Moi capitaine suit Seydou et Moussa, deux jeunes sénégalais de 16 ans. Ils décident de quitter leur terre natale pour rejoindre l’Europe. Mais sur leur chemin les rêves et les espoirs d’une vie meilleure sont très vite anéantis par les dangers de ce périple. Leur seule arme dans cette odyssée restera leur humanité. Metteur en scène, Matteo Garrone, 55 ans. Gomorra. Moi capitaine a obtenu le Lion d’argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise 2023, ainsi que le Prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir pour Seydou Sarr à cette même cérémonie.


Matteo GARRONE PAROLES DE REALISATEUR…
Mon film a aussi la composante d’une fable homérique et d’un conte initiatique. Il y a beaucoup de points communs avec Pinocchio. Je me suis rendu compte de cette proximité en tournant le film. Le personnage est incité par le grillon à partir de son foyer, il quitte sa maison et sa famille en cachette et va rencontrer la violence du monde.
Il y a aussi l’approche très réaliste, presque documentaire, qu’on avait dans Gomorra. Ce qui m’a poussé à faire ce film, c’est mettre en images une partie du voyage que l’on ne voit pas habituellement. Généralement, on voit le bateau qui arrive sur les côtes italiennes. Avant, on ne sait pas tout ce qui se passe. Je voulais partir de leur point de vue pour que le spectateur puisse vivre cette histoire avec eux.
Moi capitaine n’est pas tiré d’une histoire vraie précise, le film est le tissage de plusieurs récits de jeunes qui ont éprouvé la traversée de l’Afrique vers l’Europe. Ce qui est intéressant dans le parcours de Seydou et Moussa, c’est qu’ils ne fuient pas la guerre ou les persécutions…La mère de Seydou ne veut d’ailleurs pas qu’ils risquent leur vie pour aller en Europe. Ce qui motive ces jeunes, c’est le désir de liberté et d’une vie meilleure, c’est central dans l’histoire. Pour nous, voyager paraît simple, les jeunes peuvent aller partout dans le monde, mais pour les jeunes de là-bas, c’est un possible voyage vers la mort. Cette injustice n’est jamais racontée et ce droit de s’échapper n’est pas réservé uniquement à ceux qui veulent fuir la guerre. Quand on est jeune, on a le désir de connaître le monde, de meilleures opportunités, de pouvoir aider sa famille. C’est quelque chose de l’ordre du droit humain. Seydou combat contre ce système de fermeture et de mort, il a ce désir de vie et de nouvelles connaissances.
On a épargné le spectateur de la violence car la réalité est encore plus brutale que ce qu’on a pu montrer ! J’ai décidé de montrer cette violence uniquement à travers le regard et le point de vue de Seydou sans la volonté de heurter le public.
J’ai trouvé Seydou grâce à un processus de castings et j’ai adoré sa spontanéité, son naturel, sa douceur. J’ai vu qu’il pouvait donner au personnage une grande intensité, quelque chose de très humain, profond et spirituel. J’insiste sur ce mot car il a interprété Seydou en lui donnant une dimension qui a trait à la Foi et à l’innocence et c’est la grande force du film. Il permet aux spectateurs d’entrer en empathie avec le personnage et de vivre avec lui. C’est la force du cinéma de pouvoir transmettre des émotions afin que le public puisse s’identifier au héros.
On peut rapprocher Moi capitaine de Gomorra car il raconte une enfance violée à travers de jeunes personnages appartenant à un monde violent. Dans Gomorra, ils appartiennent à celui de la criminalité, dont ils sont aussi les victimes, l’idée était de montrer le côté humain dans un système de violence . Ils se rendent compte trop tard des dangers qui les attendent en entrant dans ce monde. Cependant, le lien entre les deux films s’arrête ici. Dans Moi capitaine, ce sont des trafiquants d’êtres humains sans scrupules qui abusent d’une situation pour se faire de l’argent, les trafiquants sont des figures parasitaires, très négatives et profondément racistes. La différence, c’est aussi que Seydou est un héros sans part sombre, il combat pour la liberté alors que les autres font partie d’un système criminel. Néanmoins, même les héros ont une part d’inconscience dans les combats qu’ils mènent. Je parlerais plutôt ici de « fable homérique ». Ces jeunes-là sont vraiment les porte-étendards de l’épopée contemporaine.
