2010 – Love and Death…

 

Douze années ont été nécessaires pour transformer le roman Barney’s Version , de Mordecai Richler, en un scénario pour le cinéma qui satisferait le producteur Robert Lantos. Cette tâche gargantuesque qui a mené à la production de nombreux scénarios refusés, dont un signé de Richler lui-même a été suivie d’une autre tout aussi difficile: trouver l’acteur qui pourrait incarner le personnage de Barney Panofsky. Le personnage étant souvent considéré comme un alter ego de Richler lui-même, trouver le bon acteur pour l’incarner n’a pas été une tâche prise à la légère. Au fil des années, Lantos et son bon ami Richler, qui est décédé en 2001, ont discuté des candidats possibles sans jamais jeter leur dévolu sur un acteur en particulier. Le producteur se rappelle avoir évoqué les noms de Dustin Hoffman, Richard Benjamin, Elliott Gould, James Caan et George Segal, Mais même à l’époque, ils se trouvaient dans le haut de la tranche d’âge nécessaire pour tenir le rôle d’un homme que l’on voit de la mi-vingtaine à la soixantaine au cours de l’histoire. Ce n’est que plusieurs années plus tard, lorsqu’il a vu Paul Giamatti dans Sideways, en 2004, qu’il a su qu’il avait trouvé son Barney. Soudainement, il ne pouvait plus imaginer qui que ce soit d’autre dans le rôle.

 

Lorsque j’ai vu Sideways, je travaillais alors probablement sur le projet depuis cinq ou six ans. J’étais véritablement assis dans la salle de cinéma et à un certain moment, j’ai dit salut, Barney !

 

 

Paul Giamatti admet qu’il répondait aux exigences physiques du rôle et souligne qu’il s’est bâti une carrière grâce à des personnages à la personnalité tranchante mais aimables malgré tout. Lantos affirme avoir remis à Giamatti une biographie de Richler, de même que des vidéos et des photos pour l’aider à se préparer pour le rôle de Barney. Mais l’acteur ne voulait pas être submergé de détails sur la vie de l’auteur et sur le personnage qu’il s’apprêtait à interpréter. Il admet donc avoir mis de côté une grande partie de ce matériel afin de se concentrer sur le Barney Panofsky décrit dans le scénario.

 

Je ne voulais pas trop coller au livre, de la recherche historique, je dois en mettre de côté à un certain moment. Il y a des acteurs qui sont plus intelligents que moi et qui peuvent prendre toute cette information et s’en servir, mais c’est trop pour moi.

 

 

 

ENTRETIEN AVEC PAUL GIAMATTI

30 ans de carrière / 90 films + 11 séries

Pour moi ce film est SON FILM ! 

 

 

Jet lag oblige, Paul Giamatti arrive crevé à ses interviews à la Mostra de Venise. Pas de quoi lui faire perdre le sourire ! Léger, pétillant, il défend avec bonhomie Barney’s Version, comédie qui offre à l’acteur américain l’un de ses (trop) rares premiers rôles. Vu chez Woody Allen Maudite Aphrodite ou Harry dans tous ses états, Mike Newell Donnie Brasco, Peter Weir The Truman Show, Milos Forman Man on the Moon ou même Spielberg Il faut sauver le soldat Ryan, Giamatti aura dû attendre 36 ans avant de voir sa carrière exploser. Avec American Splendor, en 2003, petit film indépendant où il interprète l’auteur de comics Harvey Pekar, et surtout l’année suivante dans Sideways irrésistible balade dans les vignes californiennes qui l’impose définitivement dans le cœur des cinéphiles. C’est son rôle d’entraîneur face à Russel Crowe dans Cinderella Man, de Ron Howard en 2006, qui le révélera au grand public, avec une première nomination à l’Oscar à la clé. Pas de quoi lui faire tourner la tête…

 

C’est vrai que les choses ont changé dans les propositions que j’ai reçues dans la foulée. Je suis donc devenu plus sélectif. Mais j’aime travailler. Je ne m’inquiète pas trop de faire un mauvais choix Si je regarde ma carrière, il y a beaucoup de merdes que j’ai faites parce que j’avais besoin de travailler. Mais ça me va comme ça Je suis très heureux. Je ne m’attendais pas à tout cela. A être ici à Venise à parler avec vous. Même si j’ai eu quelque chouettes rôles principaux, les seconds rôles que l’on me propose sont vraiment très agréables. Je me sens plus appartenir à ce monde des seconds rôles, qui me permet de jouer des tas de trucs !

