2016 – Souvenir de jeunesse

 

Ne commencez jamais quelque chose ! Plus sérieusement, l’histoire du Belgica est celle de beaucoup de belles choses qui finissent par vriller, des cinémas, des boites, des magazines, des restaurants, des maisons de production. Ces sociétés grandissent, grandissent, jusqu’à en vouloir trop. Il faut faire gaffe… Mais d’un côté, ça fait partie de l’homme. Puis on aime aussi les histoires parce qu’on apprend des conneries des autres, non ? Je trouvais ça intéressant de raconter l’histoire d’une micro société comme un bar pour montrer ce qui se passe dans notre société. Car finalement, c’est très actuel, les frontières, l’extrême droite… Notre regard sur notre avenir change, les gens ont peur, on remet en question notre éthique, de la même manière que mes personnages avec leur bistrot.

 

 

 

Né en 1977, Felix Van Groeningen intègre l’Académie royale des beaux-arts de sa ville natale, Gand. Diplômé en 2000 il écrit et réalise le court métrage 50CC qui reçoit, en 2004. Premier long métrage Dagen Zonder Lief en 2006. 2009, second long métrage, La Merditude des choses. Cette plongée à la fois drôle, trash et émouvante dans la Belgique profonde séduit. Sélection, au Festival de Cannes, Prix Art et Essai. Il revient en 2013 avec Alabama Monroe, au sujet beaucoup plus grave, obtient le César du Meilleur film étranger, sélectionné aux Oscars 2014 dans la catégorie Meilleur film en langue étrangère. 2016, réalise Belgica, 5ème film présenté en première mondiale à Sundance, prix de la meilleure réalisation “World dramatique”. Ce film, fait la part belle à des scènes de fêtes excessives. Avide de nouveaux défis, il réalise aux Etats Unis en 2019 My Beautiful Boy.



 

PAROLES DE REALISATEUR



Belgica est sans doute le plus personnel. Est-ce une version romancée de votre propre jeunesse ? Comment la fiction s’y est-elle mêlée ?

C’est un monde que j’ai côtoyé, mais ce n’est pas mon histoire. Quand j’étais jeune, mon père a ouvert un bar et l’a vendu à deux frères qui ont inspiré mon film. Ce n’était pas si facile de mélanger réel et fiction, car il faut élaborer une traduction, prendre beaucoup de recul pour faire quelque chose d’intéressant, pour transformer les personnes existantes en personnages.

 

La musique occupe toujours une place très importante dans vos films – comme dans votre vie, j’imagine. Quel rôle joue-t-elle dans le récit ?

En réalité, la musique occupe beaucoup moins de place dans ma vie que dans mes films. Elle est toujours liée à un de mes projets, pour Alabama Monroe, je n’ai écouté que du bluegrass pendant trois ans. La musique m’aide à faire mes films, je l’utilise pour écrire, ça m’aide à rentrer dans une émotion qui est importante pour un projet. Du coup, mes gouts musicaux sont assez cycliques et difficiles à décrire.

 

Avez-vous mis longtemps à trouver les acteurs de Belgica ? Avez-vous pensé à Verlee Baetens pour interpréter l’un des personnages féminins ?

Il se trouve qu’un acteur assez connu qui devait jouer dans Belgica a finalement quitté le film avant le tournage. En général, je trouve mes acteurs principaux assez rapidement, entre l’écriture de la première et la deuxième version du scénario. Les autres acteurs, plutôt pendant la pré-production. Je n’ai pas spécialement pensé à Verlee Beatens pour Belgica, c’est toujours un peu gênant de proposer un petit rôle à un acteur qui était au premier plan dans un film précédent. Et puis Verlee est absolument incroyable, elle doit avoir des tonnes de propositions !

 

Selon vous, les différences entre les deux frères ont-elle causé la dégradation du Belgica ?

En partie oui. Les différences entre Frank et Jo sont très importantes, mais il y a beaucoup d’autres causes qui expliquent la dégradation du Belgica. A vrai dire, les différences entre ces deux personnages sont plus importantes pour la dynamique du film que pour l’évolution du café.

 

Vos films traitent de la passion amoureuse dans Alabama Monroe, et une passion d’entreprendre dans Belgica. Tout commence de manière intense dans la joie et l’euphorie, puis tout finit par se dégrader, par perdre de sa splendeur. Le Belgica comme la relation d’Alabama Monroe. Est-ce quelque chose d’inévitable ?

