2026-Palme d’Or !

Christian Mungiu fait partie des habitués du Festival de Cannes, notamment depuis sa Palme d’Or reçue en 2007 pour « 4 mois, 3 semaines, 2 jours ». Depuis, il a obtenu le Prix du scénario pour « Au-delà des collines » et le Prix de la mise en scène pour « Baccalauréat ». C’est donc peu dire qu’au moment des premières images diffusées au sein du Grand Théâtre Lumière, les cinéphiles du monde entier frémissaient de voir ce qu’allait nous réserver « Fjord ». Il ne fallait pas attendre bien longtemps pour comprendre que nous étions face à un nouveau coup de génie du cinéaste roumain. La caméra s’intéresse à la famille Gheorghiu s’installant dans un petit village au bout d’un fjord. Elle est norvégienne, il est roumain. Ils ne sont pas vraiment chez eux, mais la greffe avec les locaux semble prendre, en particulier avec les voisins dont une amitié profonde va naître entre l’aînée des nouveaux venus et l’ado rebelle d’à côté. Au cœur de l’immensité de ces paysages glacés, les cœurs sont réchauffés par les échanges de politesse et les marques d’affection, les cheminées deviennent des lieux de rassemblement autour desquelles on s’amuse et on chante. Certes, les Gheorghiu appliquent des principes évangélistes très strictes, qui dénotent dans cette société plutôt progressiste. Mais il ne s’agit que d’une éducation où l’on préfère lire les textes sacrés plutôt que d’aller sur Youtube, ça fait rire de loin, la moquerie étant facile, mais rien de problématique. Jusqu’au jour où une représentante de l’Aide à l’Enfance débarque dans la maison pour leur retirer la garde de leur progéniture, nourrisson inclus. Elia aurait des ecchymoses dans le dos. Elle aurait avoué que sa mère en était la responsable. Nos certitudes s’écroulent. Étions-nous témoins de l’impensable depuis le début ? Est-ce que les formules autoritaires du père étaient synonymes de coups en cas de désobéissance ? Démarre un drame au scénario éminemment intelligent et malin, où chaque conviction sera interrogée, avec nuance et contraste. Car dans ce film, tout n’est jamais noir ou blanc, le spectateur se trouvant en juge d’un procès auquel il est bien difficile d’apporter une sentence unique. Pamphlet contre le dogmatisme et les raccourcis dévastateurs, le métrage est une leçon cinématographique, où chaque scène vient questionner le public au plus profond des êtres, nous poussant même à envisager que nous soyons nous-mêmes les méchants de cette histoire. Dans cette œuvre implacable, où la morale prend toutes les couches de l’ambiguïté, chacun pourra avoir son point de vue, ses croyances et ses opinions, mais Christian Mungiu ne prendra lui jamais partie, préférant la complexité des situations aux solutions toutes trouvées. Est-ce que ce logis est dysfonctionnel ou est-ce qu’on attaque une pratique religieuse ? Les enfants sont-ils victimes ou simplement dépassés par un petit mensonge ? Est-ce que c’est uniquement le patriarche qui se rend coupable d’actes illicites ou bien les deux ? Est-ce qu’une gifle de temps à autre est plus traumatique qu’une séparation forcée et définitive de son foyer ? On pourrait encore continuer cette liste sur plusieurs lignes tant « Fjord » est un film vaste et total, porté par des acteurs éblouissants et par une mise en scène qui sublime un scénario brillant sans jamais surligner ce qui peut et doit rester silencieux. Indéniablement, l’un des grands moments de cette 79ème édition du Festival de Cannes, récompensé fort justement par la palme d’or.

 

 

      Anatomie d’une gifle norvégienne…

 

 

 

 

En compétition lors de la 79e édition du festival, le film a reçu une ovation de 12 minutes. Le jury lui a décerné la prestigieuse Palme d’Or, faisant de Cristian Mungiu l’un des rares réalisateurs à rejoindre le cercle très fermé des doubles détenteurs de la Palme. Le tournage de Fjord, s’est déroulé intégralement dans l’ouest de la Norvège. Les paysages sauvages et isolés de la région y jouent un rôle central en accentuant la tension psychologique de l’intrigue. Voici les lieux exacts où l’équipe a posé ses caméras pendant les 36 jours de tournage au printemps 2025. L’essentiel de l’action du film a été filmé au cœur du Hjørundfjorden, un des fjords les plus préservés et escarpés de Norvège. Le village isolé où s’installe la famille Gheorghiu est entouré par les sommets vertigineux des Alpes de Sunnmøre. Leurs pics s’élèvent à près de 1 700 mètres d’altitude, plongeant de manière abrupte directement dans les eaux sombres du fjord, ce qui renforce visuellement le sentiment d’enfermement de la famille. Ålesund…C’est dans cette ville côtière célèbre pour son architecture Art nouveau qu’a débuté le tournage en mars 2025. Plusieurs scènes urbaines et administratives y ont été capturées. Le fjord de Stranda avec des prises de vue complémentaires ont également été réalisées le long du fjord de Stranda, une commune voisine réputée pour ses paysages montagneux spectaculaires. Le scénario est directement inspiré d’un fait divers réel qui a provoqué un immense tollé diplomatique et social en 2015…L’affaire Bodnariu. Le réalisateur Cristian Mungiu a utilisé cet événement marquant pour analyser la fracture idéologique contemporaine entre conservatisme et progressisme. L’affaire en 2015, s’est déroulée en Norvège et concernait Marius et Ruth Bodnariu, un couple roumano-norvégien de confession pentecôtiste. Leurs cinq enfants dont le plus jeune avait à peine deux mois ont été brutalement retirés de la garde des parents par le Barnevernet, le très strict service norvégien de protection de l’enfance. Les autorités agissaient à la suite d’un signalement pour châtiments corporels…Une fessée ou une simple tape. Pratique totalement interdite par la loi norvégienne. L’affaire est devenue internationale. Pour une partie de l’opinion publique, notamment les communautés religieuses et la diaspora roumaine, cette intervention a été perçue comme un abus de pouvoir étatique et une ingérence idéologique visant à punir l’éducation chrétienne traditionaliste de la famille. À l’inverse, les partisans du système défendaient l’application stricte de la protection des mineurs contre toute forme de violence. Après d’intenses manifestations mondiales, le couple a finalement récupéré la garde de ses enfants en 2016. Le traitement de Cristian Mungiu entre réalité et fiction. Bien que l’affaire Bodnariu soit le point de départ de son écriture, le réalisateur précise que Fjord n’est pas une reconstitution exacte ou un documentaire. Il a croisé ce dossier avec plusieurs autres cas réels similaires pour façonner la fiction des Gheorghiu. Un choc de valeurs et plutôt que de désigner un coupable, Mungiu utilise ce drame pour illustrer l’incompréhension totale entre deux mondes. D’un côté, une famille attachée à une structure traditionnelle patriarcale et religieuse. De l’autre, un modèle étatique ultra-civilisé, libéral et rationnel, poussé parfois jusqu’à un certain « fondamentalisme progressiste ». La complexité humaine avec le cinéaste qui refuse le manichéisme. Le film instaure une tension constante en montrant la part d’ombre et de lumière de chaque camp. Le spectateur balance ainsi continuellement entre l’empathie face à la détresse de ces parents et le doute quant à ce qu’il se passe réellement dans l’intimité de leur foyer.

 

 

 

 

 

 

 

Depuis 4 mois, 3 semaines, 2 jours et sa Palme d’or en 2007, Cristian Mungiu n’a cessé d’ausculter les zones de friction entre l’individu et les systèmes qui l’enserrent…Religion, famille, communauté, institutions, héritages culturels. Son cinéma, d’une rigueur presque clinique, repose moins sur l’affirmation de vérités que sur l’observation patiente des mécanismes moraux qui façonnent les êtres. Avec Fjord, le cinéaste roumain poursuit ce travail avec une maîtrise impressionnante et une complexité thématique passionnante. En suivant une famille roumaine catholique installée en Norvège, soudainement confrontée à la suspicion des services sociaux après des pratiques punitives qualifiées d’éducatives mais clairement problématiques, Mungiu compose un récit profondément troublant sur le choc des cultures, l’immigration et les violences invisibles produites par les systèmes de valeurs qu’ils soient traditionnels ou progressistes. La grande intelligence du film réside dans son refus constant de simplifier la confrontation. D’un côté, les institutions norvégiennes apparaissent rigides, condescendantes parfois, enfermées dans un langage procédural qui transforme rapidement la cellule familiale en objet d’évaluation morale. Le long procès civil qui structure la deuxième partie du film impressionne par sa précision glaçante, où chaque mot semble pesé, disséqué, interprété. Dans cet espace bureaucratique où tout doit être nommé, catégorisé et traduit, le langage devient un instrument de pouvoir autant qu’un outil de protection. Mais Fjord ne tombe jamais dans la dénonciation réactionnaire du progressisme scandinave et c’est un véritable soulagement. Car Mungiu expose d’emblée frontalement les limites du modèle éducatif porté par ces parents conservateurs. Les “petits” châtiments corporels qu’ils considèrent comme anodins révèlent un rapport profondément vertical à l’autorité, hérité d’un système culturel et religieux où la violence peut encore être perçue comme légitime au nom de l’éducation. Même si la narration se place de leur point de vue, le film refuse toute idéalisation de cette famille déracinée, montrant comment certaines convictions traditionnelles continuent elles aussi d’exercer une forme de contrôle coercitif sur les enfants. C’est précisément dans cet entre-deux inconfortable et anti-dogmatique que Fjord trouve sa force. Mungiu ne cherche jamais à désigner un camp du bien face à un camp du mal. Il met en miroir deux systèmes persuadés d’agir pour protéger, la famille et les institutions. Deux formes d’autorité, deux visions du monde, deux manières d’appréhender l’enfance aussi qui finissent pourtant par produire peur, incommunicabilité et dépossession. La fuite finale des parents, nouvel exil arraché sans réelle considération pour ce que ressentent les enfants et notamment leur aînée Elia, achève de fissurer toute lecture binaire. Derrière les convictions idéologiques, religieuses et culturelles qui s’entrechoquent, Fjord révèle surtout l’incapacité des adultes à entendre la parole et considérer pleinement les besoins des enfants, pris dans ces conflits de valeurs. Film d’une densité remarquable, d’une froideur parfois suffocante, Fjord confirme l’importance de Cristian Mungiu dans le paysage contemporain, un cinéaste capable de transformer les fractures morales et politiques de l’Europe actuelle en un vertigineux dilemme humain. 

