine de personnes. Mais ce soir, nous en serons les seuls occupants. Une expérience qui s’annonce aussi dépaysante qu’authentique. Après les explications d’usage pour notre séjour d’une nuit, notre hôte nous recommande un restaurant pour le dîner. Les japonais mange tôt alors à 18 heures, il est temps de partir découvrir les saveurs locales ! Après les complications de la journée, nous pouvons enfin souffler…Demain sera un autre jour…





Troisième île et dernière de la journeé pour partir découvrir un temple que je qualifierais volontiers de baroque, tant il mélange les cultures, les styles et les époques, dans une accumulation aussi surprenante qu’inattendue. La visite commence par un parcours dans une grotte que l’on pourrait presque qualifier de grotte des horreurs ! Une première pour nous, dans une atmosphère étrange et parfois déroutante. Puis, tout en haut, nous découvrons un musée à ciel ouvert entièrement habillé de marbre blanc. Le spectacle est tout simplement délirant, presque irréel dans ce paysage japonais. On ne sait plus très bien où l’on se trouve, tant l’ensemble semble emprunter à des univers différents. Pourtant, derrière cette réalisation hors norme, il y a la démarche personnelle d’un homme et la vision de son créateur. Un projet singulier, né d’une volonté individuelle, qui donne à ce lieu toute sa démesure et son originalité. Ce sera notre seul véritable arrêt de la journée, en dehors des ponts, mais quel arrêt ! Une découverte totalement inattendue, qui restera sans doute l’un des moments les plus étonnants de notre traversée des îles.
Retour en arrière…



L’histoire de ce temple est particulièrement touchante, car elle est liée à la piété filiale, c’est-à-dire au respect et à la gratitude d’un enfant envers sa mère. Son fondateur, Kōzō Kōsanji, était un industriel japonais qui avait fait fortune grâce à son savoir-faire technique, notamment dans les techniques de soudage des métaux. Dans sa jeunesse, il avait travaillé dans le secteur des gaz industriels, développé au Japon avec la participation d’une entreprise française, Air Liquide. En 1934, sa mère meurt. Profondément marqué par cette disparition, Kōzō décide de consacrer une partie de sa vie à lui rendre hommage. Il devient lui-même moine bouddhiste et entreprend la construction d’un temple familial en mémoire de sa mère. Les travaux commencent en 1936 et se poursuivent pendant plus de trente ans. Le complexe est donc relativement récent à l’échelle de l’histoire japonaise, malgré son apparence traditionnelle. Hill of Hope n’est pas uniquement un jardin de sculptures abstraites. Il mêle des références bouddhistes, des figures animales, des éléments architecturaux et des formes inspirées par la nature. Le marbre blanc joue le rôle de fil conducteur car il unifie les œuvres les plus différentes et les transforme en un seul paysage. Le visiteur passe ainsi du chemin à la sculpture, de la sculpture à la contemplation, puis de la contemplation à la vue sur la mer.










Le Kōsanji. Un temple construit par amour pour une mère sur l’île d’Ikuchijima
Kōzō Kōsanji voulait rassembler dans un même lieu la beauté de grands monuments religieux et architecturaux du Japon. Il fit construire des bâtiments inspirés de sanctuaires et de temples célèbres…Le pavillon du Phénix du temple Byōdō-in / La porte Yōmeimon du sanctuaire Nikkō Tōshō-gū / Des éléments architecturaux inspirés d’autres grands édifices religieux japonais. Il ne s’agissait donc pas simplement de reproduire un temple ancien. Le fondateur souhaitait créer un ensemble artistique et spirituel dédié à sa mère.
Kōzō Kōsanji était un industriel, un inventeur et un moine bouddhiste japonais. Son parcours est remarquable, parti d’un emploi modeste dans l’industrie, il est devenu un entrepreneur prospère avant de consacrer une grande partie de sa vie à construire un temple en mémoire de sa mère. Il est né le 2 décembre 1891. Adolescent, il entre dans le secteur industriel à Osaka, au Japon, où il se forme aux techniques de soudage à l’oxygène et à l’acétylène. À seulement 16 ans, il commence par des tâches modestes, puis devient apprenti et enfin salarié qualifié. Il apprend son métier auprès de spécialistes français, notamment Royer et Séguy, associés au développement des techniques de soudage dans l’entreprise japonaise liée à Air Liquide. Cette formation technique constitue le fondement de sa future réussite industrielle. Sa carrière industrielle se développe en plusieurs étapes importantes…1912/ Ouvre un atelier de fabrication de pièces et de tubes métalliques à Nogata. 1921/ Crée une entreprise de fabrication de tubes en acier et en devient le dirigeant technique…1923/ S’installe à Osaka et poursuit le développement de ses activités industrielles…1926/ Fonde la manufacture Toyo Keidai Kokan, dont il devient président et ingénieur en chef et développe des méthodes de soudage pour fabriquer des tubes en acier de grand diamètre. Ses innovations et ses brevets lui permettent d’obtenir des commandes dans différents secteurs, notamment les canalisations d’assainissement et la construction navale. Il est ainsi reconnu comme un pionnier japonais du soudage industriel.