Oui, je pense qu’un bon film doit avoir un drame. Ma copine et moi, ça fait 8 ans qu’on est hyper amoureux, mais je ne pense pas que ça ferait un très bon film, ce serait juste boring ! Pour Alabama Monroe, j’avais tenté une version chronologique au montage, ce n’était pas intéressant du tout ! Ils étaient heureux toute la première moitié du film, et c’était d’un ennui mortel. Il faut trouver la beauté dans la mélancolie.

 

Quels réalisateurs (ou quels films particuliers) vous ont donné envie de réaliser vos propres films ?

Le cinéma m’a toujours beaucoup parlé. Très jeune, j’avais déjà envie de faire des films et d’y jouer un rôle. Quand j’étais jeune, j’aimais connaître les films par cœur, je les voyais 10-15 fois au cinéma, puis je réécrivais les dialogues, je les jouais. Après quelques tentatives, j’ai très vite compris que je n’étais pas un bon acteur…Trop timide, pas assez bavard. Je préfère largement être derrière la camera, mais j’ai beaucoup appris de cette expérience et je sais maintenant qu’il faut soigner ses acteurs.

 

J’imagine que Belgica est un projet qui vous tenait beaucoup à cœur. Avez-vous un nouveau projet cinématographique en tête ? Pensez-vous un jour réaliser un film en français ?

Oui, un nouveau projet inspiré d’un livre, qui parlera d’une relation père-fils, de deuil, de beauté…Un film américain, normalement. Quant au film en français, qui sait ? C’est une chose à laquelle je n’avais pas forcément pensé, mais si j’améliore mon français, pourquoi pas !

 

 

 

 

L’univers du film étant centré sur une boîte de nuit à l’ambiance survoltée nightclubs, le réalisateur a fait appel au groupe d’électro-rock belge Soulwax qui s’est chargé de composer la BO du film. Le groupe a travaillé plus d’un an. Les fondateurs, Stephen et David Dewaele, sont très amis avec le cinéaste belge. Soulwax a créé pour le film les deux groupes The Shitz et They Live.

 

 

 

 

 

 

L’ARCHE DE NOE par Marianne Fernandez



Fidèle à ses thèmes de prédilection et son univers punko-musical, Felix Van Groeningen trouve, avec ce cinquième long-métrage d’inspiration personnelle, le sujet parfait pour sa mise en scène disparate, son affection pour les moments de crise et de passion, et bien sûr son attention dévorante pour la musique en train d’être jouée et/ou écoutée. Au bluegrass déployé dans le mélo Alabama Monroe il y a trois ans répond dans Belgica l’énergie du rock, avec tout l’imaginaire qui lui est associé. Les bières coulent à flots, les rails de coke s’enchaînent, le sexe est généralement crade et vite fait en coulisses, bienvenue au Belgica, rade du jeune Jo bientôt sublimé en club grâce à l’intervention de son frère Frank, aussi déluré que débrouillard.

 

Inspiré de l’expérience dont il a été témoin via son père, qui tenait un bar similaire à Gand, le réalisateur développe l’anecdote de la création du lieu éponyme. Mais Belgica n’a rien d’une success story, et c’est tout l’intérêt de ce film que d’inverser la dynamique narrative de son précédent long. Dans le mélo criard Alabama Monroe, c’était la tragédie personnelle du couple qui était au cœur du film, autour duquel gravitaient les scènes musicales, piètrement articulées au drame. Ici il renverse la tendance en faisant de la musique, de la fête et de leur déploiement le cœur de son intrigue. Les soirées et concerts font l’objet d’une représentation revigorante. Mis en scène avec emphase, renforts de lumières, de basses et de gros plans sur la foule depuis le cœur de la fête, ils sont tous le sel du film. C’est dans ce tableau-là qu’il excelle et rend son énergie, portée par tout une bande d‘acteurs de tous horizons qui représentent l’équipe du club et « l’arche de Noé » de ses habitués, communicative.

