14/ Vert…Blanc…Rouge…Noir…

Samedi 10 octobre/ 6 heures du matin… !  Kyoto s’éveille, Arashiyama nous attend, nous sommes déjà dans les rues encore désertes de Kyoto. La ville dort à peine que nous sommes en route vers la célèbre forêt de bambous d’Arashiyama. Après une dizaine de minutes de marche, nous rejoignons le Randen, ce tramway historique qui fait partie du paysage de Kyoto depuis plus d’un siècle. Mis en service en 1910, il est l’un des derniers témoins du vieux réseau de tramways de la ville. Avec ses petites rames qui traversent les quartiers et semblent glisser hors du temps, il offre une autre façon de découvrir Kyoto, loin de l’agitation des grandes lignes ferroviaires.

 

 

 

 

 

 

Le tramway Randen…Un des transport les plus attachants de Kyoto. Loin de l’efficacité du Shinkansen et des grandes lignes de métro, il offre une autre manière de découvrir la ville, plus lente, intime, presque nostalgique…On a parfois l’impression de remonter le temps en montant à bord de ces petites rames qui serpentent entre les maisons, les commerces de quartier, les temples et les rues étroites de l’ancienne capitale impériale. Le réseau Randen a été inauguré en 1910, à une époque où le tramway représentait une véritable révolution dans les déplacements urbains japonais. Il comprend deux lignes principales…La ligne Arashiyama/ Relie le secteur de Shijō-Ōmiya, au centre-ouest de Kyoto, à Arashiyama, célèbre pour sa forêt de bambous, ses temples et ses paysages au bord de la rivière. La ligne Kitano/ Relie Katabiranotsuji à Kitano-Hakubaichō, près de plusieurs temples historiques et du sanctuaire Kitano Tenmangū. Le réseau traverse des quartiers résidentiels où le quotidien des habitants se déroule à quelques mètres seulement des rails. C’est précisément ce qui fait son charme, ici, le tramway ne semble pas séparer le voyageur de la ville. Il en fait partie.

 

Le Randen est très simple à utiliser…Comptez environ 250 ¥ par adulte pour un trajet simple, à vérifier sur place selon le tarif affiché. Vous pouvez utiliser une carte de transport ou payer en espèces. Montez par l’une des portes et ne validez pas votre carte à l’entrée. Payez à la sortie, soit à la caisse près du conducteur, soit au portillon dans les grandes stations. Prenez le tram à Shijō-Ōmiya et installez-vous près d’une fenêtre. Observez les rues, les petites boutiques, les passages où le tram frôle presque les bâtiments, puis les quartiers plus verdoyants à mesure que vous approchez d’Arashiyama. Ce n’est pas seulement un transport pour rejoindre un temple, le trajet lui-même fait partie de la visite. Il y a quelque chose d’assez remarquable, alors que la plupart des anciens tramways ont disparu des villes japonaises, le Randen a conservé sa place dans la vie quotidienne de Kyoto.

 

 

À Kyoto, le Randen ne traverse pas seulement la ville…Il relie le Japon d’aujourd’hui à celui qui continue de vivre dans ses ruelles, ses temples et ses traditions. 

 

 

 

 

 

 

Notre objectif est simple, arriver parmi les premiers pour profiter de la mythique forêt de bambous, dans le calme du petit matin. Nous ne sommes pas les seuls ! Même si le soleil promet déjà une journée éclatante, la grande allée centrale reste étonnamment sombre. Les bambous sont si hauts, si serrés, qu’ils forment au-dessus de nos têtes un toit végétal qui filtre presque toute la lumière. Trop de bambous, pas assez de soleil ? Sans doute un peu des deux. La magie du lieu est bien là, mais l’image que nous avions imaginée est différente de celle que nous découvrons. Peu à peu, les visiteurs arrivent, majoritairement étrangers, et le calme matinal s’efface. Nous décidons alors de quitter cette allée devenue célèbre dans le monde entier pour emprunter d’autres chemins avant de revenir. 