En juin 1934, sa mère, Yatsu Kanemoto, décède à l’âge de 69 ans. Cette disparition marque profondément sa vie. Kōzō décide alors de quitter progressivement sa carrière de grand industriel pour se consacrer au bouddhisme. Le 19 mai 1935, il reçoit l’ordination dans l’école Jōdo Shinshū Honganji-ha et adopte le nom religieux de Kōsanji. Son projet est de remercier sa mère pour les soins et l’amour qu’elle lui a donnés, et de lui dédier un temple familial. En 1936, il lance la construction du temple Kōsan-ji sur l’île d’Ikuchijima, dans la préfecture de Hiroshima. Il ne se contente pas de construire un lieu de prière. Il finance un vaste ensemble architectural inspiré de plusieurs monuments célèbres du Japon, avec des salles, des pagodes, des portes monumentales et des collections artistiques. Les travaux se poursuivent pendant plus de trente ans. En parallèle, il développe des projets éducatifs et culturels, notamment une école secondaire privée qui sera transférée à la préfecture en 1948. Le musée Kōsan-ji ouvre en 1953. Kōzō Kōsanji meurt le 25 octobre 1970, à l’âge de 78 ans. Il laisse derrière lui un complexe religieux et culturel qui témoigne à la fois de sa réussite industrielle, de son intérêt pour l’art et de son attachement à sa mère. Son héritage se résume en trois grandes contributions…Industrielle, car il a participé au développement des techniques de soudage et de fabrication de tubes en acier au Japon. Religieuse, pour avoir fondé le temple Kōsan-ji et choisi de devenir moine après le décès de sa mère. Culturelle et éducative, avec la création d’un ensemble architectural et un musée qui conservent des œuvres d’art japonaises, ainsi que soutenu le développement de l’enseignement local.
Ce qui rend son parcours particulier, c’est qu’il n’a pas commencé comme religieux, il a d’abord construit sa fortune grâce à l’industrie et à l’innovation technique, avant de consacrer une grande partie de ses ressources et de sa vie à un projet spirituel inspiré par la gratitude envers sa mère. Ce qui est encore particulier c’est de ne pas avoir trouvé une seule photo de lui…Certainement un être plus complexe que raconté lorsque l’on s’arrête devant les images qui défilent dans une grotte très longue et très sombre…Tout le raffinement et le savoir vivre de l’Asie…




















