Dimanche 25 octobre…Au cœur du Japon, la mer de Seto ne sépare pas les terres, elle les rassemble. Entre ses îles posées sur l’eau, ses villages tournés vers l’horizon et ses ponts lancés vers l’inconnu, elle rappelle que les plus beaux voyages ne consistent pas toujours à aller loin, mais à découvrir ce qui relie les lieux et les hommes. Une mer qui a longtemps rythmé la vie du Japon au fil des bateaux et qui, aujourd’hui, offre un spectacle où nature et prouesses humaines se côtoient. Quitter notre septième étape, c’est entrer dans la dernière ligne droite de notre voyage. Six semaines loin de chez nous, des milliers de kilomètres parcourus et une multitude d’images en tête. Pourtant, nous avons encore du mal à réaliser tout ce que nous avons découvert depuis notre arrivée. Le Japon nous réserve décidément des surprises jusqu’au bout ! Avant de quitter Shikoku, impossible de ne pas vous parler du Seto-Ōhashi, cet ensemble impressionnant de six grands ponts construit en une dizaine d’années et inauguré en 1988. Nous avions déjà été émerveillés par le parcours entre Onomichi et Imabari, au milieu des îles. Aujourd’hui, nous retrouvons cette sensation particulière, celle d’avancer au-dessus de la mer, avec l’impression de traverser un paysage presque irréel. Nous sommes cette fois plus au nord, entre Shikoku et Honshū, la grande île japonaise. Pendant plusieurs kilomètres, les immenses structures métalliques défilent devant nous. En contrebas, la mer scintille, les petites îles dessinent l’horizon et les bateaux poursuivent tranquillement leur route. Nous regardons, nous photographions, nous profitons…Il y a des endroits où l’on ne fait pas grand-chose d’autre que contempler, et c’est déjà beaucoup.



Ce passage marque la fin de notre découverte de Shikoku, une île qui nous aura profondément surpris. Nous y avons trouvé des temples chargés d’histoire, des pèlerins engagés sur des chemins exigeants, des jardins paisibles, des châteaux témoins d’un Japon plus tourmenté et des paysages maritimes dont on ne se lasse pas. Sans oublier ces rencontres inattendues qui donnent parfois à une journée une dimension bien plus grande que le programme prévu. Direction Fukuyama pour rendre notre voiture, qui nous a permis ces derniers jours de découvrir les îles à notre rythme, de nous arrêter au gré de nos envies et de sortir des itinéraires habituels. Puis nous rejoindrons la gare pour prendre le train vers Okayama, où deux nouvelles nuits nous attendent. Une fois encore, nous changeons de décor, de logement et de rythme. C’est aussi cela, ce long voyage, accepter de quitter un endroit que l’on commence à connaître pour se laisser surprendre par le suivant. En regardant une dernière fois la mer de Seto, nous mesurons le chemin parcouru. Shikoku s’éloigne derrière nous, mais les souvenirs, eux, restent bien présents. Au Japon, même lorsque l’on croit approcher du dernier chapitre, le voyage trouve toujours une façon de continuer à nous étonner.



La mer intérieure de Seto c’est le Japon entre mer, îles et montagnes, appelée en japonais Seto Naikai (瀬戸内海), Un des paysages les plus singuliers du Japon. Elle ne ressemble ni à l’immensité du Pacifique, ni à la mer du Japon, plus exposée aux vents et aux tempêtes. Ici, la mer se glisse entre les terres, contourne des centaines d’îles, longe des villages de pêcheurs et se faufile dans des passages parfois étroits, comme si elle avait été dessinée pour relier les hommes plutôt que pour les séparer. Lorsque l’on traverse aujourd’hui les grands ponts entre Shikoku et Honshu, notamment le Seto-Ōhashi, on découvre toute la beauté de cette géographie avec une succession d’îles, de bras de mer, de montagnes bleutées et de petits ports qui semblent posés sur l’eau. La mer intérieure de Seto se situe entre trois des grandes îles japonaises, Honshū (本州), la plus grande île, où se trouvent notamment Okayama, Hiroshima, Kobe et Osaka. Shikoku (四国), l’île du grand pèlerinage des 88 temples que vous venez de parcourir en partie. Kyūshū (九州), au sud-ouest. Elle s’étend sur environ 450 kilomètres d’est en ouest et communique avec l’océan Pacifique et la mer du Japon par plusieurs détroits. Son archipel compte des centaines d’îles, habitées ou sauvages, certaines cultivées, d’autres couvertes de pins, de forêts ou de villages accrochés aux pentes. La mer est relativement abritée. Les montagnes des îles environnantes brisent les vents et donnent souvent à l’eau une apparence paisible. Mais ses chenaux étroits connaissent aussi des courants de marée puissants, particulièrement autour de certains détroits. C’est cette alternance entre calme apparent et mouvements marins qui fait partie de son caractère.