 

 

 

 

 

Le film le plus troublant de l’année. Déjà lauréat d’une Palme d’or en 2007, Cristian Mungiu a de nouveau bousculé le Festival de Cannes avec Fjord, son conte familial et dérangeant sur la dangerosité des dogmes. Par Lolita Mang

 

“Aucun homme n’est une île”, notait le poète anglais John Donne en 1624 dans son ouvrage Devotions upon Emergent Occasions. Écrite alors qu’il se trouve affaibli par la maladie, cette “méditation” rend compte de l’interdépendance humaine. Chaque personne fait partie d’un ensemble plus vaste, et la souffrance ou la mort d’un individu concerne toute l’humanité. Dans Fjord, le nouveau film du réalisateur roumain Cristian Mungiu, cette réflexion est poussée jusqu’au drame. Porté par Sebastian Stan et Renate Reinsve, le long-métrage, Palme d’or du Festival de Cannes 2026, explore les difficultés rencontrées par une famille roumaine lors de son installation dans une petite communauté norvégienne. Voilà le “fjord” dont il est question cette vallée étroite creusée par un glacier puis envahie par la mer. Un lieu où vos voisins sont à la fois vos pires ennemis et vos meilleurs amis, et dont les regards ne quittent jamais les abords de votre maison. Et si cette ambiance a tout d’un thriller social, ce n’est là que le début d’une escalade de violence qui pourrait très mal finir.

 

Les premières fissures…Mihai et Lisbet Gheorghiu (impeccables Sebastian Stan et Renate Reinsve) emménagent dans un village au bout d’un fjord avec leurs cinq enfants. Malgré l’apparente bienveillance de leurs voisins, leur foi devient vite sujette à moqueries, et autres suspicions bien plus graves, le jour où leur fille arrive à l’école couverte d’ecchymoses. Débute alors une descente aux enfers pour les deux parents, qui se voient retirer leurs enfants par l’Aide à l’Enfance, instance toute puissante en Norvège où les fessées sont punies par de la prison. Débute alors une véritable “bataille culturelle” entre une famille traditionnelle et une société plus progressiste, que Cristian Mungiu met dos à dos. Dans le dossier de presse du film, il déclare…Fjord s’inscrit dans mes préoccupations concernant les changements qui ont bouleversé le monde à l’ère de la mondialisation, des migrations, de la démocratisation du droit d’expression et des visions post-vérité. En effet, on ne sait jamais réellement où réside le mal. Mihai et Lisbet Gheorghiu sont-ils responsables du tort causé à leur fille aînée, ou ces bleus viennent-ils simplement d’une chute dans un escalier ? Peut-on faire du mal à son enfant, dans le simple but de le protéger ? Autant de questions soulevées par le réalisateur, qui n’y répond jamais réellement, laissant son film libre à l’interprétation de son public. Devant sa caméra, la famille se fait la caisse de résonances des fractures de la société, qui oppose des croyances à d’autres systèmes de pensées. Insidieusement, la méfiance et le doute s’installent, par exemple lorsque le personnage incarné par Sebastian Stan se trouve empêché de jouer un petit air religieux au piano de l’école par le directeur qui est en même temps son plus proche voisin.

 

Les eaux troubles du fjord…Le mal est-il véritablement là où on le pense, dans Fjord ? Sans jamais donner d’éléments de réponse, Cristian Mungiu ne cesse de planter des graines ici et là, comme les indices d’une violence plus sourde que l’on ne parvient à distinguer. Tandis que la famille Gheorghiu se trouve déchirée par l’Aide à l’Enfance, c’est une autre entité, la famille Halberg, qui continue d’évoluer sous notre nez. La fille, une adolescente répondant au nom de Noora, se lie d’amitié presque immédiatement avec Elia Gheorghiu, malgré leurs différences. Une relation qui apparaît comme un geste désespéré, venant d’une jeune fille qui couvre son corps d’une couverture lorsque son père entre dans sa chambre, ou qui se taille les veines en guise de chantage affectif face à ses nouveaux amis. Et si l’enfant qui allait le plus mal n’était pas celui que l’on pensait ? En refusant, comme à son habitude, le gros plan, Mungiu conserve avec Fjord la mise à distance de ses personnages, qui ne permet jamais d’atteindre leur vérité. Loin du monde troublé des adultes, c’est donc plutôt grâce aux enfants que le réalisateur parvient à émouvoir, placés comme les espoirs incertains d’un futur moins étriqué. La preuve avec une ultime scène d’une beauté renversante, qui semble indiquer que les miracles ne peuvent naître que des amours les plus sincères.

 

 

 

 

 

Politique du doute par Josué Morel

Auréolé d’une deuxième Palme d’Or, 19 ans après le sacre de Quatre mois, trois semaines, deux jours, Mungiu ménage moins avec Fjord un pas de côté qu’il ne bétonne les fondamentaux de sa mise en scène. Car si son cinéma quitte la Roumanie pour la Norvège, son cap esthétique ne change pas. Il s’agit toujours de cultiver l’ambivalence en installant un certain nombre de pistes maintenues à l’état d’indécision. Si elles peuvent être d’importance ou de nature relatives, elles participent toutes à creuser l’impression d’une complexité, en cela que le spectateur doit relier les points entre eux, compléter ce qui manque, projeter dans un geste ou un regard abrupt la trace d’un mal plus profond. On pourrait voir dans ce principe une invitation du cinéaste à penser ses films avec lui, mais cette « politique du doute » vire très souvent chez lui à la mécanique narrative implacable voire au soupçon du pire. Famille très chrétienne et conservatrice, les Gheorghiu s’installent dans un village où leurs valeurs traditionnelles tranchent avec le progressisme norvégien mâtiné de raideur puritaine. Des bleus sur le dos de l’aînée adolescente, dont il nous est suggéré qu’elle a pu se blesser dans un autre contexte, valent aux nouveaux arrivants un signalement auprès des services de protection de l’enfance qui, ni une ni deux, engagent une procédure pour retirer aux parents la garde de leurs enfants. L’horizon discursif est alors surligné par un détail…

 

 

Alors que Lisbet, la mère de famille, accueille chez elle les enseignants venus lui annoncer le lancement de la procédure, le drapeau de la Norvège, derrière une vitre et secoué par le vent, apparaît en arrière-plan. La situation est interrompue par l’arrivée de deux enfants plus jeunes, que Lisbet fait monter à l’étage pour poursuivre la conversation. À son retour dans le salon, la position de la caméra a changé…Elle se tient désormais dans l’axe du drapeau, manière de signaler la mise en place d’un piège bureaucratique qui va essorer le couple, en lutte contre le système judiciaire. La sincérité de ce dernier fera elle aussi l’objet d’un soupçon…L’institution veille-t-elle seulement à protéger les enfants, ou ses actions préventives sont-elles le fruit d’une discrimination religieuse à l’égard de ces semi-étrangers ? Le dispositif judiciaire qui en découle se greffe à de courtes scènes qui permettent d’effleurer de nombreux pôles d’ambiguïté…Prosélytisme, violence psychique, malveillance, racisme, antireligiosité…Mais par sa manière de ne jamais trancher, Mungiu adopte une position confortable, celle d’un observateur lointain qui peut mettre dos à dos l’hypocrisie du progressisme et l’intégrisme religieux, pour jauger de la médiocrité de chacun. Comme souvent avec lui, l’incertitude passe aussi par des pointes de fantastique et à ce titre, le dernier plan, assez gratuit, vaut comme une couche métaphorique supplémentaire pour épaissir encore davantage son édifice. La tentative est toutefois ici trop volontariste pour qu’on ne voie pas l’intention à l’œuvre, et le surgissement du mysticisme fait dès lors plouf.

 

 

 

Fjord, une Palme d’or au cinéma/  Par Lily Bloom

 

« Cette année, les films sont arrivés chargés des bruits du monde », a dit Eye Haïdara en ouverture de cette cérémonie de clôture du Festival de Cannes 2026. Elle ne croyait pas si bien dire. Inattendue, clivante, cette deuxième Palme d’or pour Cristian Mungiu va faire grincer quelques dents. Une Palme qui divise et qui fait sens, justement parce qu’elle divise. Une Palme qui nous met le nez dedans. Et peut-être, sans qu’on l’ait vu venir, la Palme idéale. Déjà primé pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, le cinéaste roumain entre avec Fjord dans le cercle très fermé des réalisateurs doublement palmés : Francis Ford Coppola, Bille August, Emir Kusturica, Shohei Imamura, les frères Dardenne, Michael Haneke, Ken Loach, Ruben Östlund. Pas une mauvaise compagnie. Que se passe-t-il dans ce Fjord ? Les Gheorghiu, une famille évangélique roumaine, s’installent dans un village au bord d’un fjord idyllique. Autour d’eux, une communauté en apparence paisible, jusqu’au jour où la protection de l’enfance décide de lancer une enquête pour maltraitance. La cause: une marque suspecte sur le dos d’Elia, leur fille, qui n’aurait peut-être pas déclenché une enquête s’ils s’étaient totalement intégrés aux mœurs locales. À partir de là, c’est l’engrenage. On ne sait jamais si les parents sont coupables ou non. Cela n’est pas le sujet de Mungiu. On est avec eux dans la sidération, dans l’accablement d’une machine administrative écrasante et toute puissante, et une assistante sociale qui règne sur son petit royaume avec une obstination ambigüe.