 

 

Paul Giamatti est, en effet, une des gueules du cinéma hollywoodien. Et il s’amuse de l’image qu’il renvoie aux producteurs…Je reçois beaucoup de propositions qui se ressemblent avec des gars irascibles, difficiles, soupe au lait. Bref, des antihéros. Cela ne me dérange donc pas que les gens me voient comme cela, car ce sont des rôles intéressants. Je trouve difficile de jouer un type toujours heureux, c’est ennuyeux à regarder ! Si je joue un banlieusard de base du New Jersey, un type très heureux, un peu insipide c’est très difficile à faire. Je ne peux pas, comme j’en ai l’habitude, m’en tirer en faisant de grands gestes ! Je ne me vois pas comme quelqu’un de grave. Je peux parfois être comme Barney. J’aime sortir, prendre un verre de temps en temps. Probablement que tous mes personnages ont ce sens de l’humour. J’aime vraiment jouer des gars drôles, surtout quand ce n’est pas censé être drôle ! Quelqu’un qui s’énerve, par exemple, je trouve ça amusant. Tout peut être drôle pour moi, la douleur et la gêne aussi. Quand je joue un rôle, je ne me demande pas ce qu’il y a de moi dedans. Il y a forcément quelque chose, mais je n’en suis pas toujours conscient. En fait, je pense plutôt être un type assez ennuyeux. Donc, tous les personnages que je joue me semblent excitants ! Dans ce film, je dois boire, baiser à gauche et à droite, faire des trucs comme ça qui me semblent bien au-delà de qui je suis vraiment ! J’aime le fait que derrière ses airs de salaud, ce n’en est pas vraiment un. J’ai adoré aussi le fait qu’il aime tant son père et toutes ces petites choses bien qu’il fait en dehors du fait d’être un chieur de première.



 

Excentrique et râleur, Barney s’inscrit dans la grande tradition de l’humour juif que maniait si bien le romancier Mordecai Richler…C’est une forme d’humour juif old school, définitivement ! Je ne souscris pas à la foi juive, ni à aucune autre d’ailleurs Techniquement, mon fils est juif puisque ma femme l’est. Je ne suis pas juif, je n’y connais rien, mais j’encourage mon fils dans cette voie puisque cela fait partie de sa vie. Même si, à un certain moment, je lui dirai…Dieu n’existe pas, mais tu peux continuer à croire à ces conneries si tu veux. déclare Giamatti dans un éclat de rire. L’autre atout majeur de “Barney’s Version”, c’est le tandem formé par Giamatti et Dustin Hoffman….Il est comme moi, il aime s’amuser. C’est un type très drôle, salace, un vrai provocateur ! Il aurait certainement pu jouer mon rôle il y a 30 ans Il est incroyable; il n’arrête jamais de déconner. Je ne sais pas s’il était comme ça, parce qu’il jouait un type comme celui-là. Je ne sais pas comment il aurait été s’il avait dû jouer quelqu’un de sérieux. C’était génial de travailler avec lui. Dans certaines scènes, il est très intense, décompose tout avant de tout reconstruire ! Je suis plus proche du texte que Dustin. J’ai commencé par faire du théâtre Je lis donc et relis le scénario des centaines de fois pour capter mon personnage.

 

Giamatti donne des performances courageuses et généreuses mais parfois même il hésite à savoir si tout le monde veut les voir. Lorsqu’on lui a offert son premier rôle principal, dans Sideways, il s’est dit…Personne ne voudra faire ce film et qui diable voudra regarder un film sur le vin ? Son cri de snob de vin fracassant Pas le merlot ! Après la sortie du film en 2004, les ventes de merlot ont chuté, tandis que le pinot noir le raisin de choix de son personnage Miles dans le film a reçu un coup de pouce. Les hommes de Giamatti peuvent être désagréables ou calculateurs, drôles ou gentils, mais ils sont pratiquement toujours la meilleure chose dans un film. Même si vous ne connaissez pas le nom, la plupart d’entre nous peuvent placer son visage potelé et son sourire nerveux dans certains des quelque 50 films dans lesquels il est apparu, et parfois volé sur la base de quelques scènes de choix. Je n’ai jamais été le clown de la classe, ni fait des spectacles à la maison. Je n’ai jamais pensé agir comme quelque chose que je pourrais faire de ma vie. Quand j’étais enfant, je courais partout enveloppé dans du papier toilette pour être la maman mais ce n’était pas le signe que je rêvais de devenir acteur. J’étais juste un enfant étrange.

 

Il a grandi entouré des arts de la scène. Sa sœur Elena est devenue danseuse de ballet, son frère aîné Marcus est également acteur et ses parents étaient tous deux impliqués dans les études libérales. Sa mère irlandaise a enseigné l’anglais, tandis que son père s’est spécialisé dans la poésie de la Renaissance. Giamatti a suivi son père jusqu’à Yale, mais lorsque son père est décédé en 1989, peu de temps après que Giamatti ait obtenu son diplôme d’anglais, cela l’a galvanisé dans un changement de direction…

 

C’était plus que je devais faire quelque chose avec moi-même, plutôt que de penser…Maintenant, je vais faire ce que j’ai toujours voulu faire.