Pendant des siècles, avant les autoroutes et les lignes ferroviaires, la mer de Seto fut l’une des grandes routes du Japon. Les bateaux transportaient le riz, le sel, le bois, les marchandises et les voyageurs entre les régions du pays. Les villes portuaires prospéraient grâce à cette circulation maritime. Mais cette mer paisible en apparence avait aussi ses dangers. Les passages entre les îles pouvaient être étroits, les courants violents et la navigation délicate. C’est dans cet environnement que se développèrent les Murakami Kaizoku, des groupes de marins armés souvent appelés « pirates de la mer intérieure ». Aux XIVe et XVIe siècles, ils contrôlaient certains itinéraires maritimes, protégeaient des navires, percevaient des droits de passage et intervenaient dans les conflits de leur époque. Leur connaissance des courants et des chenaux leur donnait un avantage considérable. Des villes comme Onomichi, témoignent encore de cette histoire maritime. Leurs temples, leurs ruelles en pente et leurs anciens ports racontent une époque où la mer était à la fois une route commerciale, une source de richesse et un lien entre les communautés.
Miyajima — l’île sacrée avec son célèbre torii rouge…Semble flotter sur l’eau à marée haute. Le sanctuaire d’Itsukushima, les montagnes boisées et les cerfs en liberté composent un paysage où la nature et le sacré sont intimement liés. Vous en avez déjà fait l’expérience : la marée transforme littéralement le décor.
Les îles de la route Shimanami Kaidō — la vie insulaire…Autour d’Onomichi et d’Imabari, les îles se succèdent entre vergers, petits ports, maisons traditionnelles et routes panoramiques. Omishima, où vous avez passé une nuit dans une maison japonaise, illustre bien cette vie insulaire, à l’écart des grandes villes.
Naoshima — l’île devenue musée…L’art contemporain y dialogue avec la mer, les villages et les anciennes maisons. Installations en plein air, musées et œuvres monumentales ont transformé cette île en destination culturelle internationale.
Shōdoshima — l’île aux oliviers…Connue pour ses oliveraies, ses paysages de collines et ses petites criques, elle possède une atmosphère presque méditerranéenne. Le climat relativement doux de la région favorise notamment la culture de l’olivier. Ces îles montrent que la mer de Seto n’est pas simplement un espace entre deux terres, elle a donné naissance à des modes de vie, des traditions culinaires et des identités locales très différentes.
La mer intérieure de Seto est peu profonde en moyenne, environ 38 mètres, et son relief sous-marin est complexe. Elle s’est formée progressivement avec les changements géologiques et la remontée du niveau des mers après la dernière période glaciaire. Cette configuration crée plusieurs phénomènes remarquables, Les marées, qui modifient l’aspect des plages, des estrans et des abords de certains sanctuaires. Les courants, parfois très puissants dans les détroits, notamment autour de Naruto, où ils produisent des tourbillons spectaculaires. La biodiversité, avec des vasières, des plages, des zones rocheuses et des habitats côtiers très variés. Le climat relativement doux et les paysages abrités ont aussi contribué à la réputation de cette région comme l’une des plus agréables du Japon pour voyager lentement, à vélo, en bateau ou en voiture. On y trouve notamment des poissons de saison, des coquillages, des huîtres particulièrement associées à la région d’Hiroshima, ainsi que des produits agricoles cultivés sur les îles et les côtes. Les agrumes, les citrons et les spécialités locales varient d’une île à l’autre. À Takamatsu, le poisson frais des marchés et les udon de la préfecture de Kagawa rappellent d’ailleurs que la cuisine régionale est indissociable de son environnement maritime.
La mer de Seto a quelque chose qui correspond bien à notre périple japonais, elle invite à prendre son temps. Après les grandes villes, les temples, les gares et les kilomètres parcourus, elle offre un autre rythme. Les îles apparaissent, disparaissent, puis reviennent derrière un pont ou au détour d’une route. On ne sait plus toujours où finit la terre et où commence la mer.
Le grand pont de Seto-Ōhashi entre Shikoku et Okayama.





Une histoire de plus d’un siècle…
1889/ Le rêve d’un homme…Le responsable politique de Kagawa, Jinnojō Ōkubo, propose de relier Shikoku à Honshū par un pont. À l’époque, le projet relève presque de la science-fiction. 1955/ Le naufrage du ferry Shiun Maru dans la mer intérieure de Seto fait 168 morts. Cette catastrophe marque profondément le Japon et renforce le soutien à des liaisons plus sûres entre les îles. 1978/ Le début du chantier après des décennies d’études, les travaux commencent en octobre. Il faut maîtriser les courants, les fonds marins, les vents et les risques sismiques. 1988/ L’ouverture au monde, Le 10 avril, le Seto-Ōhashi ouvre à la circulation. Pour la première fois, cette liaison centrale offre une continuité routière et ferroviaire entre Shikoku et Honshū. C’est l’un des ouvrages les plus impressionnants de votre voyage au Japon ! Un ensemble spectaculaire de ponts, de viaducs et de structures métalliques qui franchissent plusieurs îles de la mer intérieure de Seto. Une véritable prouesse d’ingénierie, posée au milieu d’un paysage maritime magnifique…Longueur totale 13,1 km / Mise en service le 10 avril 1988 / 10 ans de travaux, après plusieurs décennies d’études et de préparation / Les voitures circulent sur le tablier supérieur tandis que les trains empruntent le niveau inférieur. Une infrastructure à deux étages Le réseau ferroviaire permet notamment aux trains rapides de rejoindre Okayama, puis de poursuivre vers Osaka ou Tokyo. Avant son ouverture, rejoindre Shikoku depuis Okayama impliquait notamment de prendre un ferry. Le pont a profondément transformé les déplacements, les échanges économiques et le tourisme de l’île. L’idée de relier Shikoku à Honshū par un pont remonte au XIXe siècle. Elle a été portée notamment par Ōkubo Jinnojō, homme politique originaire de Kagawa, qui défendait cette liaison bien avant que la technologie permette de la réaliser. Le coût de la réalisation…1 120 milliards de yens soit 6,4 milliards d’euros.




