2016 – Amerrissage forcé

 

Quelques secondes après le décollage, ça a été le défi de notre vie. Mon corps a réagi immédiatement, j’ai senti mon pouls, et la pression de mon sang augmenter, pendant des jours on n’a dormi que par segments de 30 ou 45 minutes. Ma tension est restée élevée pendant 20 semaines accompagné par des cauchemars…Si cet événement est aussi sensible, c’est qu’il s’est déroulé à une époque où l’inquiétude régnait en maître. On subissait encore les retombées du 11 septembre. Au moment du posé dans l’Hudson les gens se sont mobilisés spontanément et ont fait un boulot formidable, ce qui nous a sauvé la vie. On se souviendra à tout jamais de ce jour-là et de ce vol. Nous ne pouvons qu’exprimer notre gratitude envers tous ceux qui nous ont aidés. Le fait que cet accident ait eu lieu à Manhattan, et qu’on y ait tous survécu, a redonné de l’espoir à tout le monde, y compris à ceux qui n’étaient pas directement liés au vol 1549 analyse le pilote Sully Sullenberger.

 

 

 

 

Le sauvetage après le crash de l’avion a été filmé exactement au même endroit que le vrai sauvetage, en plein milieu de l’Hudson River à New York.

Une heure et 36 minutes, le film le plus court de la carrière de réalisateur de Clint Eastwood.

 

À l’âge de 21 ans, Clint Eastwood a survécu à un amerrissage forcé à l’époque où il était dans l’armée, à bord d’un bombardier datant de la Seconde guerre mondiale, l’avion a piqué du nez au large de la péninsule de Point Reyes en Californie. Nageant vers le rivage, il a tenu plusieurs heures dans les eaux glacées du Pacifique, malgré les fonds marins envahis par les algues, puis il a escaladé une imposante falaise. Un vrai dur ce Clint !

 

 

 

 

TEL UN FANTÔME  par Josué Morel

 

Suite à un cauchemar au cours duquel son avion s’écrase en plein cœur de New York, Chesley Burnett Sullenberger, dit « Sully » (Tom Hanks), se réveille en sueur, encore sous le choc de la vision mortifère qui vient de perturber son sommeil. Le pilote, tel un fantôme, reste assis, pensif, dans les vapeurs de sa salle de bains, comme s’il n’était pas tout à fait sorti de ce mauvais rêve. Mais qu’est-il donc arrivé à Sully ? Là où Chris Kyle, le tireur d’élite de American Sniper, revendiquait l’exécution de 255 cibles pendant la guerre d’Irak, Sullenberger doit quant à lui sa notoriété au sauvetage des 155 passagers du vol 1549 US Airways, par une prouesse que la presse a qualifié de « miracle » alors que l’Airbus A320 qu’il pilotait venait de perdre ses deux réacteurs, Sully a pris la décision d’amerrir l’appareil sur le fleuve Hudson. Ces deux figures héroïques, aux « exploits » si distincts, offrent la possibilité à Eastwood de continuer à creuser le beau problème au cœur de Mémoires de nos pères, où plusieurs soldats américains se retrouvaient hâtivement consacrés comme héros, plus ou moins contre leur gré, par une communauté en quête de modèles à célébrer. Non seulement l’image est lourde à porter pour les héros Eastwoodiens, mais cette charge pèse ici d’autant plus pour Sully que l’enquête sur le miraculeux amerrissage met en cause le bien-fondé de l’opération…plutôt que d’opter pour cette manœuvre dangereuse et peu académique, le commandant aurait peut-être pu rejoindre la piste d’atterrissage d’un aéroport à proximité.

 

Cette dualité entre l’individu et le groupe, au centre de l’œuvre d’Eastwood, emmène toutefois le film sur un autre terrain que celui, attendu, du portrait d’une figure ambivalente (voir Flight de Robert Zemeckis). Le film est au fond, comme toujours chez Eastwood, plus subtil que cela. Si Sully est à ce point embarrassé par ce titre de héros et du poids symbolique qui l’accompagne, c’est parce qu’il lui faut d’abord avant tout s’assurer qu’il a bien été à la hauteur de la situation.