 

Le film s’inspire d’une affaire réelle où une famille romano-norvégienne s’était retrouvée en conflit ouvert avec les autorités norvégienne. Un cas symptomatique, car d’autres familles venues d’Europe de l’Est, mais aussi d’Inde ou d’Afrique se sont retrouvées prises au piège des législations nordiques inflexibles avec les parents violents… et avec ceux qui n’adhérent pas totalement aux valeurs progressistes du pays. Ce qui rend Fjord fascinant et dérangeant, c’est sa capacité à faire dérailler notre boussole morale. Je me suis surprise, pendant le film, à détester mon propre camp. À suffoquer. Le biais idéologique est à l’œuvre des deux côtés…D’un côté, une présomption de culpabilité habillée en protection de l’enfance, des auditions d’enfants qui ne maîtrisent pas la langue, un père contraint de signer un aveu sous pression, un retour des enfants conditionné à la reconnaissance d’une culpabilité. De l’autre, un refus de questionner ses méthodes éducatives. Une partie des progressistes ne lui pardonnera sans doute jamais ce déplacement du regard. Ils préféraient le Mungiu des années 2000, celui qui attaquait frontalement le conservatisme roumain. Et c’est précisément là que réside, je crois, l’élément passionnant du film car Mungiu parvient à nous donner une perspective sur nos propres aveuglements. L’éternel combat entre conservateurs et progressistes, est poussé dans ses extrémités, rejoué d’une manière qui nous force à voir notre propre régime de pensée pour ce qu’il est…Juste un système de pensée et de croyances parmi d’autres. Le film est un thriller psychologique kafkaïen qui fonctionne comme un collier d’étranglement. Dans la lignée de l’inquiétude morale de Krzysztof Kieślowski, avec un clin d’œil à Ingmar Bergman, à Fanny et Alexandre, plus exactement. L’avalanche qui se déclenche au cœur du film dit tout…Quelque chose de violent vient perturber les eaux calmes du fjord. C’est un avertissement et ce que l’on refuse de nommer finira par tous nous engloutir. Mais Mungiu n’est pas nihiliste. C’est vers le futur qu’il place ses espérances, dans l’amitié improbable et forte qui se tisse entre Noor, la fille rebelle du proviseur, et Elia, l’aînée des Gheorghiu. Deux adolescentes, deux mondes. Un fil fragile tendu au-dessus du gouffre. Lors de son discours d’acceptation de sa Palme d’or, le cinéaste a dit...La société est aujourd’hui fracturée, elle se radicalise. Mon film est un engagement contre toute forme d’intégrisme. Il prône un message de tolérance. Une Palme qui dérange, c’est souvent signe qu’elle est juste.



 

 

UN AVIS TRES CONTRAIRE…Le faux procès du relativisme   par David Fonseca

 

À l’ère du désenchantement du monde, quand Cristian Mungiu entend faire le procès du tout relativisme des valeurs dans Fjord, il a choisi son camp en vérité. Sa prétendue neutralité est un leurre. Quand il voudrait faire croire qu’il navigue entre les eaux, il barre à droite toute, dans un film synchrone d’une époque où les discours les plus rances n’ont plus de frein sur la langue. Voilà donc la famille Gheorghiu, qui ressasse sa prière comme une dette jamais amortie pour avoir sans doute mis au monde dans la joie cinq enfants. Mère norvégienne, père roumain, ils quittent la Roumanie pour s’installer dans un fjord norvégien. Les voisins les accueillent avec cette gentillesse scandinave dont on ne sait jamais très bien si elle relève de l’hospitalité ou de l’inspection : un regard scrutateur, déjà chargé du soupçon de celui qui se demande ce qu’ils viennent faire à son idée du monde. Peu après la rentrée scolaire, la professeure de sport découvre des bleus sur le corps d’Elia, la cadette. Les services sociaux sont alertés. La machine administrative se met en branle. Et, très vite, sans que le film établisse véritablement la preuve d’une violence familiale, les enfants sont retirés à la garde de leurs parents. Cristian Mungiu installe ainsi son grand théâtre moral…D’un côté, une famille chrétienne, nombreuse, croyante, attachée à une conception traditionnelle-rigoriste de l’éducation et de l’autre, l’État libéralo-norvégien, ses services sociaux, ses procédures, sa conception rigoureuse de la protection de l’enfance. Une fois la machine administrative lancée, elle semble ne plus pouvoir s’arrêter. La procédure devient sa propre justification. Il ne s’agit plus de savoir ce qui est arrivé à l’enfant mais plutôt, de savoir comment l’institution peut continuer à fonctionner sans reconnaître qu’elle s’est peut-être méprise. Le film est sévère, violemment parfois, envers cette institution. Cristian Mungiu fabrique notamment, au sein de la protection de l’enfance, une figure qui confine au proto-nazi…Froide, procédurière, imperméable à la singularité des individus, comme si l’administration avait remplacé toute morale par un protocole. C’est précisément là que commence le problème de Fjord. Sous son apparence de film équitable, sous son désir affiché de montrer deux systèmes de valeurs qui s’affrontent, Cristian Mungiu ne cesse de choisir son camp. Son relativisme est un leurre. Cette manière de poser que tout se vaut depuis la mort de Dieu ce désenchantement du monde, repose sur un mensonge. Car le relativisme des valeurs n’existe pas. Au contraire, le film de Cristian Mungiu témoigne que pour chaque époque, se met en place une logomachie, un combat des valeurs par le discours. Et que pour chaque époque, des hiérarchies se créent et se recréent sans cesse. La vraie question n’est donc pas de savoir si tout se vaut. La vraie question est de savoir pourquoi certains discours, à certaines époques, l’emportent sur d’autres. Fjord est tout entier construit autour de ce pseudo-relativisme, du silence qui l’accompagne sur les intentions du cinéaste, afin d’en garder le secret pour ne pas permettre au mensonge qui le tient, qui le tisse à l’envers, dont il est le support, de lui ôter toutes ses ceintures. Mais Cristian Mungiu ne peut pas faire autrement que de montrer qu’il cache son jeu. Il hiérarchise en permanence pour asséner sa vérité. Fjord, à tout prendre, comme la politesse, fait toujours semblant d’être sincère. Son insincérité exhibée, qui en est l’expression la plus vive, voudrait nous faire croire que Cristian Mungiu n’est jamais dupe de soi. Pour le comprendre, il faut se défaire de la vanité du film, de cette fluidité qui a si vite fait d’avaler les obstacles, cette mauvaise pente qui entraîne si discrètement de la vérité au mensonge en en revenant à la vieille formule de Protagoras « l’homme est la mesure de toutes choses ». Depuis cette phrase, la philosophie n’a cessé de se demander si les valeurs possèdent une validité qui leur serait propre ou si elles sont toujours relatives à celui qui les énonce, à une culture, à une époque, à une communauté. Fjord semble vouloir reprendre cette vieille question : les Gorgiu ont leur vérité, les Norvégiens ont la leur. Les uns pensent l’enfant à partir de la famille et de Dieu, les autres à partir de l’individu et de ses droits. Qui pourrait prétendre posséder la mesure absolue ?

 

Le film commet cependant une confusion essentielle celle de relativiser l’origine d’une valeur ne signifie pas mettre toutes les valeurs sur le même plan. Cela même que montre Nietzsche lorsque, dans sa généalogie de la morale, il entreprend de demander non pas seulement ce que valent les valeurs, mais qui les a produites, dans quelles conditions, contre quelles autres valeurs, et au bénéfice de quelle forme de vie. La généalogie n’est pas le règne du « tout se vaut ». Elle est au contraire une entreprise de démystification et si une valeur se présente comme éternelle, il faut chercher l’histoire qui l’a rendue possible. Cristian Mungiu se l’interdit. S’il montre le conflit des valeurs, il ne montre jamais vraiment l’histoire qui a produit ces valeurs. La tradition chrétienne apparaît comme une croyance vivante, charnelle, incarnée dans une famille. La norme sociale norvégienne apparaît comme une mécanique administrative. D’un côté, la chair et de l’autre, le protocole. D’un côté, les enfants et de l’autre, les dossiers. Le choix est déjà fait. Le même problème peut être formulé avec Max Weber. Ce dernier a montré que la modernité ne supprimait pas les valeurs, elle les multipliait et les séparait. Dans un monde désenchanté, aucune raison universelle ne permet nécessairement de résoudre définitivement le conflit entre des valeurs ultimes. C’est ce que Max Weber appelle, dans une formule célèbre, le « polythéisme des valeurs »…La justice, la liberté, la vérité, la dignité, la tradition, la foi peuvent toutes prétendre à une validité, mais elles peuvent aussi entrer en collision sans qu’un Dieu philosophique vienne arbitrer le conflit. Voilà le véritable sujet du film. Non pas : « Qui a raison ? », plutôt mais que fait une société lorsque deux systèmes de valeurs incompatibles prétendent chacun agir au nom du bien ? La famille dit…Nous savons ce qu’est une bonne éducation. L’État dit…Nous savons ce qu’est la protection de l’enfant. La famille invoque la foi, l’autorité, la tradition. L’État invoque l’autonomie, les droits de l’enfant, la protection contre la violence. Chez Max Weber, cette confrontation ne pourrait être résolue par un simple appel à la neutralité. Car la neutralité elle-même est déjà une valeur. L’État qui prétend protéger l’enfant ne fait pas qu’appliquer une procédure neutre : il fait triompher une certaine conception de l’enfant, de l’individu, de la famille et de la violence. Sur ce plan, Michel Foucault devient particulièrement utile pour lire le film. Il a appris à nous méfier de ces institutions qui ne se présentent jamais comme des pouvoirs, mais comme des dispositifs de savoir. La médecine, la prison, l’école, la psychiatrie, l’administration…Autant d’appareils qui ne se contentent pas de réprimer, mais qui produisent des catégories, définissent des normes et décident de ce qui sera considéré comme normal ou pathologique, acceptable ou dangereux.