La difficulté principale était de faire un film sur une culture qui n’était pas la mienne. La seule solution pour le faire, c’était de le faire avec eux, avec des personnes qui venaient de ce monde. Il fallait les voir, les écouter, dialoguer avec eux et surtout de bâtir un rapport de confiance mutuelle. L’autre difficulté était de diriger des acteurs avec lesquels on ne parle pas la même langue. Il a fallu que j’apprenne à bien comprendre si leur interprétation était vraiment juste. Il y a aussi des séquences d’action très compliquées, dangereuses, c’est une difficulté supplémentaire qui est aussi très enrichissante au moment du tournage.



Galvanisante odyssée…
Après son féerique Pinocchio, d’après le conte de Carlo Collodi, Matteo Garrone est de retour avec un film ancré cette fois dans une dure réalité avec celle des migrants. Or, le cinéaste n’en a pas délaissé pour autant son style visuel très recherché, bien au contraire. Multipliant les tableaux vivants d’une exquise beauté, où le soin apporté aux compositions n’a d’égal que l’importance accordée aux couleurs, Garrone met la forme au service du fond. En effet, le réalisateur de Gomorra et Le conte des contes ne donne jamais dans l’esthétisme creux. De fait, la splendeur ambiante élève l’histoire et les personnages en les magnifiant. Ainsi les périls encourus par deux adolescents sénégalais qui tentent de gagner l’Italie transcendent-ils le récit initiatique en prenant valeur d’odyssée. Des non-professionnels repérés au Sénégal, Seydou Sarr et Moustapha Fall, sont non seulement naturels dans les rôles principaux, mais d’une justesse bouleversante. Une autre des maintes qualités du film réside dans sa conclusion. En un tour de force dramatique se résumant à une poignée de gros plans des protagonistes, Matteo Garrone parvient à galvaniser sans pour autant minimiser ce qui attend encore ses deux héros. Une oeuvre en tout point remarquable.

Ce voyage « Qu’on ne voit jamais »…
Il y a quelques années de ça, un ami m’a invité à visiter un centre pour adolescents migrants en Italie. Leurs parcours, leurs récits ont frappé mon imaginaire et m’ont surtout beaucoup touché. Au cinéma et dans les bulletins de nouvelles, on voit surtout la fin de ces périples, qu’on résume alors en statistiques…Tant de migrants secourus lors de telle traversée, tant de migrants morts lors de telle autre…C’est traité de manière abstraite. Mais soudain, j’avais tous ces jeunes gens qui me racontaient ce qu’on ne voit jamais, c’est-à-dire tout ce qui se passe avant, et qu’ils appellent entre eux “l’aventure”. J’ai été particulièrement ému par le récit d’un tout jeune homme n’ayant jamais monté à bord d’un bateau, mais qui réussit à en piloter un à bon port en sauvant les vies de plus de 200 personnes, pour être finalement arrêté pour trafic humain arrivé à destination.
Je suis blanc, j’ai un statut privilégié et, dans un premier temps, j’ai estimé qu’il revenait à un cinéaste africain de faire un tel film. J’ai donc tourné Dogman, puis Pinocchio…Mais ces jeunes me hantaient. Je suis donc revenu au projet, mais en ayant comme priorité d’impliquer les principaux intéressés d’une manière complètement collaborative, qu’on fasse ce film tous ensemble.