 

 

 

Méthodique et expérimenté, Sully sait certes mieux que quiconque ce qui s’est produit lors des « 208 secondes » fatidiques qui ont abouti au « miracle sur l’Hudson », mais sa conscience professionnelle le pousse au doute et donc à revoir, repasser, retravailler la dite séquence. C’est de ce conflit moral d’un héros hanté par quelques minutes qu’il revit en boucle (à l’image de cette extraordinaire scène où Sully, dans un rêve éveillé, voit à travers une fenêtre l’avion s’échapper de sa mémoire pour s’abattre dans un New York évidé) qu’Eastwood tire un film-catastrophe rêvé, délesté de tout superflu, réduit à la pure expression d’une action, une seule, dont il faut démonter et remonter les rouages afin d’en saisir les multiples nuances. Le film, d’une vélocité impressionnante au regard de la sécheresse de son écriture, s’enroule ainsi autour d’une suite d’événements afin d’en faire le récit sous différentes formes. Le film tisse de cette pluralité de narrations un montage prodigieux, qui s’articule autour de la résurgence de mêmes images afin d’explorer la complexité d’une action unique.

 

Si le film s’attache ainsi à recomposer les faits avec un soin quasi-documentaire, Eastwood et Tom Stern, son chef-opérateur depuis Créance de sang, font par ailleurs de Sully une ombre hantée par ses souvenirs, errant la nuit dans un New York fantasmagorique. Ces très belles séquences en disent long sur l’horizon métaphysique que creuse le film en filigrane de son implacable dynamique, avec cet amerrissage, Sully ne fait pas que porter son équipage à la frontière qui sépare le monde des vivants de l’Au-delà, il fait aussi l’expérience de sa propre finitude. Le pilote, qui sort en dernier de l’appareil en train de prendre l’eau, n’apparaît plus ensuite que comme un fantôme prisonnier de ses traumatismes, isolé et s’effaçant derrière une image de lui-même. Eastwood double ainsi son formidable film d’action d’un autre récit, celui de la guérison d’un homme qui, en revivant l’événement qui a chamboulé sa vie, surmonte une crise existentielle.

 

Que le spectre du World Trade Center hante à ce point le film n’est bien sûr pas anodin. Eastwood ausculte en sous-main les blessures de l’Amérique plus qu’il ne célèbre un homme d’exception. Le 11-Septembre est évoqué explicitement une seule fois dans le film, lorsque le responsable du syndicat de Sully, pour justifier la tournée du commandant et de son copilote dans les talk-shows, argue que « cela fait longtemps que New York n’a pas connu de nouvelle aussi bonne, d’autant plus une concernant un avion ». À ces mots, s’opposent en contre-champ des visages silencieux et embarrassés par la référence à un événement qu’aucun ne se souhaite nommer. Or, et c’est bien là l’intelligence d’Eastwood, le « miracle sur l’Hudson » s’affirme moins comme un contrepoint au 11-Septembre que comme sa répétition, par laquelle s’offre la possibilité de se confronter à la matérialité de l’événement traumatique pour le dépasser. Une même scène, présente dans Sully et American Sniper, traduit le reflux des blessures intérieures des personnages. Face à une télévision éteinte, les traumas respectifs de Sully et de Kyle se projettent sur l’écran noir du poste cathodique…Un nouveau cauchemar pour Sully, le tintamarre de la guerre pour Chris Kyle. Dans American Sniper, cette télévision faisait d’ailleurs écho à une autre, celle où Chris Kyle découvrait, en même temps que l’Amérique toute entière, l’effondrement des tours jumelles.