 

La protection de l’enfance de Fjord fonctionne exactement ainsi. Elle ne dit pas simplement « Nous n’aimons pas cette famille ». Elle produit un savoir sur elle. Elle observe, classe, évalue, interprète, documente. Elle transforme des comportements en indices, des indices en risques, des risques en catégories administratives. Puis la catégorie finit par produire sa propre réalité. Sur ce plan, le film devient idéologiquement suspect. En effet, Cristian Mungiu semble appliquer à l’État ce soupçon foucaldien qu’il refuse d’appliquer à la famille. Il nous montre admirablement comment une institution peut transformer son savoir en pouvoir. Toutefois, il ne demande presque jamais comment une tradition religieuse produit elle aussi ses propres normes, ses propres exclusions, ses propres vérités, ses propres mécanismes de contrôle. Le pouvoir ne se trouve pas seulement dans le bureau de la travailleuse sociale. Il se trouve aussi dans la famille. Il est dans le père, dans la mère, dans l’Église, dans la communauté, dans la définition de ce qu’est un « bon » enfant, une « bonne » fille, une « bonne » famille. Michel Foucault aurait précisément refusé cette distribution trop confortable du pouvoir…Le pouvoir n’est pas seulement celui qui porte un badge et remplit un formulaire. Il circule. Il traverse les institutions, autant que les familles, les discours, les habitudes, les corps. Or Cristian Mungiu semble soudain oublier Michel Foucault dès que le pouvoir prend la forme de la tradition. Si les dialogues ne le montrent pas toujours, les plans-séquences trahissent ses choix. Ils semblent avoir été conçus comme la garantie morale du film. Cristian Mungiu nous montre les personnages dans leur durée, sans découpage ostensiblement manipulateur, sans gros plan psychologique qui viendrait nous dicter ce qu’il faut ressentir. Le plan-séquence serait ainsi le lieu d’une sorte de démocratie du regard et chacun aurait son temps de parole, chacun serait montré dans sa vérité. Je vous montre tout, semble dire le cinéaste ; à vous de juger. C’est vouloir nous faire oublier qu’une caméra ne montre jamais « tout ». Elle cadre. Et cadrer, c’est poser des frontières. Ainsi le film trahit son discours. Quand on vient arracher leur bébé aux Gheorghiu, où est la caméra ? Sur l’épaule du père. Il réprime un sanglot. Nous ne voyons pas son visage…Nous sommes derrière lui. Pudique, dira-t-on. Mais pourquoi cette pudeur-là ? Pourquoi ce dos plutôt que le visage de l’enfant, le visage du travailleur social, ou celui d’un témoin extérieur ? Parce que le plan ne se contente pas d’enregistrer une douleur, il nous installe physiquement dans cette douleur. Et lorsqu’on leur retire encore un enfant, nous voilà derrière la mère, à proximité d’un berceau désormais vide. Le berceau vide. Il fallait bien que le symbole arrive. Et avec lui, le spectateur. Nous sommes priés de souffrir avec eux. Le plan-séquence qui prétend suspendre le jugement organise en réalité une identification. Il ne dit pas « voyez les deux camps ». Il dit « Voyez ce que cela fait à cette famille ». Le cinéma devient alors le lieu d’une distribution beaucoup moins équitable des affects. Aux Gheorghiu, la chair, les larmes, les enfants, les prières, les silences, les berceaux vides. Aux Norvégiens, les bureaux, les procédures, les dossiers, les visages fermés, la parole administrative. Il faudrait donc être aveugle pour ne pas voir que le relativisme affiché par le film est déjà hiérarchisé par la mise en scène. Le problème est encore plus manifeste au tribunal. En effet, le tribunal est précisément le lieu où deux vérités viennent se confronter…Non pas deux opinions qui se valent abstraitement, plutôt deux récits qui demandent à être départagés. Ici, le film introduit un élément décisif…Ce qui est reproché à cette famille ne concerne pas seulement d’éventuels actes de violence, mais aussi son système de valeurs. On découvre notamment qu’une des filles, face à une petite camarade qui dit être lesbienne, lui répond qu’elle ira brûler en enfer. Cristian Mungiu semble alors construire une symétrie…D’un côté, une société qui interdit certains comportements et certains discours au nom de la protection de l’enfant, de l’autre, une famille croyante qui possède elle aussi ses interdits, ses dogmes, ses vérités absolues. À chacun sa norme. À chacun son intolérance. À chacun son enfermement.

 

Cette symétrie ne tient pourtant pas. Elle ne tient pas parce que Cristian Mungiu met sur le même plan deux choses qui ne sont pas de même nature…Une orientation sexuelle et une croyance sur cette orientation sexuelle. L’une désigne une expérience vécue, l’autre constitue un jugement porté sur cette expérience. Confondre les deux au nom du « droit de chacun à avoir ses valeurs », c’est déjà avoir choisi une certaine conception du relativisme, celle selon laquelle toute proposition morale pourrait être mise sur le même plan dès lors qu’elle est sincèrement crue. Ce n’est pas cela, le pluralisme. Isaiah Berlin l’avait parfaitement compris, le pluralisme des valeurs ne signifie pas que toutes les valeurs se valent. Il signifie que plusieurs valeurs humaines peuvent être authentiques, importantes, parfois même incompatibles, sans qu’il existe nécessairement une formule permettant de les réconcilier. La liberté et l’égalité peuvent entrer en tension, l’autonomie et la solidarité aussi, la tradition et l’émancipation également. Le pluralisme est tragique quand le relativisme paresseux, lui, est confortable. Le premier oblige à choisir. Le second permet de ne jamais le faire. Or Fjord prétend appartenir au premier tout en pratiquant souvent le second. Il veut nous montrer le tragique conflit des valeurs, quand il refuse finalement de dire que certaines valeurs peuvent être critiquées autrement que comme de simples « différences culturelles ». C’est pourquoi la scène autour de l’enfant lesbienne est si révélatrice. Elle voudrait nous faire comprendre que la liberté de conscience est également menacée par la société libérale. Toutefois, une liberté de conscience n’est pas l’immunité absolue accordée à toute croyance contre toute critique. Une société pluraliste protège le droit de croire ; elle ne garantit pas à chaque croyance le droit de devenir norme pour autrui. Or sous prétexte de défendre le pluralisme, Cristian Mungiu finit par défendre une hiérarchie très précise des valeurs. La foi devient une identité à protéger. La norme religieuse devient une culture minoritaire à défendre. La famille devient une victime. L’État devient une machine. Et ceux qui représentent l’État deviennent les nouveaux dogmatiques. C’est alors que le vieux schéma nietzschéen revient, mais inversé : les anciens détenteurs du pouvoir moral se représentent désormais comme les victimes du nouveau pouvoir moral. Les valeurs ont changé de camp, quand la structure du ressentiment demeure.

 

C’est peut-être cela que Fjord raconte sans le savoir…Le moment où une ancienne majorité culturelle découvre qu’elle doit désormais parler la langue de la minorité pour reconquérir son autorité. Cependant, un film n’est jamais relativiste simplement parce qu’il fait parler deux camps. Il ne suffit pas de donner deux discours pour produire deux vérités. Le cadre choisit. Le montage choisit. La durée choisit. Le corps que l’on regarde de dos plutôt que de face choisit. Le visage que l’on nous refuse choisit. Le berceau vide choisit. Le cinéma est une machine à hiérarchiser les valeurs sous couvert de les montrer. Et Fjord, malgré toute son habileté, n’échappe pas à cette vieille loi. C’est même peut-être ce qui rend sa consécration cannoise si révélatrice. Le film arrive à l’heure exacte où une certaine pensée culturelle adore se raconter qu’elle a dépassé les vieux clivages idéologiques. Il ne faut plus choisir. Il faut comprendre. Il faut relativiser. Il faut donner raison à tout le monde (re-)voir, en ce sens, Une Bataille après l’autre, de Paul Thomas Anderson, qui entendait jouer faussement les nazillons contre les bêtas de gauche, les fracassant l’un contre l’autre, comme si tout s’équivalait. Mais lorsque tout le monde a raison, il reste toujours quelqu’un qui tient la caméra. Et celui-là n’est jamais neutre. Or, un film n’est jamais aussi intéressant, aussi puissant, que lorsqu’il est contrarié dans ses voies, barré par son propre chemin. Comme l’eau que l’on voudrait retenir en appuyant la main sur un robinet…Si elle ne sort plus, bientôt elle jaillit. Dans Fjord, rien, sinon, la fange qui bondit.

 

 

 

 

 

 

Il parle un français appris sur les bancs de l’école en Roumanie et sur les tournages français délocalisés qui lui ont permis de faire ses armes. C’est dans notre langue que Cristian Mungiu évoque en ce jour d’été le plus international de ses films, Fjord, tourné en anglais, norvégien et roumain, et inspiré d’un fait réel. En 2015, un ingénieur informatique roumain et une infirmière norvégienne, très croyants, se sont vu retirer la garde de leurs cinq enfants par les services de protection de l’enfance de Norvège. Les filles aînées avaient confié à leurs enseignants que leurs parents leur administraient parfois des fessées ou leur tiraient les oreilles. Ce qui, au pays des fjords, est parfaitement illégal. Les partisans de la famille avaient cependant questionné la décision des autorités…Y avait-il là une forme de xénophobie ? Membre actif d’une Nouvelle Vague roumaine née après la chute du communisme, le réalisateur de Baccalauréat et R.M.N. s’appuie sur cette confrontation éthique pour interroger le spectateur sur ses convictions et ce que la polarisation de la société engendre d’incompréhensions…Notre société est fracturée et radicalisée. Ce film est un engagement contre l’intégrisme, un plaidoyer pour l’inclusion, l’empathie et la tolérance, déclarait Cristian Mungiu sur la scène du Palais des Festivals, à Cannes. Fjord lui a en effet valu la deuxième Palme d’or de sa carrière après 4 Mois, 3 semaines, 2 jours. En 2007, il avait été le premier cinéaste roumain de l’histoire à recevoir la plus prestigieuse des récompenses cinématographiques.