Le musée Kosanji répertorie onze éléments dans son jardin. Plusieurs sont inspirés des Douze Dévas protecteurs du bouddhisme, des divinités associées à la protection des directions et des forces naturelles. Voici leurs noms et leur signification, selon les explications officielles du musée. La Tour de la Lumière…C’est le monument emblématique situé au sommet. Il est associé à Nitten, le dieu solaire, dont la lumière représente l’espoir. Le musée évoque également un geste de prière en direction du soleil qui se couche à l’ouest. Le siège du calme et de la force…Cet espace est associé à Bonten (Brahmā), protecteur du monde supérieur, et à Chiten, la divinité terrestre. Il représente le point de rencontre de leurs énergies. La Tour du Lion blanc…Elle est liée à Rasetsuten, une divinité protectrice représentée chevauchant un lion. La scène de la tortue…Cette œuvre est associée à Suiten, la divinité de l’eau, représentée sur une grande tortue. Les quatre saisons du vent…L’œuvre est associée à Fūten, la divinité du vent, gardienne du nord-ouest. Elle prend la forme de panneaux de pierre évoquant un paravent. Le petit jardin de l’éléphant blanc…Ce jardin fait référence à Taishakuten, ou Indra, protecteur de l’est, traditionnellement associé à l’éléphant. Le rempart du sud…Ce rempart est associé à Enmaten, la divinité protectrice du sud. Le jardin des deux démons...Il est associé à Bishamonten, protecteur du nord, et aux figures des amakijami ou ama-no-jaku, des esprits traditionnellement récalcitrants. Le chat céleste…Ce chat est associé à Gatten, la divinité de la Lune. Le chemin de la brise légère…Ce chemin est associé à Ishanaten, protecteur du nord-est. La flamme venue du futur…Cette sculpture est liée à Katen, la divinité du feu, protecteur du sud-est.





Le soleil n’est pas au rendez vous…Une œuvre d’art à ciel ouvert sans tout son éclat et sa puissance en l’absence du soleil, dans laquelle la pierre, les formes abstraites, la lumière et le paysage ont tous une signification. Le sculpteur japonais Kazuto Kuetani l’a conçu pour exprimer notamment l’amour maternel, la gratitude et l’harmonie entre l’être humain et la nature. Le site utilise environ 3 000 à 5 000 tonnes de marbre blanc italien, selon les estimations. Kazuto Kuetani est un sculpteur japonais qui travaille avec le marbre italien depuis la fin des années 1960. Le projet du Hill of Hope a été développé en collaboration avec le temple Kosanji, dont l’histoire est liée à l’amour d’un fils pour sa mère. Le temple Kosanji a été fondé en 1936 par le révérend Koso, en mémoire de sa mère. Le Hill of Hope prolonge cette histoire en transformant le thème de l’amour maternel en un paysage sculptural. L’objectif de Kuetani était de créer un espace où trois éléments puissent coexister…L’être humain, qui se promène, observe et ressent / La sculpture, qui exprime des idées sans forcément représenter des objets reconnaissables / La nature, qui apporte le ciel, le vent, la lumière et les vues sur la mer intérieure de Seto. Le but est donc de faire ressentir la paix, la gratitude envers la nature et une forme d’espoir, plutôt que de simplement visiter un monument religieux.

Le jardin s’étend sur plus de 5 000 m². Ses différentes parties forment un parcours…On avance dans un paysage blanc, on découvre des sculptures, puis on arrive vers les formes monumentales du sommet. Toutes les sculptures n’ont pas une signification officielle unique. Le chemin et les escaliers en marbre…Ils permettent de monter progressivement vers les parties les plus élevées du jardin. Les marches, les paliers et les changements de niveau font partie intégrante de l’œuvre, le visiteur ne regarde pas seulement une sculpture, il la découvre en marchant. La Tour de l’Espoir…Cette sculpture monumentale est l’un des points de repère du jardin. Sa verticalité attire le regard vers le ciel et marque l’importance du sommet. La grande sculpture en forme de porte…Au sommet, une sculpture monumentale associe des formes verticales qui se rejoignent en hauteur, tout en laissant une ouverture. Elle peut faire penser à une porte, un passage ou un portail. Il ne faut toutefois pas la confondre avec une porte de sanctuaire bouddhiste traditionnelle il s’agit d’une sculpture contemporaine.
Certaines formes sont courbes, irrégulières comme façonnées par le vent. D’autres ressemblent à des blocs bruts ou à des colonnes fragmentées. Kuetani ne cherche pas à reproduire fidèlement un être humain ou un objet. Il joue avec le mouvement, les volumes et les contrastes pour que chacun puisse imaginer quelque chose de différent. Certaines sculptures paraissent douces et fluides, d’autres sont massives et puissantes. Leur opposition rappelle la diversité des formes naturelles et des émotions humaines.