 

 

BARNEY’S VERSION. Un autre avis…

par Eric Fourlanty

 

Il y a des films qui ne rencontrent pas leur public en salles. Adapté du livre de Mordecai Richler, Barney’s Version  est de ceux-là. À l’image de son protagoniste, fascinant, mais peu aimable, ce film brouillon et ambitieux a les qualités de ses défauts. Il évoque comme aucun autre l’univers de Leonard Cohen (dont on entend trois chansons dans le film) et la tristesse réconfortante dont celui-ci est empreint.

 

Richler est l’un des plus célèbres écrivains québécois, encensé par les uns pour son œuvre ancrée dans le Montréal des 50 dernières années, et conspué par d’autres pour ses prises de positions radicales. Si, sur la place publique, il « bouffait du Canadien-Français » dès qu’il en avait l’occasion, dans ses livres, c’est le genre humain au grand complet qui passe à la moulinette de son humanisme désenchanté. Hommes ou femmes, juifs ou catholiques, y sont dépeints avec un humour mordant qui voile à peine la tendresse désabusée de son auteur pour ses semblables. Le monde de Barney n’y échappe pas. Écrivain reconnu à travers le monde, Richler fut aussi scénariste à ses heures, principalement pour Ted Kotcheff, mais aussi dialoguiste pour Room at the Top, le film qui valut à Simone Signoret son oscar en 1959. C’est dire que le monsieur connaissait deux ou trois choses sur le merveilleux monde du cinéma. Bien que Barney Panofsky (Paul Giamatti) soit d’abord un écrivain en herbe qui n’a pas le talent de ses ambitions, et qu’il devienne producteur de soap opéras, il aurait pu tout aussi bien évoluer dans ce milieu du 7e art où l’on fait commerce du rêve.

 

 

Barney’s Version retrace 40 ans de la vie d’un Juif montréalais qui, alors que celle-ci s’achève, ne sait pas très bien et nous non plus s’il l’a réussie ou non. Dans la vingtaine, il se marie à Rome avec Clara (Rachelle Lefevre), une gitane incandescente, puis il convole en justes noces avec une fille de bonne famille juive (Minnie Driver), mais, le jour de son mariage, il rencontre Miriam, la femme de sa vie (Rosamund Pike), qu’il épousera et avec qui il aura deux enfants. Une vie pas plus extraordinaire qu’une autre, sinon cette épée de Damoclès qui pend au-dessus de la tête de ce bon vivant angoissé « Qui aime un peu trop le scotch et les cigares qui lui font oublier ses propres limites… »

 

Au-delà des tribulations de son anti-héros, Barney’s Version, c’est d’abord l’histoire d’un homme qui a vécu deux grandes histoires d’amour, celle avec sa femme, idéalisée, belle sans qu’elle en joue, présente sans être étouffante, compréhensive sans être aveugle, et celle avec son père (Dustin Hoffman), flic à la retraite, noceur invétéré, truculent et lucide. Le film s’ancre dans ces deux relations, fondamentales, inébranlables au-delà des errements d’un fils, d’un mari qui, parfois, se cherche là où il n’est pas. Tout le reste ex-femmes, amis, collègues et même enfants n’est que bruit ambiant. Si, dans le livre, ce « bruit » prend chair et nourrit le cœur du récit, dans le film, il peine à s’incarner. Bien que Richard J. Lewis, le réalisateur, multiplie les ellipses pour arriver à un film de 134 minutes, le cinéma ne peut rivaliser avec le pouvoir d’évocation de la littérature. Malgré ce manque de mordant et de point de vue, le film vaut le détour pour la peinture d’un Montréal juif anglophone qu’on voit peu sur nos écrans, les caméos de cinéastes (Egoyan, Cronenberg, Kotcheff et même Arcand, dans le rôle d’un serveur du Ritz!) et, surtout, pour Paul Giamatti. C’est peu de dire que le film repose entièrement sur ses épaules. Présent dans chaque plan, aussi crédible à 65 ans qu’à 25, il « est » Barney plus qu’il ne l’incarne, sans jamais forcer la note ni chercher à le rendre sympathique.

 

 

 

NOTE SUR LE REALISATEUR

 

Encore une fois, lorsque l’on regarde la carrière d’un réalisateur comme Richard J.Lewis, ce qui domine c’est l’incroyable difficulté à réussir une carrière à Hollywood et ailleurs…Spécialisé dans la réalisation des séries US nouvel eldorado, il pensait peut-être voir les portes s’ouvrir avec un film réussi. Il s’est dépêché de retourner à son premier métier qu’il mène avec succès.