29/ Rien à faire…

Samedi 24 octobre… Une journée entre traditions et contradictions…

 

Une journée différente, sans programme précis, comme il en existe parfois dans un voyage au long cours. Le moment, pour nous, de prendre le temps de marcher dans les rues de Takamatsu, cette ville de l’île de Shikoku qui est devenue, au fil de ces quatre derniers jours, un peu la nôtre. Le samedi possède partout dans le monde une saveur particulière. Ce n’est pas encore le dimanche, le véritable jour de repos, mais ce moment intermédiaire où certains travaillent, d’autres s’affairent aux mille choses du quotidien, tandis que commencent les manifestations et les festivités prévues sur deux jours. C’est aussi une belle occasion d’observer la vie ordinaire d’un pays, loin des monuments, des temples et des circuits touristiques. Car c’est souvent dans ces moments-là que se révèle le mieux l’âme d’une ville.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rejoindre le port à pied constitue notre premier objectif de la journée. Nous découvrons un port étonnamment calme, sans activité particulièrement visible, mais où quelques bateaux de pêche attirent notre attention. Leurs silhouettes nous surprennent avec des coques basses, fines, très effilées, qui semblent parfaitement adaptées aux eaux de la mer intérieure de Seto. Rien à voir avec les bateaux de pêche bretons que nous connaissons, aux bastingages plus élevés, conçus pour affronter les vagues, le vent et parfois la violence d’un océan qui ne fait aucun cadeau. Ici, le décor est différent. La mer de Seto est protégée par une multitude d’îles et d’îlots qui brisent la houle et dessinent un paysage maritime presque intime. Cela ne signifie pas que la navigation soit sans danger, les courants, les marées, les passages étroits et les conditions météorologiques peuvent être exigeants. Mais les embarcations, les techniques de pêche et les habitudes des marins se sont adaptées à cet environnement particulier.

 

 

Le port, miroir d’une autre culture maritime

 

 

Cette mer nourrit depuis des siècles les communautés qui vivent sur ses rives. La pêche côtière, les petits ports, les marchés et les échanges entre les îles ont longtemps constitué une part essentielle de l’économie locale. Aujourd’hui encore, les poissons et les produits de la mer occupent une place importante dans la cuisine de la région, même si les métiers de la pêche, comme ailleurs, doivent composer avec le vieillissement des professionnels, les bateaux sont tous très vieux et la diminution de certaines ressources et les transformations de la consommation sont autant de signe négatif sur la pérénnité de cette activité. Nous ne verrons pas de marins au travail ce matin, mais ces bateaux racontent malgré tout une histoire, celle d’un peuple qui a appris à vivre avec la mer, non pas nécessairement en la défiant, mais en tirant parti de ses particularités.

 

 

 

 

 

 

En revenant vers le centre-ville, nous tombons presque par hasard sur une manifestation familiale et populaire organisée autour de l’enfance. Une belle surprise qui nous permet de découvrir un autre visage du Japon, celui des associations, des familles et des écoles réunies dans un même espace. Une chorale ouvre le programme. Elle nous fait entendre quelques chansons classiques du répertoire japonais, avec ces sonorités aiguës et ces mélodies qui nous paraissent parfois si éloignées de nos habitudes musicales. Le public est nombreux, attentif, respectueux. À la fin de la prestation, les applaudissements sont bien présents, mais mesurés, presque retenus, comme si chacun hésitait à laisser éclater son enthousiasme. Une scène qui nous amuse et nous interroge, autre pays, autres codes, même lorsque le plaisir est partagé. Puis vient le spectacle d’une école de danse. Quatre groupes, composés chacun d’une vingtaine à une trentaine de filles, se succèdent. Quatre générations de danseuses, depuis les petites de cinq ou six ans jusqu’aux adolescentes.

 

 

 

 

 

 

Les plus jeunes s’appliquent avec le sérieux touchant de leur âge. Puis les groupes d’adolescentes entrent en scène. Sur des rythmes endiablés de la pop japonaise, les chorégraphies s’enchaînent, parfaitement réglées, avec des costumes, des attitudes et une gestuelle très affirmés, parfois franchement provocateurs à nos yeux. Aucun garçon parmi les danseurs. Le contraste nous saisit. Nous sommes en Europe, dans une époque où les représentations de la femme, l’hypersexualisation des jeunes filles et les stéréotypes de genre font l’objet de débats permanents. Et nous voilà face à un spectacle où certaines de ces attitudes, qui pourraient susciter chez nous des discussions, semblent ici pleinement intégrées à une activité artistique encadrée, avec la participation et le soutien des familles.