 

Pour Sully, l’affaire est plus complexe avec les télévisions qui relaient la célébration médiatique que Sully rejette et contribuent à la fragmentation de son image « Sully, tu es partout ! » s’exclame un badaud. Partout, donc nulle part à la fois. Mais l’abondance d’écrans participe aussi à la répétition d’un épisode noir de l’histoire de New York que tout le monde cherche à oublier et qui constitue le double-fond de la célébration du « miracle ». Sully, lui, veut se confronter frontalement à la source de l’événement, comprendre ce qui s’est exactement passé, en acceptant la possibilité qu’il puisse s’être trompé. Ironiquement, c’est par une bande-son que Sully trouvera le remède aux images qui l’assaillent, celle que renferme la boîte noire, qui garde en mémoire ce qui s’est précisément dit lors du moment fatidique qui a mené à l’amerrissage. Précision, tel est le maître mot du personnage et la clef de sa rédemption, mais aussi le maître mot du film, qui s’impose discrètement comme l’une des plus belles réussites du cinéaste. Si son dépouillement pourrait faire croire que ce film constitue le prolongement mineur d’une œuvre déjà conséquente, la suprême épure de son trait et la fluidité du montage marquent peut-être un nouveau tournant dans la filmographie d’Eastwood, dont le classicisme souverain semble désormais muter vers une forme de plus en plus sèche et économe.

 

 

 

 

UN AMERRISSAGE AMÉRICAIN par Jacques Mandelbaum

 

Le 15 janvier 2009, deux minutes après son dé­collage de l’aéroport de LaGuardia, à New York, l’airbus A320 du vol 1549 de la US Airways est percuté par une formation de bernaches du Canada, bêtes comme des oies, qui met ses deux réacteurs hors d’usage. Aux commandes de l’appareil, le commandant Chesley Burnett Sullenberger, 59 ans, assisté de son copilote Jeffrey Skiles, a très peu de temps pour réagir. Renonçant à se diriger vers un des aéroports de proximité alors que son avion perd de la vitesse et survole la ville, il choisit l’option, réputée très dangereuse, de l’amerrissage sur le fleuve Hudson. Bien lui en prend : cette décision d’expérience et d’instinct sauve les cent cinquante passagers, les cinq membres de l’équipage, ainsi qu’un nombre inconnu d’habitants d’une mort certaine.

 

Si les médias et le grand public ont rapidement célébré le ­héros, on sait moins en revanche que le commandant Sullenberger aurait pu, aussi bien, être impu­table d’une réaction inadéquate et déclaré inapte au vol par la ­commission d’enquête du Conseil national de la sécurité des transports, qui l’auditionna à plusieurs reprises à l’issue du sauvetage. C’est à cette procédure, en tant qu’elle est dialectiquement liée à l’héroïsme du personnage, que s’intéresse Clint Eastwood, qu’il faut sans conteste lui compter comme une de ses belles réussites.

 

Le réalisateur partage son film, de manière assez virtuose, entre le retour inquiété des deux héros (remarquables et complémentaires Tom Hanks et Aaron Eckhart), tenus de se justifier devant la commission d’enquête, et la reconstitution de l’accident proprement dit, rendue exaltante par la découpe dramaturgique, la vraisemblance des trucages, la beauté plastique. A ce grand moment d’action, qui nous épargne l’hystérie du film catastrophe, correspond ce grand moment de vérité qu’est la confrontation de Sully et des membres de la commission d’enquête, dont on pressent que Clint Eastwood a quelque peu noirci les intentions pour servir, en héritier putatif de John Ford, la légende de son film. Soulevant la question du non-respect du protocole, qui aurait consisté à faire demi-tour pour atterrir, ­celle-ci s’appuie sur des simulations de vol que le ­héros, fort de son expérience in vivo, fera voler en éclats. Aussi bien, il n’échappera à personne que ce qui se déroule devant la commission est une métaphore sur l’art et la manière de reconstituer la réalité, autrement dit sur le cinéma lui-même.