 

 

 

 

 

 

Une heure plus tard, nous découvrons un endroit particulièrement fréquenté, mais qui nous réserve une belle surprise, au-dessus de nos têtes, la lumière joue avec les feuillages et compose un véritable ballet de formes et de couleurs. Ici, il ne faut surtout pas baisser la tête…Ni l’objectif de mes appareils photo ! Les regards se tournent vers la canopée, à la recherche de cette lumière que nous étions venus chercher.

 

 

Une histoire entre nature, spiritualité et tradition japonaise.

 

À l’ouest de Kyoto, dans le quartier d’Arashiyama, se trouve l’un des paysages les plus emblématiques du Japon, celui d’une forêt de bambous dont les tiges vertes s’élèvent parfois à plus de vingt mètres, formant une cathédrale végétale où la lumière peine à atteindre le sol.vMais derrière les photographies célèbres et les allées fréquentées par les voyageurs se cache une histoire bien plus ancienne, liée à l’aristocratie japonaise, aux temples bouddhistes et à la place particulière qu’occupe la nature dans la culture japonaise. Il y a plus de mille ans, à l’époque de Heian (794-1185), Kyoto était la capitale impériale du Japon. L’aristocratie y avait développé un art de vivre raffiné, fondé sur la poésie, la contemplation des saisons, les jardins et les paysages. Les collines d’Arashiyama, la rivière Katsura et les forêts environnantes constituaient un lieu de promenade privilégié pour les nobles. Ils venaient y admirer les cerisiers en fleurs au printemps, les feuillages colorés en automne et la beauté des montagnes. Il faut toutefois distinguer l’ancienneté du paysage de celle de la forêt actuelle car si le secteur est fréquenté depuis des siècles, mais il n’existe pas de preuve solide que la bambouseraie telle qu’on la parcourt aujourd’hui remonte intégralement à cette époque. Le bambou, lui, était déjà profondément intégré à la vie japonaise. Rapide à pousser, souple et résistant, il servait à fabriquer des paniers, des clôtures, des ustensiles, des échafaudages et de nombreux objets du quotidien. En 1339, le shogun Ashikaga Takauji fait construire le temple Tenryū-ji, consacré à la mémoire de l’empereur Go-Daigo, mort après un conflit politique avec le shogun. Le temple devient l’un des grands centres du bouddhisme zen à Kyoto. À cette époque, les temples et les jardins jouent un rôle important dans l’aménagement des paysages. Les moines entretiennent les espaces naturels et utilisent les ressources disponibles, notamment le bambou. Le zen invite à la méditation, à la simplicité et à l’attention portée aux choses les plus ordinaires. Une forêt de bambous, avec ses lignes verticales, ses jeux d’ombre et le mouvement de ses feuilles, s’accorde naturellement avec cette sensibilité. Il faut cependant éviter une idée reçue, la bambouseraie n’est pas un jardin zen conçu d’un seul geste par un maître célèbre. Elle appartient à un paysage plus vaste, façonné progressivement par la nature et par les activités humaines.

 

 

 

 

 

 

Au Japon, le bambou est bien davantage qu’une plante décorative. Avec sa résistance, il plie sous le vent sans se briser facilement. Il évoque ainsi la capacité à surmonter les épreuves. La croissance sur certaines espèces qui poussent très rapidement, ce qui en fait un symbole de vitalité et de renouveau. La pureté et ses tiges droites et son feuillage élégant sont associés à une certaine idée de la simplicité. L’utilité…Il est employé dans la construction, la vannerie, les jardins, la cuisine et les arts traditionnels. Le bambou occupe également une place dans les récits anciens. Le Conte du coupeur de bambou, considéré comme l’un des plus anciens récits de fiction japonais, raconte l’histoire de Kaguya-hime, une mystérieuse princesse découverte dans une tige de bambou. Ce conte n’est pas l’histoire de la forêt d’Arashiyama elle-même, mais il montre combien le bambou est profondément ancré dans l’imaginaire japonais.