 

 

Fjord est inspiré de faits réels. Pourquoi y avez-vous décelé un potentiel cinématographique ? Mon approche est toujours la même, je ne cherche pas une thèse à défendre, mais une bonne histoire dans laquelle l’intime et le politique se croisent. Et quand je la trouve, je laisse les choses décanter avant de me lancer pour être certain de ne pas me faire piéger par une forme de sensationnalisme. L’affaire qui a nourri le scénario me permet de raconter combien notre société libérale accentue les clivages sociaux et broie des humains. J’ai la sensation qu’il est devenu impossible d’écouter quiconque ne partage pas le même mode de vie. Nous vivons tous dans une sorte de bulle. Il n’existe quasiment plus d’espace qui nous permette de questionner notre système de valeurs et d’essayer de comprendre l’autre. Or, plus les sociétés sont morcelées, plus les extrêmes montent. Ceux dont les frustrations ne sont pas écoutées les expriment dans les urnes. Mon approche est toujours la même, je ne cherche pas une thèse à défendre, mais une bonne histoire dans laquelle l’intime et le politique se croisent.

 

Avons-nous encore la disponibilité pour comprendre l’autre ? L’a-t-on jamais eue ? Je ne crois pas… Mais les divisions se sont renforcées. Personne n’avait anticipé à ce point les effets délétères de la mondialisation sur le long terme. C’est formidable de laisser les gens vivre en dehors de leur pays, mais on ne voyage pas qu’avec des valises. On trimbale aussi un système de valeurs, parfois très différent des normes des sociétés qui nous accueillent. Que fait-on avec ça : doit-on obliger à se conformer ou au contraire accepter la diversité ? Il n’y a aucune réponse simple à cette question. Nos singularités sont une richesse, mais il est impossible de faire abstraction des lois et des codes qui régissent les sociétés dans lesquelles nous évoluons.

 

Vous ne donnez aucune réponse définitive dans votre film…Je refuse d’affirmer une vérité si je ne peux pas la fonder sur des faits rationnels incontestables.

 

Pensez-vous que ce monde connecté a anéanti notre capacité à réfléchir, à prendre du recul ? Quand nous n’avons pas de réponse sociale à apporter aux fractures, on blâme le monde qui va vite, les réseaux, la technologie. C’est trop facile de déresponsabiliser les politiques, dont la mission est de prendre ces sujets en charge. Si l’on donnait, par exemple, des moyens pour sensibiliser les populations aux dangers des réseaux sociaux, les raccourcis seraient moins nombreux, la haine moins systématisée et cautionnée. Le film raconte néanmoins l’espoir d’ouverture que peut représenter la jeune génération…On espère toujours que la jeunesse ne sera pas influencée par les stéréotypes que nous, adultes, avons intégrés et ne questionnons plus, faute de temps. Beaucoup de jeunes sont plus ouverts à l’altérité. Le problème survient quand les parents ou les éducateurs essaient d’imposer leur système de pensée radical. Ou quand, pour répandre des idées progressistes, on condamne tout en bloc, on cautionne le tribunal public. On risque ainsi de créer un rejet dont se nourrissent les extrêmes. Tant que leur système de valeurs n’entrave pas notre liberté et nos droits, nous devons apprendre à cohabiter avec des gens différents de nous-mêmes. Beaucoup de jeunes sont plus ouverts à l’altérité.

 

Croyez-vous que le cinéma puisse nous y aider ? Je l’espère, mais nous avons tendance à chercher des espaces de parole et des œuvres qui ne font que confirmer nos valeurs. Or, le monde n’est pas binaire, et le cinéma ne doit pas l’être non plus. Je trouve important de continuer à produire des films qui sollicitent l’esprit critique, qui font prendre conscience au spectateur que sa vérité n’est pas forcément celle des autres. Après avoir vu Fjord, je serais heureux que les gens remettent en cause leurs certitudes. C’est un film qui ne donne pas de réponse mais qui montre différents points de vue.

 

On ne sait jamais si la famille a été maltraitante avec ses enfants…Non, parce qu’on ne sait pas ce qui se passe derrière les portes d’une maison. Je partage les informations que j’ai récoltées auprès de l’aide sociale à l’enfance, des avocats, des procureurs, des journalistes, des associations pour le droit des enfants…Ni plus ni moins. Je questionne ensuite les limites de l’intimité et des libertés personnelles…Comment concilier ses valeurs éducatives et religieuses avec les codes d’une société dans laquelle l’enfant évoluera ? Comment, a contrario, prendre des décisions pour les enfants des autres si l’on n’essaie pas de comprendre leur culture, leurs traditions ?

 

Pourquoi ancrer le film en Norvège, pays souvent cité en exemple à suivre ? Nous avons un a priori positif à propos des pays du Nord, respectueux des règles, à la pointe du progrès social…Et ce sont effectivement des sociétés remarquables à certains égards. Mais eux aussi peuvent être convaincus que leur fonctionnement, si souvent encensé, est le seul qui vaille, oubliant de prendre en compte les différences culturelles. Leur progressisme va par ailleurs de pair avec un protectionnisme exacerbé…La Norvège compte une population de 5,5 millions d’habitants, un vaste territoire avec des ressources, mais accueille peu de migrants. Pourquoi 90 % des cas où la protection de l’enfance intervient dans leur pays concernent des familles de migrants ? Je me souviens de l’affaire d’une famille indienne…Les services sociaux trouvaient anormal que les enfants mangent avec les mains, que la mère reste au foyer pendant que le mari travaillait…Or, si cette femme y consent et que, concernant leur mode de vie, il s’agit de leurs traditions, pourquoi vouloir formater ces gens ? Nos normes influencent trop souvent nos décisions. Les pays du Nord, eux aussi, peuvent être convaincus que leur fonctionnement, si souvent encensé, est le seul qui vaille, oubliant de prendre en compte les différences culturelles.

 

Vous venez de Roumanie, pays qui a connu des vagues d’exode. Est-ce la raison de votre sensibilité ? Quand on vient d’un «petit pays», le monde capitaliste occidental a tendance à vous traiter comme un citoyen de troisième catégorie, sans rien connaître de votre culture. C’est très frustrant, surtout quand vous avez grandi avec cette grande idée de communauté européenne…Moi, à l’école, j’étudiais l’histoire de France et de Grande-Bretagne, la littérature étrangère. Et j’imaginais que la réciproque était vraie. Je comprends pourquoi ça n’a pas été le cas pendant la période communiste, mais découvrir qu’en Europe beaucoup croient encore qu’à l’Est tout le monde parle russe, ça me sidère. Il faudrait être plus respectueux des autres cultures et s’affranchir des clichés. Arrêter de n’associer la Roumanie qu’à la culture gitane. Un de mes amis, réalisateur, avait écrit un scénario sublime sur un couple en crise. La réponse de son producteur français ?…Reviens avec un sujet plus spectaculaire, bien de chez vous, sur les gitans, par exemple. J’ai la chance d’être bien accompagné, mais quel que soit notre métier, nous sommes souvent confrontés à des attentes qui ne correspondent pas à notre réalité. Quant à Emir Kusturica, il avait décidé de jouer le jeu dans les années 1990 et le secret de sa réussite. Ce n’est pas ce que je veux.

 

On ne vous imaginait pas tourner avec deux acteurs internationaux. Pourquoi ce choix ? Le film était plus cher que d’habitude et j’avais besoin de comédiens identifiés. Mais je ne les ai pas choisis pour leur statut, dont je me moque, mais pour leur sensibilité. Renate possède un instinct formidable et c’est précieux pour un film qui cherche la nuance. Sebastian, qui m’avait fait part il y a quelques années de son envie de travailler avec moi, a, lui, accepté de se métamorphoser. Je ne voulais surtout pas qu’on l’associe à un superhéros Marvel. C’était son premier film en roumain sa langue natale et moi, mon premier en anglais.

 

Vous avez décroché votre deuxième Palme d’Or avec Fjord. Qu’est-ce que cela représente pour vous ? C’était extraordinaire de vivre à nouveau ce moment, car j’en avais peu profité pour 4 Mois, 3 semaines, 2 jours. J’avais perdu beaucoup d’énergie à me concentrer sur ce que je devais dire sur scène. Je voulais tant que ça compte que je n’ai laissé aucune place à l’émotion. Cette fois, j’ai savouré le moment. Plus largement, pour le film, une Palme change la donne. C’est un label qui assure une visibilité et qui permettra que le débat existe.

 

Vous avez été l’assistant de Bertrand Tavernier pour Capitaine Conan, tourné en Roumanie en 1995…J’avais 27 ans, j’étudiais le cinéma à Bucarest et je devais faire un stage d’un mois. Ma première expérience de plateau. À l’issue des premières semaines, où on avait tourné des scènes très difficiles de batailles dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, je suis devenu troisième assistant, puis deuxième. Avoir la confiance d’un réalisateur comme Bertrand c’était énorme pour moi. Il m’a montré le chemin, celui de l’exigence, de la générosité et de la bienveillance. J’espère un jour consigner tous les souvenirs que j’ai de ce tournage dans un livre.