 

En un crescendo ourlé, les deux parties du film montent ­enfin jusqu’à ce point de fusion où ­l’héroïque modestie d’un homme qui se contente de bien faire son métier rencontre le dévouement et la solidarité exemplaires des sauveteurs de New York, et à travers eux, tranchons le mot, du peuple américain, lesquels accourent de toutes parts, en ferry et en hélicoptère, évitent aux passagers la noyade dans les eaux glacées. Voilà en quoi Sully est un grand film rédempteur du rêve américain. Les États-Unis y redeviennent une nation qui s’unit et qui sauve.

 

Fantôme impavide du cinéma classique hollywoodien depuis ses lointains débuts dans le western télévisuel, inlassable conteur d’un mythe national dont il ne cesse de restaurer la flamme éteinte, Eastwood n’aime rien tant que montrer des héros brisés, au bord du gouffre, dont la grandeur dépasse pourtant l’époque qui les contient et qui les juge. C’est ainsi que dans l’élan col­lectif et le miracle du fait divers de 2009, le cinéaste, en apprenti ­mythologue, trouve matière à ­réparer le désastre et l’abattement du 11 septembre 2001, célébrant au passage en Sully le héros perdu de l’Amérique, le prophète laco­nique de sa destinée manifeste. A travers cet homme, en fin renard qui sait diablement trousser une histoire et tirer les larmes, Clint nous rejoue la grande ­par­tition américaine…L’individu ­contre l’institution, l’instinct ­contre le protocole, l’expérience contre la théorie, la croyance contre la désillusion.

 

L’humanisme qui s’en dégage rend d’autant moins lisible, si l’on nous permet ce dégagement sur un sujet propre à troubler ses admirateurs, le soutien officiel de Clint Eastwood à Donald Trump, dont le projet politique, croit-on comprendre, repose davantage sur l’aversion de l’autre que sur l’humanisme. Sans doute le réalisateur a-t-il depuis toujours soutenu le camp républicain. Sans doute, sa mue progressive en grand auteur de cinéma ­a-t-elle contribué à atténuer, sinon le « fascisme » dont l’accusait une part notable de la critique à l’époque de L’Inspecteur Harry (1971), du moins ce que pouvait avoir d’embarrassant l’image conservatrice qu’il aimait à donner de lui-même. L’écart, toutefois, devient une pénible énigme, dès lors que le cinéaste signe d’un côté un film aussi élevé que Sully et se répand, de l’autre, en propos aussi déplorables que ceux tenus dans la revue Esquire en août 2016. Dans laquelle il stigmatise le « politiquement correct » d’une génération de « mauviettes », l’anglais se référant en l’occurrence aux « pussies », ces dites « chattes » par quoi Donald Trump se vantait en 2005 d’attraper les femmes. Dans laquelle encore il atténue le racisme qu’on impute au candidat Trump en se souvenant que, dans sa jeunesse, personne n’y trouvait à redire.

 

 

De sorte qu’il faut se rendre à l’évidence. Si incompatibles que puissent paraître ces deux actes, c’est bel et bien la même dispo­sition d’esprit qui conduit Clint Eastwood à mettre en scène le subtil et lumineux Sully et à soutenir un programme gangrené par des idées simplistes et dan­gereuses. Dans cette dualité remonte la double face du populisme américain dont les prin­cipes fondamentaux (stigmati­sation des élites et défense de l’« homme ordinaire ») ont, depuis la fin du XIXe siècle, justifié des manifestations aussi bien progressistes que réactionnaires.

 

On en déduira que la lumière vient à Eastwood par le cinéma, quand l’ombre de la cité tend à le dévorer.

 

 

 

 

ENTRETIEN AVEC TOM HANKS et AARON ECKHART

 

 

Quand on joue un personnage historique, vous avez des livres, etc. mais ici vous avez le “vrai” Sully à vos côtés, est-ce que c’était perturbant ? ou bien est-ce que c’était utile ?