 

Au fil du temps, les paysages de Sagano et d’Arashiyama sont devenus célèbres pour leurs temples, leurs villas, leurs jardins et leurs forêts. Les voyageurs japonais venaient déjà admirer cette région bien avant l’arrivée du tourisme international. Aujourd’hui, le sentier le plus connu, appelé Chikurin-no-Komichi, traverse les hautes tiges de bambou sur une portion relativement courte. Il est devenu une image emblématique du Japon, diffusée dans les guides de voyage, les films et les photographies. Cette célébrité a aussi son revers…La foule rend difficile la contemplation silencieuse que le lieu semble appeler. La municipalité doit également protéger les bambous contre les inscriptions gravées dans leur écorce, qui endommagent durablement les tiges. Lorsque vous marchez dans la forêt, regardez au-delà du simple décor. Levez les yeux et les tiges semblent se rejoindre très haut, formant une voûte végétale. Observez la lumière car elle change constamment selon l’heure, les nuages et le vent. Écoutez les feuilles avec leur bruissement donne au lieu une atmosphère particulière, presque musicale mais impossible avec autant de monde…Regardez les tiges et leur répétition crée une impression d’ordre, de hauteur et de profondeur.

 

 

 

 

 

 

La forêt de bambous d’Arashiyama nous plonge dans un autre visage du Japon, celui d’une nature qui semble organisée comme une architecture vivante. Depuis des siècles, ces paysages de l’ouest de Kyoto attirent les hommes en quête de beauté, de tranquillité et de contemplation. Autrefois appréciés par les aristocrates de l’époque impériale, ils sont aujourd’hui parcourus par des visiteurs venus du monde entier.vLes immenses tiges vertes montent vers le ciel, serrées les unes contre les autres, tandis que la lumière filtre à travers leur feuillage. Le bambou, à la fois souple et résistant, utile et symbolique, incarne une certaine philosophie japonaise…Savoir plier sans rompre, grandir sans perdre sa simplicité. Même si la foule nous rappelle que ce lieu est devenu mondialement célèbre, il suffit parfois de s’arrêter quelques secondes pour retrouver ce qui fait sa magie…Le murmure des feuilles, la verticalité des tiges et cette impression d’être, le temps d’une promenade, au cœur d’un monde végétal hors du temps.

 

Le bambou s’élève vers le ciel sans oublier ses racines…

Il plie sous le vent sans renoncer à sa force.

 

 

 

 

 

Tout en haut de l’allée des Bambous il y a un parc qui appartenait à Denjirō Ōkōchi (1898-1962), une grande vedette du cinéma japonais, célèbre pour ses rôles de samouraïs. À partir des années 1930, alors qu’il était au sommet de sa carrière, il entreprit de créer son propre domaine sur les pentes du mont Ogura. Pendant près de trente ans, il consacra une partie importante de ses revenus et beaucoup de soin à façonner ce jardin. Contrairement à un parc public conçu pour accueillir des milliers de visiteurs, il imaginait un lieu de retraite personnel, propice à la contemplation, à la méditation et au repos loin du monde du cinéma. Après sa mort en 1962, son épouse poursuivit la préservation du domaine, qui fut ensuite ouvert au public.

 

 

 

 

 

 

À son ouverture, nous pénétrons dans les premiers découvrir ce jardin japonais de deux hectares. La promenade est conçue pour que le paysage change progressivement à mesure que l’on avance. Le spectacle est magnifique. Des arbres de toutes tailles, soigneusement taillés et travaillés par la main de l’homme, composent un paysage où rien ne semble avoir été laissé au hasard. De petits sentiers étroits serpentent entre les végétaux, bordés de grosses pierres et de cailloux disposés avec une précision presque artistique. Le terrain offre un léger relief et, à chaque détour, le regard plonge sur une nouvelle composition végétale. Nous prenons le temps d’observer, de marcher lentement et de nous imprégner de cette atmosphère. Un véritable moment de plénitude, malgré l’arrivée progressive d’autres visiteurs venus, eux aussi, chercher un peu de tranquillité. Tout le paradoxe de ces lieux magnifiques, nous venons y chercher le calme, l’authenticité et une forme d’évasion, mais nous sommes des milliers à poursuivre le même rêve, souvent au même endroit et au même moment.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous participons nous aussi, parfois malgré nous, à ce tourisme de masse dont nous déplorons les excès. Difficile d’y échapper au Japon, pays devenu incontournable pour les voyageurs du monde entier. Nous ne sommes pas au cœur d’une montagne du Laos, sur un sentier oublié où l’on peut marcher des heures sans croiser personne. Ici, la beauté attire, les images circulent, les lieux deviennent célèbres et les visiteurs affluent. Alors, faut-il renoncer à ces endroits sous prétexte qu’ils sont trop fréquentés ? Sans doute pas. Il faut peut-être simplement apprendre à regarder autrement, à quitter les chemins les plus connus, à se lever tôt et à accepter que la découverte ne corresponde pas toujours à l’image rêvée. Ce matin, à Arashiyama, nous aurons au moins découvert cela…Derrière les lieux les plus photographiés se cachent parfois de belles surprises, à condition de prendre le temps de s’écarter un peu du chemin.