 

 

 

 

 

 

Faut-il y voir une contradiction ? Peut-être, mais il faut aussi se méfier de nos propres grilles de lecture. Le Japon n’est pas un bloc culturel uniforme, pas plus que l’Europe. Les danses populaires, les codes vestimentaires, les images véhiculées par la musique et la manière de les interpréter varient selon les générations et les milieux. Ce qui nous paraît provocateur peut être perçu ici comme une performance, une imitation des idoles de la pop ou simplement un apprentissage de la danse et de la scène. Cela n’empêche pas de s’interroger sur la place accordée à l’image du corps féminin, particulièrement lorsqu’il s’agit d’adolescentes. L’encadrement familial et scolaire ne fait pas disparaître toutes les questions, mais il ne permet pas non plus, à lui seul, de conclure à une contradiction propre à toute la société japonaise. Nous sommes venus pour découvrir un pays, pas seulement pour confirmer ce que nous croyons déjà savoir de lui.

 

 

 

 

L’éducation japonaise, entre discipline et expression de soi…

 

Cette manifestation nous ramène naturellement à la question de l’éducation. Au Japon, l’école joue un rôle important dans la vie collective. Au-delà des apprentissages, elle transmet des habitudes de coopération, le respect des règles, le sens du groupe et la responsabilité envers la communauté. Les activités extrascolaires, sportives ou artistiques prolongent souvent cet apprentissage. Mais cette éducation ne se résume pas à la discipline et à l’obéissance. Les écoles de danse, les chorales et les spectacles publics offrent aussi des espaces où les enfants et les adolescents apprennent à se présenter devant les autres, à développer leurs capacités, à travailler ensemble et à affirmer une personnalité. Il existe pourtant des tensions. Le poids des attentes scolaires, la compétition, les codes sociaux et le souci de ne pas déranger le groupe peuvent parfois laisser peu de place à l’expression individuelle. En parallèle, la culture populaire japonaise, notamment musicale, propose des univers très démonstratifs, colorés, parfois extravagants, qui semblent prendre le contre-pied de cette retenue quotidienne. Nous retrouvons aujourd’hui cette coexistence étonnante avec un public discret devant une chorale, puis des adolescentes qui occupent la scène avec une énergie débordante. La réserve dans la vie quotidienne et l’exubérance du spectacle ne s’annulent pas. Elles appartiennent à deux contextes différents, où les comportements attendus ne sont pas les mêmes. Peut-être est-ce là l’une des clés pour comprendre le Japon, derrière l’apparente homogénéité d’une société très codifiée, il existe une multitude de pratiques, de sensibilités et de façons d’être, parfois plus contradictoires qu’on ne l’imagine.

 

 

 

 

 

 

Avant de préparer notre départ du lendemain vers Okayama, et de quitter cette île de Shikoku qui nous aura réservé tant de découvertes, un dernier passage dans l’immense galerie marchande du centre-ville. Elle couvre plusieurs rues et semble ne jamais vouloir s’interrompre. On imagine aisément qu’elle constitue un refuge précieux lorsque la pluie s’installe, parfois longtemps et avec force. Au Japon, ces galeries couvertes sont bien plus que de simples alignements de boutiques, elles sont aussi des lieux de vie, de rencontres, de courses quotidiennes et de promenades, quelles que soient les conditions météorologiques. Ici, les grandes enseignes internationales, comme Louis Vuitton, côtoient les commerces japonais, les petites boutiques, les restaurants et les magasins de proximité. Le luxe mondialisé rencontre la vie ordinaire, les vitrines sophistiquées voisinent avec les habitudes les plus simples. Encore un contraste, mais cette fois sans surprise, Takamatsu sait aussi vivre avec son époque.

 

 

                                                                         Devant notre airbnb de Katamatsu

 

 

 

 

 

 

 

Ce Dimanche 25 octobre, il reste onze jours de voyage avec quatre étapes avant de rejoindre Hong Kong, et toujours pas encore la France ! Le Japon nous accompagne désormais depuis plusieurs semaines, avec ses temples, ses trains, ses jardins, ses ports, ses rencontres et ces scènes du quotidien que nous n’aurions jamais pu prévoir. La météo, elle, continue de jouer avec nos nerfs. Un jour, les prévisions annoncent la menace d’un typhon, le lendemain, presque plus rien. Nous gardons donc les yeux tournés vers notre dernière grande étape avant de partir…Deux jours autour du mont Fuji ! Le rêve est toujours là, celui de voir apparaître cette montagne mythique, de la découvrir sous ses plus beaux contours et, si les dieux du ciel veulent bien nous aider, de réussir…

 

LA PHOTO ! 

 

 

 

A SUIVRE…