Ainsi Matteo Garrone et ses coscénaristes Massimo Gaudioso, Massimo Ceccherini et Andrea Tagliaferri procédèrent-ils à une espèce de collage en s’inspirant des parcours véridiques de Kouassi Pli Adama Mamadou, Arnaud Zohin, Amara Fofana, Brhane Tareka et Siaka Doumbia. Ces derniers furent consultés en permanence, et Matteo Garrone s’adjoignit au surplus les services d’un conseiller technique ayant également effectué ladite traversée. Un des nombreux défis du cinéaste était de trouver deux jeunes interprètes capables de porter le film. Au Sénégal, Matteo Garrone et son directeur de casting, Henri Didier Njikam, rencontrèrent une kyrielle de candidats potentiels avant d’arrêter leur choix sur Seydou Sarr (Seydou) et Moustapha Fall (Moussa), qui ne sont rien de moins qu’extraordinaires.
Moustapha étudiait le théâtre à l’école, et il était emballé. Il rêve de Hollywood. À l’inverse, Seydou ne pensait qu’à devenir joueur professionnel de foot, en Europe et faire du cinéma ne lui disait rien. Sauf que sa mère et sa soeur sont des actrices amatrices dans leur village, et la première a insisté auprès de Seydou pour qu’il se présente en audition. Avant le début du tournage, je les ai amenés au Maroc, où nous avons recréé le désert nigérien et une partie de la Libye. Le dépaysement a aidé les deux garçons à devenir très complices. Nous avons tourné dans la continuité, en ordre chronologique. Seydou Sarr et Moustapha Fall n’ont jamais eu en main le scénario complet. Au commencement, ils ignoraient tout du dénouement. Ils ne savaient pas si leurs personnages réussiraient ou non. Seydou et Moustapha étaient donc dans un perpétuel état de découverte, comme leurs personnages.
Les rêves de Seydou et Moussa, comme ceux des jeunes gens à l’origine des personnages, ressemblent aux rêves de quantité de jeunes Occidentaux. La différence est que pour un jeune Européen ou un jeune Nord-Américain, changer de pays afin de poursuivre son rêve est chose relativement aisée. Pas pour un jeune Africain. Mais son rêve à lui n’en est pas moins légitime. C’est aussi ça que je voulais montrer : que derrière ces traversées, derrière ces “aventures”, il y a des rêves légitimes.









AVIS CONTRAIRE. Un film aux louables intentions qui sombre avec son sujet…
par Xavier Affre
Étrange filmographie que celle de Matteo Garrone, elle est à la fois cohérente, par la thématique sociale présente dans l’ensemble de ses films, mais très disparate par les genres abordés…Le film de mafia avec Gomorra, la mythologie et le conte avec Tale of Tales et Pinocchio, la réflexion sur les ravages de la téléréalité avec Réalité, la tragédie sombre et désespérée avec Dogman. Malheureusement, le résultat a souvent été très inégal, malgré quelques belles réussites. Que le cinéaste transalpin s’empare de la question migratoire en Méditerranée dans son nouveau long métrage ne saurait alors surprendre. Pourtant, il faut bien l’avouer, Moi Capitaine est quasiment un naufrage.
Seydou et Moussa, deux jeunes sénégalais de 16 ans, décident de quitter leur terre natale pour rejoindre l’Europe. Mais sur leur chemin les rêves et les espoirs d’une vie meilleure sont très vite anéantis par les dangers de ce périple. Leur seule arme dans cette odyssée restera leur humanité. Afin de construire son long métrage, Garrone s’est beaucoup documenté et s’est inspiré de nombreux récits de personnes qui ont vécu la traversée de l’Afrique vers l’Europe. Il s’est même rendu à Catane dans un centre d’accueil de mineurs où il a pu écouter l’histoire vraie d’un jeune Africain qui, du haut de ses quinze ans, avait conduit un bateau jusqu’aux côtes italiennes, sauvant ainsi la vie de tous ses passagers. C’est cet aspect qu’a souhaité mettre en avant le réalisateur, le film étant tiré d’une histoire vraie : argument à double tranchant car ce qui est bien réel n’apparaît pas toujours comme tel à l’écran. Que Garrone ait souhaité sortir des clichés et de la vision occidentale pour adopter le point de vue des migrants…Quitte à ne pas remettre en question la vision idyllique des pays d’accueil, bien réelle mais sans contrepoint ici et qu’il ait voulu se focaliser davantage sur le périple pour partie, dans le désert du Sahara que sur les conditions d’arrivée sur les côtes italiennes est certes tout à fait louable.