 

 

 

 

 

 

Nous renonçons à la visite du temple Tenryū-ji et reprenons le Randen en sens inverse, jusqu’à son terminus. Notre prochaine destination est le marché de Nishiki, situé à une trentaine de minutes de marche. Une occasion de découvrir Kyoto autrement, à hauteur de rue, loin des jardins soigneusement composés et des sites touristiques les plus célèbres. Kyoto se dévoile alors sous un autre visage. La ville est organisée selon un quadrillage de longues rues droites, souvent étroites, bordées en majorité de petites maisons. La circulation y est étonnamment faible. Puis, au détour de quelques grandes artères, le décor change…Les voies s’élargissent, les voitures se multiplient et de grands immeubles accueillent les enseignes des marques internationales les plus connues. Un autre spectacle attire notre attention, celui des parkings. Dans une ville où chaque mètre carré compte, il faut parfois faire preuve d’une véritable ingéniosité pour garer le maximum de voitures sur une surface réduite. Les véhicules compacts, dont certains modèles nous sont inconnus en Europe, facilitent cet exercice. Sur les routes, à côté de quelques BMW et Ferrari, dominent les marques japonaises, coréennes et chinoises, avec leurs modèles souvent méconnus de nos yeux européens. Une autre façon de mesurer les différences entre nos deux mondes.

 

 

Kyoto, une ville dessinée comme un immense damier…Les rues semblent se croiser à angle droit, les longues avenues se succèdent et les petites rues résidentielles forment un quadrillage presque parfait. Kyoto paraît lisible, régulière, presque géométrique. Cette organisation remonte à la fondation de la ville, il y a plus de 1 200 ans. Kyoto n’a pas grandi uniquement au gré des maisons et des chemins, elle a d’abord été pensée comme une capitale impériale, organisée selon un plan précis. En 794, l’empereur Kanmu décide d’installer sa nouvelle capitale à Heian-kyō, qui signifie approximativement « capitale de la paix et de la tranquillité ». La ville prendra plus tard le nom de Kyoto, littéralement « capitale ». Les concepteurs s’inspirent notamment de Chang’an, la grande capitale de la Chine des Tang, aujourd’hui Xi’an. À cette époque, la civilisation chinoise exerce une influence considérable sur le Japon, que ce soit dans l’architecture, l’administration, l’écriture ou les pratiques religieuses. Le plan repose sur une idée simple, celle d’organiser l’espace de manière rationnelle, avec de grandes avenues nord-sud et est-ouest qui se coupent à angle droit. Au nord, le palais impérial occupe une place centrale dans l’organisation politique de la capitale. Les avenues principales structurent les déplacements et séparent les quartiers. Les rues secondaires desservent les habitations, les commerces et les espaces administratifs. L’ensemble forme un réseau de blocs rectangulaires, comme les cases d’un immense échiquier. La ville ancienne était également organisée selon une hiérarchie politique et sociale avec ses quartiers administratifs, les résidences des nobles, les artisans et les commerçants n’occupaient pas tous les mêmes espaces. Le quadrillage était donc bien plus qu’une solution pratique pour circuler. Il représentait une façon d’organiser la société et d’affirmer le pouvoir impérial.