 

Comment est né votre désir de cinéma ? Je ne peux pas citer un moment précis. Depuis mes 10 ans, je sais que je veux raconter des histoires. J’ai d’abord pensé à l’écriture, mais quand j’ai commencé à découvrir des films qui résonnaient en moi, la réalisation est devenue une autre option. C’était un rêve inaccessible pour un gamin du nord de la Roumanie né en 1968. Le cinéma est resté une passion secrète, et j’ai commencé à écrire et à prendre des photos pour m’exprimer. Quand le régime de Ceausescu est tombé en 1989, j’ai bifurqué vers des études de cinéma. À cette époque, beaucoup de films roumains mettaient en scène des gens qui parlaient notre langue mais qui, dans la réalité du pays, n’existaient pas. C’est un besoin de vraisemblance qui m’a poussé à me lancer et me guide encore aujourd’hui.

 

 

 

 

Nous n’irons nulle part si nous sommes trop fiers pour admettre que nous avons tort

Par Pascaline Potdevin



Ils ne sont pas étrangers aux protocoles cannois, en 2021, Renate Reinsve recevait le prix d’interprétation féminin pour Julie en 12 chapitres, de Joachim Trier. Sebastian Stan, quant à lui, y a présenté en 2024 The Apprentice, de Ali Abasi, sur l’ascension de Donald Trump. Samedi 23 mai, c’est ensemble qu’ils sont montés sur la scène du Grand Auditorium Lumière pour recevoir, en compagnie du réalisateur roumain Cristian Mungiu, la Palme d’or du 79e Festival du film pour Fjord. Rencontre à Cannes, quelques jours avant la consécration.

 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de jouer dans Fjord ? Renate Reinsve- J’aurais fait n’importe quoi pour jouer avec Cristian. C’est un maître, l’un des meilleurs réalisateurs du monde. Je savais que je ne me poserais aucune question, quoi qu’il me demande de faire. Sebastian Stan– Cela fait longtemps que j’essayais de trouver un moyen de travailler avec lui. Quand vous avez un bon réalisateur, quelqu’un qui est vraiment très précis et singulier sur ce qu’il veut, qui a une vision…Tout est plus facile.

 

Quand vous avez lu le scénario, quelle a été votre réaction ? R.R.- J’ai dû interrompre ma lecture trois fois. Parce que je suis moi-même mère, et que je savais que Cristian avait basé le scénario sur de vraies histoires. J’étais donc très investie, très tôt, dans l’aspect émotionnel de l’histoire. Le scénario est tellement sophistiqué, si intelligemment écrit qu’on est immédiatement immergé dedans. Mais il vous fait aussi vous remettre en question. Ma première réaction a donc été très forte. S.S.- Je ne savais rien de la Norvège et de ses points de vue progressistes, ni de son système scolaire, de son service de protection de l’enfance. En revanche, je connais l’expérience des immigrants (Sebastian Stan, né en Roumanie, a émigré aux États-Unis avec sa mère à l’âge de 12 ans, NDLR). Je suis moi-même arrivé dans un pays sans en parler pleinement la langue, en essayant de m’intégrer. Vous savez, la culture roumaine est très spécifique : je me souviens que j’avais peur d’inviter des enfants chez moi, à cause de la nourriture qui était différente, etc. J’ai senti que Fjord allait être un film important, qui posait une question universelle en ce moment, sur les changements générationnels qui se produisent alors que le monde évolue rapidement autour de nous, et devient plus divisé. Pour être honnête, les parents ont beaucoup de pression pour savoir comment bien élever des enfants. Comment les protéger et en même temps, les exposer au monde d’une manière qui leur soit bénéfique ? Ne pas les freiner ni les détruire ? Je ne peux pas vous dire que je connais la réponse, mais après avoir fait ce film, je suis d’autant plus conscient de ces interrogations.

 

D’ailleurs, vous allez bientôt être père ? S.S.- Oui. Je ne suis pas sûr de ce que la société fait pour protéger les enfants. Je parle de l’Amérique, je ne peux pas vraiment parler pour l’Europe. Mais en termes de ce que l’on sait sur l’impact des téléphones et des réseaux sociaux sur eux, cela m’inquiète beaucoup, c’est certain. Est-ce que cela signifie que je vais isoler mon enfant dans un placard ? Je ne pense pas que ce soit la solution non plus. Mais ce que ce film a fait pour moi, c’est me mettre dans une position où je chercherai vraiment à comprendre ce que vivent les enfants.

 

Renate, nous vous avons vue dans des films où vous jouez des jeunes femmes modernes, très émancipées. Lisbet, dans Fjord , travaille, mais obéit aux décisions de son mari. Elle place sa famille et la religion au premier plan, et très réservée… Comment l’avez-vous abordée ? R.R.- Je n’ai jamais joué de rôle comme celui-ci comme ça auparavant, et je voulais vraiment respecter ce que Cristian voulait ainsi que ce que l’histoire exigeait. Lisbet est un personnage paisible : par exemple, elle souhaite être dans une relation où c’est l’homme qui décide. Elle se sent à l’aise dans sa position d’observatrice, silencieuse. Et elle s’épanouit dans son foyer, et dans sa relation profonde et paisible avec Dieu. C’est très différent de la vie que je veux vivre, mais c’est très intéressant à explorer…En fait, ça a été une expérience très paisible, je ne m’y attendais pas ! C’est aussi l’un des thèmes du film, avoir vraiment une empathie profonde pour le mode de vie de quelqu’un.

 

Sebastian, lors d’une précédente rencontre en 2018 pour Avengers : Infinity War, vous aviez dit que vouloir un jour vous impliquer dans le cinéma roumain. Comment s’est donc déroulée cette expérience avec Cristian Mungiu ? S.S.- Je suis très heureux, évidemment, que cela ait été avec Cristian. Et je me suis senti très accueilli par l’équipe roumaine. Quand le film a été fini, ils m’ont enveloppé dans un drapeau roumain et m’ont dit «Vous êtes de retour.» C’était très émouvant et en même temps étrange, c’est comme si j’étais censé être gaucher depuis toujours sans le savoir, et qu’un jour, je prenais un stylo et que j’écrivais ntaurellement de la main gauche. Une sensation de familiarité. C’était une expérience vraiment spéciale, que je vais essayer de poursuivre là-bas.

 

Vous avez interprété Donald Trump dans le très grinçant The Apprentice, et aujourd’hui un homme aux prises avec le système du pays dans lequel il émigre. Voulez-vous continuer à explorer cette veine politique dans votre carrière ? S.S.- Oui. Je suis à un moment de ma vie où je me demande constamment «Quelle est ma responsabilité, non seulement en tant qu’acteur, mais en tant que citoyen du monde ?» Surtout maintenant que je vais être père. Ce n’est pas que je recherche nécessairement des histoires provocatrices, mais je n’y suis pas opposé.

 

Et vous, Renate ? Est-ce quelque chose qui compte dans vos choix de films ? R.R- Fjord est une histoire de famille, tout comme le dernier film que j’ai fait. Et la famille est l’institution qui crée les citoyens qui ensuite, évoluent dans le monde. Donc, en ce sens, ces films sont politiques. J’y suis sensible, même si ce n’est pas ce qui guide forcément tous mes choix.

 

Avez-vous un avis sur la façon dont vos personnages auraient dû agir dans Fjord ? Ou s’ils sont coupables ou pas ? Le film ne donne pas de réponses…S.S- Je pense qu’il est justement très important de ne pas avoir de réponses. Dans notre société, aujourd’hui, nous cherchons vite des conclusions hâtives, alors que le doute et l’incertitude sont une telle force… Il nous faut poursuivre nos conversations, de la manière la plus diplomatique possible. Mais la diplomatie prend du temps, et aujourd’hui, le monde n’en a pas…R.R- Il est beaucoup plus exigeant, pour un cerveau humain, d’envisager toutes les complexités d’une situation : c’est de la pure biologie. Mais il est important de faire cet effort, car nous n’irons nulle part si sommes trop fiers pour dire que nous avons tort. Quand mon fils avait quatre ans, j’ai admis un jour avoir m’être trompée alors que lui avait raison. Je lui ai dit «Ce que j’ai dit était faux, j’aurais dû dire ceci à la place.» La joie qu’il a ressenti, la façon dont il s’est illuminé tout à coup, je ne l’oublierai jamais. Je pense qu’il est très important de faire cela avec les enfants.

 

 

 

 

Quelle fut votre première réaction en lisant le scénario de Fjord ? Avez-vous pu vous identifier facilement à votre personnage de Lisbet, cette mère aux convictions religieuses ? J’ai d’abord appris que Cristian Mungiu se préparait à tourner un film en Norvège et qu’il voulait me rencontrer. Et au départ on a discuté des deux rôles féminins avec Mia, qui vit dans la famille libérale, et Lisbet, qui représente la famille conservatrice. Le choix le plus évident aurait été que je joue Mia, car sa vie ressemble davantage à la mienne. Mais j’ai pourtant ressenti un sentiment physique très fort face au personnage de Lisbet. Il y a eu un changement à l’intérieur de mon corps et je me suis en quelque sorte connectée à elle, comme si je ressentais de façon aigüe sa relation à Dieu, le fait qu’elle soit si humble envers sa foi et sa structure familiale, le fait qu’elle ait tous ces rituels et cet ordre dans sa vie qui est si différente de la mienne. Comme le naturalisme est très important pour Cristian Mungiu, on a longtemps discuté pour comprendre ce que je ressentais et quel était mon mode d’attachement à ce personnage. Au final j’étais sûre de vouloir jouer ce rôle et Cristian a senti la même chose. Ce qui m’a attirée vers ce film, avant tout, c’est Cristian Mungiu. C’est un réalisateur exceptionnel. Il est très sophistiqué, très intelligent, et il réalise des films complexes que j’aime énormément. Ce qui était intéressant aussi, c’est qu’il m’a demandé de venir lire le scénario. Je ne l’avais jamais rencontré auparavant, et nous avons parlé à la fois du personnage de Mia, issue de la famille libérale, et de Lisbet, appartenant à la famille conservatrice. Nous pensions tous les deux que je serais peut-être davantage touchée par Mia, ou que je m’identifierais plus facilement à elle, parce qu’elle mène une vie plus proche de la mienne. Mais j’ai ressenti énormément d’amour pour Lisbet, alors qu’elle mène une vie complètement opposée à la mienne. Pendant la lecture, il était fascinant de constater ce que ce personnage provoquait physiquement en moi. Je pouvais sentir un véritable changement dans mon corps. J’appréciais le fait de m’aventurer dans quelque chose que je n’avais jamais exploré auparavant.