Les sols, les murs, les rebords et les éléments sur lesquels on peut s’asseoir sont également conçus comme des parties de la sculpture globale. ils relient les grands monuments et permettent au visiteur de s’arrêter, de toucher la pierre et de regarder le paysage. C’est une caractéristique essentielle du projet, l’art ne se limite pas aux statues, il englobe tout l’environnement. Depuis les parties hautes, on peut voir les montagnes, la végétation et, par temps clair, la mer intérieure de Seto et ses îles. Le contraste entre le blanc du marbre, le bleu du ciel et de la mer, et le vert des montagnes donne l’impression que les sculptures appartiennent au paysage. Pour Kuetani, l’objectif était justement de faire en sorte que la sculpture et la nature se répondent au lieu de s’opposer. Le matériau est fondamental, sans ce marbre particulier, le Hill of Hope n’aurait pas du tout la même apparence. Le jardin est réalisé avec du marbre de Carrare, extrait dans la région de Carrare, en Toscane, en Italie. Le sculpteur y possède son atelier et les blocs sont acheminés par bateau jusqu’au Japon. Le marbre réfléchit la lumière du soleil et rend les formes très visibles. Selon l’heure et la météo, les ombres changent et révèlent de nouveaux volumes.
La blancheur peut aussi évoquer la pureté, la paix et un nouveau départ. Le marbre est une roche métamorphique composée principalement de calcite. Il peut être taillé, poli et sculpté avec précision. Sa masse et sa présence minérale donnent aux monuments un aspect solide et intemporel. Le matériau permet de créer des courbes, des ouvertures, des surfaces lisses et des volumes irréguliers. Kuetani peut ainsi faire dialoguer des formes géométriques très construites et des formes qui semblent naturelles. La pierre blanche peut faire penser à la sérénité, à la mémoire et à la permanence. Dans ce jardin, ces associations renforcent le thème des liens familiaux et de l’espoir pour les générations futures. Il s’agit d’une lecture symbolique, pas d’une propriété intrinsèque du matériau.

De gros blocs sont extraits des carrières de Carrare. Il faut sélectionner une pierre adaptée à la taille, à la forme et à la qualité de surface recherchées. Kuetani travaille la pierre dans son atelier italien. Il façonne les volumes et réfléchit à la manière dont chaque élément s’intégrera au jardin. Il tient également compte des formes naturelles de la pierre. Les blocs et les éléments travaillés sont transportés par bateau, dans des conteneurs. Cette étape est particulièrement importante car le marbre est lourd et doit être manipulé avec soin. Les éléments sont assemblés et disposés dans le terrain pour créer un parcours cohérent. Des éléments structurels et des fondations permettent de soutenir les masses de pierre. Les détails techniques varient selon les œuvres. Les sculptures, les chemins, les niveaux et les points de vue sont mis en relation. Le résultat final est une œuvre environnementale, l’ensemble du jardin constitue la sculpture. Le jardin a été ouvert en octobre 2000 après un long travail de conception et de réalisation. Les sources officielles du temple indiquent une durée de 16 ans pour le projet, tandis que d’autres descriptions évoquent différentes périodes de chantier et de développement.

Le temple Kosanji Une architecture religieuse traditionnelle et des bâtiments inspirés de monuments japonais historiques. Le Hill of Hope Une œuvre contemporaine qui utilise la pierre, les formes abstraites et le paysage comme un seul ensemble. Le contraste entre les deux est essentiel. Le temple rappelle la mémoire, la tradition et la dévotion, le Hill of Hope propose une vision plus abstraite et ouverte sur l’avenir. le Hill of Hope est une sorte de temple symbolique dédié à l’espoir, aux liens familiaux et à la paix. Le marbre de Carrare n’y sert pas seulement à construire de belles sculptures par sa blancheur, son poids, sa texture et sa capacité à capter la lumière participent directement au message artistique du lieu. Une œuvre dans laquelle la sculpture, l’architecture et la nature s’unissent pour créer une expérience globale. La blancheur du marbre, l’organisation des espaces et la possibilité de parcourir librement le site transforment le paysage en un lieu de contemplation et de participation. L’œuvre de Kuetani manifeste ainsi la capacité de l’art à renouer les liens entre l’être humain, la matière et la nature, tout en ouvrant une perspective symbolique tournée vers l’avenir.

Une montagne de marbre blanc, entre pureté céleste et démesure humaine…
Dans l’éclat du marbre blanc, la lumière devient éternité et la démesure se fait poésie.
A SUIVRE…