 

 

 

 

 

 

Ce plan répondait à plusieurs objectifs. Gouverner plus facilement. Une capitale organisée permettait de répartir les administrations, les résidences aristocratiques et les marchés, tout en affirmant l’autorité de l’empereur. Faciliter les déplacements. Les grandes avenues reliaient les principaux quartiers. Les rues perpendiculaires rendaient les itinéraires plus prévisibles et permettaient de rejoindre les différents secteurs de la ville. Organiser la vie économique. Les artisans, les commerçants et les habitants pouvaient s’installer dans des îlots urbains clairement délimités. Les marchés jouaient un rôle essentiel dans l’approvisionnement de la capitale. Représenter un ordre idéal. Le modèle chinois associait l’organisation géométrique de la ville à une conception ordonnée du pouvoir et du monde. Certaines interprétations évoquent également le feng shui et l’harmonie avec les éléments naturels. Le quadrillage d’aujourd’hui est l’héritage d’un plan ancien, mais la ville a considérablement évolué. Du IXe au XIIe siècle, Kyoto devient le centre de la cour impériale et de la culture aristocratique. Cependant, certaines parties du plan initial, notamment à l’ouest, se développent moins bien que prévu, en partie à cause des conditions du terrain. Au XVe siècle, la guerre d’Ōnin, qui ravage la ville entre 1467 et 1477, provoque des destructions considérables. Kyoto doit ensuite se reconstruire. À la fin du XVIe siècle Toyotomi Hideyoshi entreprend une profonde transformation urbaine. Il fait notamment ouvrir de nouvelles rues, divise certains grands îlots et regroupe des temples dans des secteurs particuliers. Il fait aussi aménager le Odoi, un ensemble de levées de terre destiné notamment à la défense et à la protection contre les inondations. À l’époque moderne de grandes avenues, des voies de tramway puis des infrastructures contemporaines s’ajoutent à cette trame historique. C’est cette succession de reconstructions qui explique pourquoi Kyoto possède encore un plan régulier, tout en présentant des quartiers très différents les uns des autres.

 

 

 

 

 

 

Notre parcours entre le terminus du Randen et le marché Nishiki illustre cette organisation. Traversée de rues secondaires relativement étroites, bordées de maisons, restaurants, commerces, avant de rejoindre des axes plus larges où les immeubles modernes et les grandes enseignes sont présents. Cette alternance n’est pas contradictoire, la grande trame historique structure la ville, tandis que chaque époque a adapté les îlots à ses besoins. Il existe même une particularité amusante, au centre de Kyoto, beaucoup de rues ont un nom. Les adresses japonaises ne reposent toutefois pas toujours sur un numéro de rue comme en France. On utilise fréquemment le nom du quartier, les numéros de blocs et les indications relatives aux intersections. Certains noms de rues conservent ainsi une place importante dans la manière de se repérer. Kyoto a été conçue comme une capitale impériale planifiée. Tokyo, ancienne Edo, s’est développée autour du château des shoguns, avec des quartiers qui ont davantage suivi le relief, les cours d’eau et les contraintes défensives. Son réseau de rues est donc généralement plus irrégulier, même si elle possède aussi des quartiers organisés selon des plans réguliers. À Kyoto, le visiteur ressent plus facilement cette logique géométrique, on marche, on tourne à angle droit, on retrouve un axe, puis un autre. La ville paraît presque dessinée à la règle. Mais derrière cette simplicité apparente se cache une histoire complexe, celle d’une capitale fondée pour gouverner un empire, détruite et reconstruite à plusieurs reprises, puis devenue l’une des grandes gardiennes du patrimoine japonais.

 

À Kyoto, les rues ne semblent pas avoir grandi au hasard. Elles portent encore la mémoire d’une capitale imaginée il y a plus de douze siècles, où chaque avenue devait trouver sa place dans l’ordre du monde.

 

 

 

 

 

 

Nous croisons également des temples plus discrets, presque dissimulés entre les habitations et les commerces. Ils rappellent la place particulière qu’occupent les deux grandes traditions spirituelles du Japon que sont le bouddhisme et le shintoïsme. Ici, la religion se manifeste souvent avec retenue, à travers un petit sanctuaire, une porte sacrée, une offrande ou un geste de respect. Elle est moins ostentatoire que dans d’autres pays d’Asie ou qu’en Inde, mais elle demeure profondément inscrite dans la vie quotidienne. Le christianisme reste très minoritaire, autour de 1% de la population, tandis que les autres religions représentent une part limitée. Il faut toutefois rappeler qu’au Japon, les appartenances bouddhistes et shintoïstes se chevauchent souvent car beaucoup de Japonais fréquentent les deux traditions sans ressentir le besoin de choisir entre elles.