 

Et ne craigniez-vous pas que l’opposition qui se met en place dans le film entre cette famille très pieuse et la société norvégienne plus progressiste ne flirte avec les stéréotypes ? Je n’avais pas peur qu’il y ait des stéréotypes car je fais confiance au cinéma de Cristian Mungiu réalisateur entre autres de 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Palme d’or à Cannes en 2007. Un des thèmes du film est justement d’essayer de voir à quel point il est difficile de vraiment comprendre quelqu’un qui est très différent de vous. Et j’ai directement pu mettre en pratique cette idée en entrant dans ce rôle. Peut-être que si je rencontrais Lisbet dans la vraie vie, j’aurais un peu peur d’elle. Et que si je faisais face à une personne au mode de vie aussi rigide, je ne la comprendrais pas. Mais j’ai tellement aimé ce processus de me rapprocher d’elle et cet exercice d’empathie pour un personnage si différent de mes précédents rôles que l’expérience fut incroyable.

 

Vous formez dans le film avec Sebastian Stan un couple roumano-norvégien. Comment avez-vous réussi à rendre aussi crédibles ces deux parents qui ne parlent pas la même langue maternelle ? Le fait d’avoir tourné ensemble dans A Different Man réalisé par Aaron Schimberg a-t-il aidé ? Je crois que, en raison de la méthode de travail de Cristian Mungiu, il n’est pas nécessaire de construire une relation avec les autres acteurs avant. C’est de toute façon arrivé puisque nous avons tourné dans un tout petit village de Norvège, où vivent seulement 25 habitants entourés de montagnes. Nous étions ensemble tout le temps, prenions tous nos repas ensemble et avions de grandes conversations sur les thèmes du film. Mais Cristian construit sa mise en scène sur le plateau de façon très particulière en faisant beaucoup de prises et en nous faisant jouer de différentes façons pour essayer différentes variations d’une relation à l’intérieur de la même scène. Et il choisit ensuite quelle prise utiliser. Pour moi c’est là que réside la vraie poésie de son cinéma et il n’est en cela pas indispensable de sentir une totale proximité avec vos partenaires. Et comme nous avions déjà travaillé ensemble avec Sebastian Stan, cela nous a surtout permis de découvrir ensemble cette nouvelle manière de travailler.

 

Fjord traite à sa manière de la polarisation croissante du monde et de la difficulté à écouter des personnes aux opinions différentes. Est-ce quelque chose que vous constatez autour de vous ? C’est une grande question. Nous vivons dans un monde où il est toujours plus simple pour l’esprit humain de tirer des conclusions hâtives, de décider vite et d’être très sûr de ce que l’on pense. Car affirmer quelque chose avec certitude permet de vite passer à la suite. Mais rester réellement ouvert, être dans le doute, se poser des questions et remettre en cause votre manière de vivre, vos opinions et vos croyances est un moyen d’accéder à l’empathie. J’ignore si le monde a toujours été comme ça et s’il a toujours été plus facile de voir les choses en noir et blanc, mais nous sommes clairement aujourd’hui exposés en permanence à travers Internet à énormément d’informations qui nous poussent à tout juger très vite. Cela atténue l’anxiété de juger quelqu’un car vous avez déjà décidé qui est cette personne, qui vous êtes et à qui vous décidez de vous identifier. Mais si on reste ouvert, on ressentira peut-être davantage de peur mais on aura aussi plus d’empathie pour des personnes se trouvant dans des situations différentes. C’est le thème le plus important du film et une chose qui importe beaucoup pour moi. Nous sommes tous entourés par ces petites vidéos courtes qui sont très dogmatiques et nous font tirer des conclusions rapides. Mais quel meilleur moyen existe-t-il pour apprendre sur la société que de regarder un film qu’une équipe a passé des années à élaborer pour que vous puissiez ensuite le regarder avec un public dans un cinéma et en discuter ? Il n’y a plus tant d’espaces ou de lieux qui soient aussi puissants que le cinéma aujourd’hui. Car quand vous lisez tout seul dans votre coin une opinion très arrêtée, ce n’est pas une conversation ni un débat. Et je pense que Fjord diffuse en cela une forme d’espoir et n’est pas un film pessimiste. Il ne vous dit pas quoi ressentir et ne vous donne pas de réponses arrêtées mais vous pousse à garder votre esprit ouvert pour essayer de sortir d’un monde polarisé.

 

Le tournage de ce film fut-il au final fondamentalement différent de ceux avec Joachim Trier ou Valeur sentimentale, qui lui a valu une nomination à l’Oscar 2026 de la meilleure actrice ? Oui, c’était très différent de mes autres expériences car la méthode de Cristian reste unique. Il sait que les films peuvent être manipulateurs et vous indiquer ce qu’il faut ressentir en termes d’émotion par exemple à travers l’utilisation d’une musique précise. Et comme il ne voulait pas guider des émotions spécifiques, il mettait la caméra loin et ne faisait pas de gros plans sur les visages qui nous plongeraient dans les sentiments et les pensées des personnages. Il estime que la caméra voit tout et il essayait de rendre chaque mouvement aussi objectif que possible. La musique est quant à elle déjà présente sur le plateau quant on tourne. Il donne au public l’opportunité de ne pas forcément décider qui a raison ou tort dans le récit. En voyant le film pour la première fois, je me suis ainsi retrouvée à débattre avec moi-même en me demandant si j’avais raison ou tort. Sur le plateau cette méthode était clairement difficile au début mais une fois que je m’y suis habituée, j’ai apprécié. Cristian Mungiu a vraiment une sorte d’idéalisme sur la manière de fabriquer un film.

 

Depuis Julie (en 12 chapitres), vous multipliez les films aux genres variées et serez ainsi bientôt à l’affiche du film d’horreur Backrooms. Qu’est-ce qui motive à chaque fois vos choix de rôles ? Dans mes choix, je suis très orientée vers les cinéastes. Je ne veux pas être au service de moi-même mais au service de la vision d’un cinéaste. C’est une chose sacrée de voir des artistes avoir une inspiration et une manière spécifique de l’exprimer. Si je voulais faire ça moi-même, je deviendrais réalisatrice. Mais je préfère être un élément de la vision de quelqu’un. J’aime repousser les barrières de ce qu’un rôle peut autoriser mais uniquement dans le but de rendre le film meilleur. Et je me sens encore plus libre quand un cinéaste a une vision claire de ce qu’il veut. Si un cinéaste ou une production n’ont pas de direction précise, c’est plus chaotique et vous ne pouvez pas aller aussi loin que lorsqu’il y a des choix forts sur la forme d’un film.

 

À propos d’amour, diriez-vous qu’il y en a aussi dans Fjord, malgré le côté froid et glaçant de cette histoire ? Oh oui, totalement. En voyant le film une deuxième fois, j’ai vu que beaucoup de gestes d’amour et d’actes de soin se produisent en permanence. Juste avant que la police n’arrive à son bureau, le personnage de Mihai, que joue Sebastian Stan, donne ainsi de la nourriture aux poissons. Et quand les enfants ne sont pas autorisés à aller à faire la fête, on voit que les voisins viennent malgré tout leur manifester de l’affection. Cristian place ce type d’actions tout au long du film. Moi à la première vision de Fjord j’ai surtout vu l’aspect tragique et triste mais la deuxième fois, j’ai découvert beaucoup de nouveaux éléments. C’est un film qu’on peut voir plusieurs fois et qui démontre que l’existence est à la fois tragique et remplie d’amour et qu’on ne peut pas tout contrôler.

 

Qu’avez-vous appris en jouant ce personnage très religieux et conservateur ? Interpréter ce personnage a été un véritable exercice d’empathie envers quelqu’un de si différent de moi ce qui est d’ailleurs un thème central du film. Et à la fin, j’éprouvais énormément d’amour pour elle et pour la manière dont elle avait choisi de vivre sa vie. Ma relation à ce personnage a beaucoup évolué. Entre la lecture du scénario et la fin du tournage, j’ai développé énormément d’amour et de respect pour ses choix de vie, même s’ils sont très différents des miens, sa carrière, sa famille, sa relation à Dieu, sa foi…Tout est différent.