On ne sait jamais comment ça va se passer quand on rencontre quelqu’un dont on va jouer le personnage. Comment va-t-il réagir à tout ça ? Que va-t-il penser de gars comme nous qui arrivent et qui lui disent ” hey on va feindre ta vie pendant un an, et à partir de maintenant, on va être connectés comme des vieux potes ! “

 

Sully lui-même a été l’objet d’une telle attention, il a été idolâtré pour ce qu’il a fait. On lui a fait passer des interviews pour que tout le monde le voie et qu’il puisse raconter son histoire.

Et là, il vivait autre chose, où il devait laisser le contrôle à des gens comme Clint Eastwood et moi-même quand il a fallu à nouveau tout décrire. Il était méticuleux. Il avait des problèmes spécifiques avec le scénario, mais il y avait des solutions, ce n’était donc pas très grave. Il était aussi très enclin à partager complètement son expérience avec moi. Quant à moi, je la découvrais pour la première fois. Je ne savais rien de l’enquête, je savais seulement qu’il avait fait amerrir l’avion. Que c’était super, que ça avait été un grand moment pour l’Amérique, que c’était un héros, le plus grand pilote de tous les temps ! C’était tout ce que je savais ! Mais avoir son ressenti sur le reste de l’expérience, son stress émotionnel, la pression, la peur que lui et Jeff Skiles ont eue par rapport à leur carrière, à cause de l’enquête, ça, c’était nouveau pour moi. Et il s’est vraiment ouvert sur la façon dont il a été rongé émotionnellement durant ces 15 mois.

 

Aaron, Jeff Skiles et Sully ne se connaissaient pas bien personnellement, c’était seulement des collègues et vous devez créer ce sentiment dans le cockpit. Je sais que Sully vous a proposé un vol en simulation, pourriez-vous expliquer cette expérience ?

Tom et moi avons volé jusqu’à San Francisco, c’était en A320, donc, c’est l’exacte copie du cockpit dans lequel nous avons filmé, dans lequel Sully a volé, et ils avaient exactement le plan de vol. Donc, avec le simulateur, nous avons pu rouler sur la piste, décoller et monter jusqu’à 3000 pieds, nous avons vu les impacts des oiseaux, et nous avons eu la panne de courant, avec tous les lumières et les alertes qui s’éteignent, et nous avons prendre la décision de l’endroit où nous pourrions faire atterrir l’avion. Nous avions l’exact plan de vol, ce qui était très intéressant pour nous, parce que nous devions réagir aux collisions avec les oiseaux, notre corps a dû expérimenter ce que ça représentait physiquement, c’était un très bon entraînement, Sully était là pour nous accompagner dans l’expérience et il était là aussi pour nous apprendre à nous sentir à l’aise dans le cockpit, comment toucher les boutons, comment il fallait s’adresser l’un à l’autre, quand il ne fallait pas se parler, ce qui est tout aussi important, donc, un très bon entraînement. Et nous avions un A320 complet qui a été démonté, envoyé à Hollywood et réassemblé à l’intérieur du plan d’eau d’Universal, ce qui était impressionnant à voir ! Nous avions le cockpit complet à notre disposition pour une longue partie du film, ce qui nous a beaucoup aidés.

 

Tom, vous expliquez bien ce paradoxe, d’un côté pour la presse et le public, il est un héros, et de l’autre côté, le film montre cette enquête par les autorités. Quel est votre sentiment par rapport à ce paradoxe, comment cette enquête a-t-elle pu être faite ?

Sully m’a expliqué lui-même qu’il ne s’agissait pas d’un procès. On ne cherchait pas de méchants qui avaient fait quelque chose de mal ! Par contre, il s’agissait de rassembler les éléments pour comprendre ce qui s’était passé. La vérité, c’est que même si 155 passagers ont survécu, il y avait un avion à 150 millions de dollars qui a fini au fond de l’Hudson ! Leur travail, c’est de déterminer la cause de la perte de leur avion. Et s’il y avait la moindre chose que Skiles ou Sully avait faite ou pas faite, s’il y avait eu des erreurs de débutants ou des fautes professionnelles ou des choses faites de manière non méthodiques, ils auraient été officiellement tenus pour responsables en partie de la perte de l’avion.