Il ne fallait pas seulement construire au-dessus de la mer, il fallait aussi résister aux typhons, aux séismes et aux vibrations provoquées par les trains lourds. En empruntant la voie rapide, vous traversez six grands ponts au-dessus de cinq îles, sur la section maritime de l’itinéraire. La traversée en voiture prend environ quinze minutes. Certains ponts sont suspendus par de gigantesques câbles, d’autres reposent sur des pylônes inclinés, tandis que les ponts à treillis présentent une armature métallique très dense.
Six grands ponts, en partant de Sakaide, sur Shikoku, en direction d’Okayama.
1. 南備讃瀬戸大橋 — Minami Bisan-Seto / Pont suspendu sud • Portée / 1 100 m
C’est l’un des premiers grands ouvrages que vous rencontrez en quittant Shikoku. Il relie le secteur de Sakaide à celui des îles de la mer intérieure. Avec ses deux grands câbles et son tablier suspendu au-dessus de l’eau, il donne immédiatement la mesure du chantier. C’est le plus grand des six ponts par sa longueur totale, avec environ 1,65 km selon les données techniques de l’exploitant.
2. 北備讃瀬戸大橋 — Kita Bisan-Seto / Pont suspendu nord • Portée / 990 m
Il prend le relais du pont précédent pour franchir un autre bras de mer. Sa silhouette est très proche de celle du Minami Bisan-Seto ? ce sont deux grands ponts suspendus successifs, conçus pour former un passage continu. Sa portée centrale atteint 990 mètres. Leur enchaînement illustre la nécessité de franchir plusieurs chenaux maritimes profonds sans interrompre la navigation.
3. 与島橋 — Yoshima Bridge / Pont treillis métallique • Environ 850 m
Ici, changement de style ! Le pont est constitué d’une charpente métallique en treillis, avec des triangles qui répartissent les efforts et assurent la rigidité de la structure. Il franchit le secteur de l’île de Yoshima. Cette construction plus basse et plus géométrique contraste avec les grandes arches visuelles des ponts suspendus précédents. C’est le pont qui rappelle le plus directement que le Seto-Ōhashi est aussi une prouesse de charpenterie métallique, pas seulement de câbles et de pylônes.
4. 岩黒島橋 — Iwakurojima Bridge / Pont à haubans • Portée / 420 m
Les câbles partent directement des pylônes pour soutenir le tablier, c’est le principe du pont à haubans. La silhouette est différente des ponts suspendus, dont le tablier est accroché à de grands câbles principaux. Sa longueur totale est d’environ 790 mètres. Il est souvent présenté avec le pont voisin comme un ouvrage jumeau, car les deux structures partagent une conception très similaire.
5. 櫃石島橋 — Hitsuishijima Bridge / Pont à haubans jumeau • Portée centrale / 420 m
Avec ses pylônes et ses câbles obliques, il ressemble beaucoup à l’Iwakurojima Bridge. Les deux ponts sont souvent surnommés les « jumeaux » du Seto-Ōhashi. Chacun mesure environ 790 mètres. Leur architecture démontre comment une même solution technique peut être répétée pour franchir deux passages maritimes proches, tout en s’adaptant aux contraintes de chaque site.
6. 下津井瀬戸大橋 — Shimotsui-Seto / Pont suspendu Honshū • Portée / 940 m
En arrivant vers Kojima, du côté de la préfecture d’Okayama, vous découvrez ce grand pont suspendu, qui relie le secteur montagneux de Washūzan à l’île de Hitsuishijima. Sa longueur est d’environ 1,4 km. Les ingénieurs ont notamment conçu son ancrage côté montagne de manière à limiter l’impact visuel sur le paysage. C’est une belle illustration de la recherche d’équilibre entre prouesse technique et environnement naturel.
Au-dessus de la mer, l’acier relie les îles, les hommes et les histoires.
Le pont s’efface derrière l’horizon, mais il ouvre une nouvelle étape du voyage.