 

 

 

 

 

 

Arrive le moment de découvrir le fameux marché de Nishiki. Et là, disons-le franchement, c’est une petite désillusion ! Nous nous attendions à découvrir un marché japonais authentique, à sentir les produits, à observer les commerçants et à nous immerger dans la vie quotidienne des habitants. À la place, nous découvrons une très longue rue étroite et couverte, bordée de centaines de petites échoppes. Les visiteurs étrangers s’y pressent, parfois un peu perdus au milieu des marchandises, des odeurs et des sollicitations. Les restaurants sont nombreux, mais beaucoup proposent de manger rapidement, parfois debout, dans un espace réduit et à des prix qui ne nous paraissent pas justifiés. Le marché reste vivant et coloré, mais l’impression domine que le visiteur est devenu le principal client d’un commerce qui s’est largement adapté à ses attentes. L’authenticité que nous étions venus chercher semble parfois se cacher derrière les produits mis en scène pour les touristes. Et ce n’est pas fini ! En poursuivant notre découverte, nous entrons dans l’univers commercial de Teramachi et des rues voisines. Deux autres artères, parallèles ou perpendiculaires selon les tronçons, elles aussi couvertes, prolongent cette immense invitation à consommer. Plus larges, tout aussi longues, elles offrent un choix impressionnant de boutiques, de vêtements, d’accessoires, de souvenirs, de spécialités et de toutes ces nouveautés que notre économie mondialisée sait produire à un rythme vertigineux. Nous voici dans le grand temple de la consommation moderne. Ici, tout semble conçu pour attirer le regard, susciter l’envie et nous convaincre qu’il nous manque encore quelque chose. Le commerce ne se contente plus de répondre à nos besoins, il s’emploie à en créer de nouveaux, sans cesse, dans une course qui paraît ne jamais devoir s’arrêter.

 

 

 

 

 

Nous dépensons de l’argent que nous n’avons pas, pour acheter des choses dont nous n’avons pas besoin, pour impressionner des gens que nous n’aimons pas…

 

 

Difficile, en parcourant ces galeries commerciales, de ne pas s’interroger sur cette marche en avant de notre modèle capitaliste mondialisé. Nous produisons toujours davantage, nous achetons toujours plus et nous transformons le moindre espace en occasion de vendre. Mais jusqu’où pouvons-nous aller ainsi ? Quel sera le prix humain, social et environnemental de cette fuite en avant ? Et combien de temps faudra-t-il avant que les limites de notre modèle ne s’imposent brutalement à nous ? Ce sont des questions qui dépassent largement Kyoto. Elles concernent notre époque et le monde que nous préparons, parfois sans vouloir regarder les conséquences de nos choix. Il est maintenant le début de l’après-midi, et une décision inhabituelle s’impose…Nous rentrons nous reposer assommé par cette vision de consommation à l’extrème destiné à une population qui dispose des même produits dans leur pays…Consternant. Pour la première fois depuis notre arrivée au Japon, il y a dix jours, nous nous accordons une véritable après-midi de repos. Une pause bienvenue après ces journées où les kilomètres s’accumulent, où les découvertes se succèdent et où chaque détour semble mériter une photographie.

 

 

 

 

 

 

Il faudra d’ailleurs qu’un jour je vous parle de l’envers du décor de ce carnet de voyage… Mes journées passées à marcher, observer et photographier, puis mes nuits consacrées à sélectionner les images, rédiger les récits et mettre en ligne les photos et les textes pour partager avec vous nos découvertes. Car voyager, ce n’est pas seulement parcourir le monde. C’est aussi essayer de le raconter, de transmettre ce que l’on a vu, ce que l’on a ressenti et parfois ce que l’on a compris…ou pas encore. Mais pour raconter, il faut aussi savoir s’arrêter.

 

A SUIVRE…