 

C’est la première fois, dans votre longue carrière, que vous tournez avec Clint Eastwood, c’est un grand réalisateur, mais nous savons aussi en Europe que Clint était pour Donald Trump, et le mois dernier à Florence vous avez expliqué que ce n’était pas votre choix.. Avez-vous discuté politique sur le tournage ?

On a tourné il y a longtemps, on a tourné il y a environ un an… donc c’était avant tout ça ! Je connais beaucoup de gens qui ont voté pour Donald Trump. En Amérique, on vote pour qui on veut, on peut ne pas être d’accord… Mais non… un plateau de tournage est l’endroit le moins politique sur terre ! Personne ne discute d’autre chose que du boulot et tout le monde se congratule de ses compétences mutuelles en tant que réalisateurs. Mais si on partait sur d’autres terrains, on aurait certainement beaucoup de désaccords.

 

Sully explique bien qu’à Manhattan, après le 11 septembre, ce miracle a été bien utile, les gens avaient besoin d’un héros. Est-ce que vous pensez que les Etats-Unis ont besoin d’un héros de nos jours ?

Eh bien tout le monde a besoin de se sentir impliqué dans ce qu’on a : on veut faire confiance à nos institutions. Et parfois on mise tout dans une sorte d’industrie de la bravoure qui fait un maximum d’argent en diffusant des théories du complot, en rejetant la faute sur ceux qui ne l’ont pas commise. C’est facile de jeter la pierre et d’être enragé et de promouvoir la peur. A propos de cet avion qui a amerri dans ce fleuve, j’ai parlé à des gens qui l’ont vu de leurs fenêtres. J’ai un ami qui était dans sa voiture, sur la Henry Hudson Parkway, et il a vu cet avion voler trop bas, et ils ont tous pensé la même chose : “c’est une attaque terroriste. Cet avion va s’écraser sur des buildings. Des milliers de gens vont mourir. Ça va être un jour très sombre dans l’histoire du monde et en particulier de New York. ” Ils ont attendu la fumée, les explosions, les sirènes. Et à la place de cela, ce fut un des meilleurs jours qu’ils pouvaient imaginer. Tout le monde était vivant, tout le monde remontait vers les quais. Les premiers secours arrivaient. Je pense que c’est significatif de beaucoup de choses. On voit quelque chose arriver et on imagine le pire du pire. Les apparences sont parfois trompeuses…

 

Clint Eastwood est un homme qui est connu pour économiser ses mots. Comment vous a-t-il dirigé, Tom et Aaron, et comment vous a-t-il convaincu, monsieur Sullenberger, d’accepter Sully ?

C’est intéressant, c’est vrai que c’est quelqu’un qui parle très peu, et ce n’est pas à moi de décrire les choses sur le plateau… Comment nous a-t-il dirigés ? Calmement. Il parle peu, nous n’avons pas répété, et il y a peu de prises. Il est très fan des acteurs, et il veut que nous fassions notre travail au mieux de nos envies. Il veut que l’on arrive prêts comme des musiciens de jazz et sentions le pouls de la scène. Et la réponse que je vous ai faite est sans doute 6 fois plus longue que tout ce qu’il ne nous a jamais dit pendant le film ! (rires)

Aaron Eckhart…Je suis un grand fan de Clint, mais j’ai surmonté cela rapidement car il fallait que je fasse mon travail. J’ai toujours observé Clint, la façon dont il parle aux acteurs, la façon dont il les dirige. Comme l’a dit Tom, Clint fait confiance à ses acteurs. Le seul fait qu’il vous ait choisi pour être sur le plateau, c’est une autorisation à ce que vous fassiez ce que vous voulez, et s’attend à ce que vous en assumiez la responsabilité. Lorsqu’il lui est arrivé de faire des suggestions, c’est d’une voix très douce ” pourquoi ne pas essayer comme ci ou comme ça ?”, il n’impose jamais sa volonté, ce qui est très agréable, car vous sentez que vous avez votre mot à dire.