 

En regardant ce film, on éprouve beaucoup d’incertitudes sur ce qui s’y passe réellement…Oui. Il y a quelque chose de très apaisant dans ce que Cristian a dit après la première du film à Cannes, lorsqu’il a pris la parole après les applaudissements. Il a parlé du doute et de son importance. Aujourd’hui, nous ressentons une pression à tirer des conclusions rapidement, à avoir des opinions très affirmées. Il est si facile de voir les choses en noir et blanc. On prend une décision rapide sur ce qui est juste ou faux, puis on passe à autre chose. Mais, si l’on agit ainsi, on perd l’accès à l’empathie, parce qu’on a déjà décidé de qui l’on est, de ses croyances, de ce que l’on veut représenter. Cela peut sembler plus fort, plus rassurant, sur le moment…

 

Mais ce n’est pas le cas…Garder les choses ouvertes, accepter de ne pas être totalement certain de qui l’on est, remettre en question ses propres convictions et sa façon très évidente de vivre ou de voir les autres, cela nous rend très vulnérable. Mais cela permet aussi de développer beaucoup plus d’empathie envers des personnes vivant des situations très éloignées des nôtres. On apprend à regarder les autres avec davantage de bienveillance et d’amour. Bien sûr, je connaissais déjà cette idée, mais c’est quelque chose que j’ai réellement expérimenté en entrant dans ce rôle. Nous sommes exposés à tellement d’opinions en permanence que, pour construire une véritable opinion personnelle, il faut du temps et de la solitude. Il faut rester seul avec ses pensées suffisamment longtemps pour comprendre ce que l’on ressent réellement face à un sujet. La perception de ce qui est juste ou faux peut devenir très fragile dans un système aussi saturé d’influences. Cela demande un véritable effort, et aujourd’hui les gens ont parfois l’impression de ne plus avoir le temps pour cela. Pourtant, c’est essentiel. Et ce film nous offre justement cet espace-là : il nous donne du temps pour réfléchir, pour débattre intérieurement avec nous-même, pour remettre certaines choses en question. C’est aussi pour cela que je l’aime profondément.

 

Après avoir joué dans le film et l’avoir vu, avez-vous désormais une opinion claire sur ce qui s’est passé, ou êtes-vous encore dans le doute ? Pendant que je regardais le film, je me demandais sans cesse qui avait raison et qui avait tort. Mais cela m’a aussi amenée à douter de moi-même et de mes propres croyances. Venant de Norvège, je connais bien le système de ce pays et j’en suis fière. J’apprécie notamment les structures sociales mises en place pour soutenir les gens. Pourtant, la force du film, selon moi, a été justement de me faire douter de mes propres certitudes. Je pense que c’est très important. Cela peut être perturbant pour certaines personnes et susciter beaucoup de débats, mais c’est totalement intentionnel de la part de Cristian. Et c’est impressionnant qu’il parvienne à provoquer cela grâce à tous les éléments du film. On finit par avoir une conversation avec soi-même.

 

Nous savions déjà que vous étiez une grande actrice, mais dans ce film, vous accomplissez quelque chose de fascinant : on ne sait jamais vraiment si l’on doit aimer votre personnage ou s’en méfier. Comment avez-vous travaillé cette ambiguïté ? Le plus important était d’être totalement sincère avec ce personnage et de ne le juger à aucun moment. Il fallait être très précise dans ses gestes, ses pensées, ses émotions, sans chercher à orienter le spectateur. Je ne voulais rien “montrer” au public de manière démonstrative. Je voulais simplement être présente dans le personnage et laisser les spectateurs l’observer telle qu’elle est.

 

Pouvez-vous parler de votre alchimie à l’écran avec Sebastian Stan ? Comment l’avez-vous construite ? Cette connexion existait déjà un peu. Nous avions tourné ensemble, il y a quelques années dans le film A Different Man, qui était totalement différent. C’était un long-métrage beaucoup plus théâtral, dans un univers complètement opposé. C’était agréable de se connaître déjà un peu avant de commencer ce projet, surtout que nous n’avons quasiment pas eu de répétitions. Nous avons simplement fait une lecture du scénario. Ensuite, chacun de notre côté, nous nous sommes plongés très profondément dans nos personnages et dans leur univers. Mais avec Cristian, il n’est pas forcément nécessaire de passer énormément de temps à construire la “chimie” avant le tournage, car il travaille cela à travers la mise en scène. Nous n’avions pas besoin de tout porter en tant qu’acteurs. La relation se construisait aussi visuellement grâce à la manière dont Christian orchestrait les mouvements et les présences dans le cadre.

 

Comment décririez-vous la façon dont Cristian Mungiu vous a dirigée et filmée ? La manière dont il filme joue énormément sur la façon dont on appréhende la vérité. Sa caméra reste souvent à distance. Parfois, je suis même légèrement floue à l’image. On observe simplement cette personne vivre. On surprend des conversations sans savoir exactement sur quoi il faut porter son attention. Certaines informations nous parviennent presque inconsciemment, sans que l’on sache précisément d’où elles viennent. La forme même du film influence donc beaucoup ma manière de jouer.

 

Que voulez-vous dire par là ? Je n’avais pas besoin de “forcer” quoi que ce soit ni de guider émotionnellement le public. Le film s’en charge lui-même grâce à tous ses éléments avec la mise en scène, le cadre, le rythme, les silences…Il choisit très précisément les éléments physiques dans le cadre, il joue avec les distances, avec les positions des corps, avec l’espace. C’est ainsi qu’il crée la poésie de l’image. Il nous rapproche ou nous éloigne, nous place d’une certaine manière dans une pièce, et tout à coup la relation entre les personnages devient évidente à l’écran. On comprend où ils en sont émotionnellement et ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre.

 

Vous avez tourné dans les fjords. Est-ce que cet environnement a influencé votre jeu et l’atmosphère du film ? Le tournage a eu lieu dans un tout petit village de Norvège où vivaient à peine vingt-cinq personnes. Nous logions dans un très vieil hôtel, qui était assez mystérieux. Il m’arrivait d’entendre frapper à ma porte sans que personne ne soit présent lorsque j’ouvrais. Tous les habitants du village avaient leurs histoires de fantômes. L’endroit avait quelque chose d’étrange et fascinant, mais c’était aussi incroyablement beau. Nous étions entourés de montagnes immenses, isolés, sans magasins ni distractions. Nous passions tout notre temps ensemble…Les petits-déjeuners, les dîners, les soirées…Et nous avons fini par former une véritable petite communauté pendant ces deux mois passés au milieu des montagnes. Je pense que cet isolement a profondément influencé l’atmosphère du film, nos relations les uns avec les autres, et même la fluidité du travail. Honnêtement, c’était l’un des plus beaux tournages auxquels j’ai participé.

 

Vous avez une histoire forte et particulière avec le Festival de Cannes…Cannes a littéralement changé ma vie. La première fois que je suis venue ici, c’était avec Julie (en 12 chapitres), et ça a été une expérience bouleversante. C’était la toute première fois que j’avais un rôle principal au cinéma. Je me retrouvais dans la salle Lumière, devant 2 500 personnes…J’étais tellement stressée que j’ai vomi plusieurs fois (rires). C’était incroyable. Je pense que Cannes est l’un des rares endroits au monde où le cinéma est célébré avec une telle intensité.

 

Pourquoi selon vous ? Il y a ici une énergie complètement folle…Les réalisateurs les plus brillants, les journalistes, tous les passionnés de cinéma réunis au même endroit. Tout le monde est à la fois épuisé et exalté entre les fêtes, les interviews, les projections, l’effervescence permanente. C’est comme une réalité parallèle, coupée du monde extérieur, mais qui compte énormément. Cannes reste un centre névralgique du cinéma mondial et c’est ici qu’on découvre les films qui vont marquer l’année. Et je trouve ça extrêmement excitant.

 

Beaucoup de gens disent aussi que Cannes peut paraître superficiel, avec les influenceurs n’ayant aucun lien avec le cinéma et toute cette mise en scène permanente de soi…Justement, je crois que c’est tout le contraire. On vit dans une époque où des vidéos de trente secondes résument un film et dictent immédiatement ce qu’il faut en penser. Pour moi, c’est un vrai problème, parce qu’on ne prend plus le temps de construire sa propre opinion. Le cinéma, au contraire, oblige à ralentir. S’asseoir dans une salle obscure, regarder un film jusqu’au bout, réfléchir par soi-même…Tout cela demande un effort. S’éduquer demande du temps, du courage, parfois même une certaine solitude. Il faut accepter d’être seul avec ses pensées. Quand vous regardez un grand film au cinéma, vous vivez quelque chose de très intime tout en étant entouré d’autres personnes. Vous êtes dans le noir, en plein dialogue avec le long-métrage et avec vous-même, puis ensuite, vous échangez avec les autres. C’est une expérience extrêmement puissante.

 

D’où l’importance de la salle de cinéma…Oui, aujourd’hui, les salles de cinéma sont devenues l’un des derniers espaces où l’on peut encore réellement se forger une opinion personnelle. Fjord, justement, offre cette possibilité car il laisse le temps au spectateur de réfléchir, de douter, de débattre intérieurement. Quand un film provoque ça chez moi, j’ai l’impression de recevoir un cadeau. Des centaines de personnes ont travaillé avec énormément de soin sur ce projet. Personnellement, je préfère apprendre de quelqu’un comme Cristian plutôt que d’une petite vidéo TikTok qui m’explique instantanément ce que je suis censée ressentir.

 

Pour finir, pourrait-on parler de ce que vous portez aujourd’hui et de votre grand sens du style…Je porte un costume qui appartient à Stellan Skarsgård, qui jouait mon père dans Valeur sentimentale. Il l’a porté il y a quelques jours, à Cannes, et il me manque beaucoup. Comme il fait partie du jury, je n’ai même pas le droit de lui parler, alors, aujourd’hui, je porte simplement son costume pour me sentir un peu plus proche de lui. Et puis… il sent son odeur (rires). Pour être honnête, je viens de la campagne norvégienne et, à l’origine, j’avais un style catastrophique. Vraiment terrible. Puis j’ai énormément appris grâce à la styliste Karla Welch, à Louis Vuitton (Renate Reinsve est ambassadrice Louis Vuitton), à Nicolas Ghesquière et à toute son équipe. J’ai compris que les vêtements racontent quelque chose. À travers les lignes, les matières, les coupes, l’allure générale, on peut se sentir pleinement soi-même ou au contraire vouloir se cacher un peu. La mode possède une vraie puissance. Et je suis encore en train d’apprendre. Parce que seule, je serais incapable de faire tout ça. Mon style était vraiment très mauvais, je vous le jure…