Mais les bons sujets ou les bonnes intentions font rarement de bons films…Si le regard de Garrone sur son sujet et ses personnages est inattaquable et témoigne d’un humanisme sincère, on pense notamment à la solidarité entre migrants, illustrée à de nombreuses reprises, le traitement fictionnel pose de nombreux problèmes. Le premier réside dans la « beauté » de la mise en scène. En effet, la photographie est soignée à commencer par les plans nocturnes bleutés dans le désert. Cependant, indéniablement, elle dessert le propos et finit par rendre beau ce qui ne peut pas l’être, ce qui ne l’est pas. Pire, à mesure que les plans aériens se multiplient avec une insistance inutile, une très désagréable impression envahit alors le spectateur…Celle d’assister à un reportage géographique. A ce titre, le Lion d’argent de la meilleure réalisation reçue à la dernière Mostra de Venise est très contestable au même titre d’ailleurs que celui récompensant la mise en scène de La Passion de Dodin Bouffant à Cannes. Un autre problème se situe dans la représentation des péripéties que met en place le cinéaste. S’il aborde ainsi des moments horribles vécus par les protagonistes, les pires dangers, il prend bien soin de ne pas s’y attarder véritablement et c’est le cas de la torture en Libye. Là aussi, Garrone a sans doute raison de ne pas nous infliger ces scènes mais il en ressort, in fine, un angélisme et une volonté de « rendre joli » l’ensemble qui laissent pantois. Cette sensation est renforcée par le fait qu’il est également difficile de croire à certaines étapes de ce récit initiatique. Ainsi, Moi Capitaine finit malheureusement par franchir la frontière qui sépare une œuvre d’un humanisme généreux de celle qui ne serait que complaisance et mièvrerie gênante.



Autre souci majeur et pas des moindres du film avec les séquences oniriques et censées être poétiques, dont l’objectif affiché est de déplacer le long métrage vers le conte un genre que le cinéaste a déjà utilisé avec plus ou moins de bonheur. Or celles-ci ne fonctionnent pas et sont même ridicules et complètement artificielles à l’image de Seydou tenant par la main une femme morte lors de la traversée du désert et qui finit par s’envoler littéralement. Le spectateur se demande alors ce que viennent faire ces moments déplacés dans un film qui a pourtant le souci du réalisme chevillé à la pellicule. Sans doute, le choix de traiter cette histoire par le conte, dans son intégralité, aurait été bien plus audacieux. Toute la dernière partie sur le bateau piloté par Seydou condense tous les défauts du film. Malgré les souffrances endurées, le voyage semble bien se terminer puisque Seydou réussira à mener à bon port les réfugiés embarqués. Mais, refusant de montrer l’arrivée des migrants en « terre promise », en privilégiant le succès de l’entreprise, tout en ne souhaitant pas aborder non plus les lendemains difficiles qui attendent toutes ces personnes, Garrone nie en quelque sorte une réalité pourtant bien dramatique. En définitive, si on peut comprendre la démarche du réalisateur et son souhait de garder espoir malgré tout, et si l’acteur principal justement couronné à Venise dans la catégorie meilleur jeune espoir constitue une petite révélation, force est de constater que Moi Capitaine est franchement raté, se révélant être une expérience assez pénible.