 

Quel était la chose la plus difficile et la plus agréable dans le fait d’incarner le pilote Sully ?

Le moment le plus difficile est toujours d’essayer d’habiter la peau de mon personnage, et physiologiquement occuper le même espace que Sully. Il a un niveau d’expérience et de connaissance qui est presque biologique, en tant que pilote. La façon dont il a mené sa vie avant ce crash est si éloignée de la manière idiote dont j’ai mené la mienne. La chose la plus intéressante pour un acteur, c’est de pouvoir exprimer ce genre de choses (…) ce qui fait de mon travail le meilleur job du monde, mais aussi le plus effrayant.

 

Tom, pensez-vous que vous avez face à vous un héros, et vous Sully, pensez-vous que vous avez accompli quelque chose d’héroïque ?

J’ai regardé toutes les interviews que Sully a donné et les journalistes lui posaient cette question : “Mais… Mais vous êtes un héros ?”, sauf que je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui ait accompli quelque chose d’héroïque et qui réponde à cette question “Oui. Je suis un héros”. Suivre son instinct et son entrainement, tenter quelque chose de surhumain, mettre volontairement sa vie en danger juste pour le bien des autres… C’est la définition d’un héros. Et je crois que le geste héroïque de Sully, de Jeff et de beaucoup de gens tous les jours dans leur travail quotidien, répond à cette définition. Ils pilotent des avions, ils trompent la mort, pour conduire 155 de pères, mères, enfants, grands-parents à leur destination en leur disant : “faites-moi confiance, installez-vous et je vous y emmène”. Ça, ce sont des héros.(…) Il ne le dira jamais, mais Sully est un héros. Et pourtant, il vous dira la même chose que ce que je viens de vous dire.

 

Plusieurs secouristes de l’incident étaient là en tant que figurants, comme le capitaine du bateau… Avez-vous pu échanger avec eux ?

Le premier jour de tournage était sur la rivière. Il n’y avait pas encore l’avion, mais les ferrys étaient là, et il fallait engager des gens pour ces rôles. Donc ils ont tous posé une journée et sont venus pour jouer leur propre rôle de policier, de pompier ou de la Croix Rouge. C’était intéressant, car ils savaient à quoi ils avaient pris part, et c’était pour eux une fierté et un honneur de pouvoir participer à cette reconstitution.

 

Vous souvenez-vous des événements de 2009 ?

Je n’ai pas vu la scène en direct, mais je l’ai vu à la télévision, et ma première pensée a été “A quoi ont pu penser les gens en regardant par leur fenêtre et en voyant cet avion volant très bas au-dessus de Manhattan”. J’en ai parlé à des gens, et ils m’ont tous dit qu’ils pensaient à une attaque terroriste et qu’il allait y avoir des milliers de victimes.(…) Sauf qu’au lieu d’être la pire journée pour New York, ça a été la meilleure, en 7 minutes tout le monde a été mis en sécurité, et cet homme (il désigne Sully) a accompli l’impossible, car il avait 99% de chance de planter l’avion plutôt que de le poser. Et il l’a fait !

 

Parfois, on tombe sur un scénario d’une émotion rare et d’une grande simplicité qui mêle harmonieusement les réactions humaines et les opérations techniques. Étant donné que j’ai le sens de la compétition, comme n’importe quel acteur, je savais que je voulais tenter ma chance, même si je n’ai quasiment pas arrêté de tourner depuis environ six ans. Certes, j’étais exténué, mais le rôle de Sully et le fait que ce soit Clint Eastwood qui réalise le film m’ont donné un coup de fouet comme une décharge d’adrénaline. Je me suis dit que je ne pouvais pas passer à côté d’une telle opportunité qui réunissait deux atouts de taille.