 

Il y a bien une sorte de vacuité ou de vanité là-dedans, car ces moments ne valent qu’en soi et sont parfaitement déconnectés de toute avancée narrative, ce sont comme des temps suspendus, pendant lesquels il ne se passe plus rien d’autre, et où on oublie les intrigues satellites. Mais elles montrent d’une part une adresse dans la représentation de la fête et de son entraînant plaisir, et remettent d’autre part les protagonistes au centre de l’intrigue. Le réalisateur les filme au milieu de la foule, donnant ainsi corps à leur accomplissement à l’image de cette première scène qui joue l’inauguration du lieu à son public avec l’arrivée des musiciens et surtout des instruments au cœur de l’image, les uns après les autres. Jo en est comme le chef d’orchestre, qui guide la mise en scène de cette ode punk à la fête, sous laquelle se cachent ambitions personnelles et contradictions, et surtout la relation fraternelle, qui ne dit jamais la profondeur de son attachement parce qu’elle est jouée en sourdine de l’anecdote principale.

 

C’est cette subtilité, à vrai dire inattendue chez Felix Van Groeningen, qui sauve le métrage de la pesanteur qu’on redoutait. Il ne se complaît d’ailleurs pas dans les excès divers, montrant aussi bien l’envers du décor que les saillies de jouissance et d’euphorie qui accompagnent les deux compères aux commandes de leur club. Là où le précédent film du réalisateur péchait par excès de démonstration et gênait dans sa représentation factice du couple et de l’amour, ce film joue ses cartes plus subtilement, dessinant en parallèle les trajectoires des deux frères, aussi opposées que complémentaires. L’idée n’est pas nouvelle, mais efficace, d’autant qu’elle heurte avec l’anecdote les idéaux de chacun à la dure réalité des choses, via ses échos sociopolitiques notamment et le racisme latent auquel se confronte l’utopie harmonieuse des deux frères.

 

 

 

TERRIBLE MONDE DE LA NUIT par Fritz Langueur

 

« Belgica » est un peu le pendant belge du « Rumble fish » de Coppola. Un univers borderline, où vont évoluer deux frères avec l’ainé, véritable pygmalion du cadet, dont le retour va l’entraîner peu à peu dans une descente aux enfers, ou si tel n’est pas le cas, cela y ressemble fort. Si ici l’onirisme visuel diffère, Van Groeningen apporte lui aussi un soin tout particulier à ses plans (dont la plupart sont à l’épaule assurant des cadrages sur le vif). Et tout comme dans le film de Coppola, la musique est ubiquiste et tient un rôle à part entière dans l’histoire, débridée et entêtante façon clubbing ou murmurée et de fait inquiétante. Elle se ressent au même titre que les images, suractive et singulière. Soulwax signe là une mirifique partition.

 

Le plus étonnant n’est pas le scénario mais bien la manière dont il est traité. Cela tient à l’évolution du lieu, « Le Belgica » qui va passer de petit bar atypique de quartier où l’on ne refuse personne à l’endroit le plus branché de Gand, ce qui ne sera pas sans provoquer un flot de dérives, hélas convenues. La mutation des personnages est elle-même brillamment amenée avec notamment l’inversion du rapport de force chez les frangins, mais également chez les personnages secondaires ou la clientèle qui fréquentent l’établissement. Et puis certaines scènes sont éblouissantes (l’effet de la première prise de coke pour Jo, les scènes avec le public ou les groupes musicaux, la soirée de lancement, le baiser éthéré…)

 

Le monde de la nuit chez Van Groeningen peut faire peur, pourtant il se trouve assez proche de la réalité de certains clubs. Et c’est en cela que le réalisateur arrive à captiver le spectateur, voire à le happer. Il lui fait partager un ensemble de sensations, d’impressions qui immanquablement provoqueront le malaise ou l’envie. Le film est survolté, au bord de l’implosion à l’image de deux protagonistes, le montage acéré, la lumière crue, le son explosif et pourtant il est traversé par une espèce de beauté, certes vénéneuse mais formelle, et d’une certaine indulgence, après tout cette vie là n’est qu’éphémère. Malgré cette noirceur ambiante, on s’attache énormément aux personnages, notamment celui de Jo auquel Stef Aerts apporte toute la subtilité, l’intensité et la force s’opposant à un Tom Vermeir extra en looser patenté.

 

Belgica est tout sauf un film politiquement correct, il irritera vraisemblablement une élite dans le déni bisounoursesque, et pourtant il apporte en deux heures autant d’adrénaline que toute la production actuelle réunie et dite de sensation !