2004 – Tokyo by night

 

L’envie de faire un film au Japon est venue après plusieurs voyages de Sofia Coppola dans ce pays…L’idée a mûri en passant du temps à Tokyo, j’aime bien le fait que, dans les hôtels, ont finisse toujours par croiser les mêmes personnes, une sorte de complicité se crée, même si on ne les connaît pas, et même si on ne leur parle pas. Le fait d’être étranger au Japon rend les choses encore plus décalées. On souffre du décalage horaire, et on fait le bilan de sa vie au milieu de la nuit.

 

 

 

 

DESIRS DE FILM

 

 

Sofia Coppola désirait que son film ait une texture romantique, l’aspect d’un souvenir…Il n’y a que le film traditionnel qui puisse donner ça. Avec la pellicule à haute sensibilité que nous utilisions (la 5263 de Kodak), on pouvait aller partout et tourner sans éclairer. La pellicule ne survivra peut-être pas longtemps, alors autant en profiter tant que c’est possible. Elle possède quelque chose de nostalgique, elle crée une légère distance, tandis que la vidéo est le “medium” du présent.

 

Comme Sofia Coppola voulait une vision spontanée de Tokyo, le directeur de la photographie devait travailler vite, discrètement et sans éclairage. Ils ont « volé » des images, les passants devenant des figurants et sans autorisation de tourner dans le métro, les membres de l’équipe devaient toujours être en mouvement pour que personne ne les arrête.

 

Sofia Coppola a écrit le rôle de Bob Harris pour Bill Murray. Elle n’aurait pas tourné le film sans lui…Elle n’a pas hésité à faire le forcing pour attirer son attention en lui laissant plus d’une centaine de messages sur son répondeur dans le but d’obtenir un rendez-vous pour lui parler du rôle. L’acteur a joué avec les nerfs de la réalisatrice en attendant le tout dernier moment avant de se montrer sur le plateau à Tokyo, une semaine avant le début du tournage. Le comédien avait donné son accord mais sans signer de contrat.

 

 

 

 

Scarlett Johansson, sensuelle et magnétique n’était âgé que de 17 ans au moment du tournage…C’était un tournage difficile pour moi, je me sentais presque extérieure à tout. Bill Murray est un comédien, il est excentrique, et il avait beaucoup de hauts et de bas. Il avait beaucoup d’énergie, et était toujours à fond. Et moi, j’avais 17 ans, et j’étais sûrement plus repliée sur moi-même. J’imagine que c’est pour cela que je me sentais isolée. Tout le monde était tellement respectueux envers lui. J’étais détendue, j’étais dans un autre état d’esprit, et c’était difficile de créer un rapport l’un avec l’autre. Mais dès qu’on tournait, ça fonctionnait très bien…On a vraiment bien travaillé ensemble.

 

Cette scène de karaoké avec Bill Murray n’était pas prévue dans le scénario. Elle est née d’une discussion avec lui sur notre passion commune pour l’album Avalon de Roxy Music et, en particulier, le tube More than this, qui est, pour moi, la chanson la plus romantique. Comme nous étions dans un petit karaoké et que j’ai vu le titre sur le programme, je lui ai demandé de la chanter pour moi. Il l’a interprétée de manière si sincère et touchante, sans dérision, ni second degré, que je me suis dit qu’il fallait absolument que je l’inclue dans le film.  Sofia Coppola

 

 


DANS LA NUIT

 

Bob Harris, acteur hollywoodien reconnu, se rend à Tokyo pour tourner, en toute discrétion, une pub pour un whisky. Dans le même hôtel séjourne Charlotte, jeune mariée, récemment diplômée, qui accompagne son mari, photographe en vogue. En total décalage horaire avec le monde qui les entoure, tous deux vont progressivement unir leurs solitudes.

 

Difficile de définir la connivence qui naît progressivement entre Bob et Charlotte. C’est le vertige d’une ville électrique, d’un univers étrange, et du décalage horaire qui favorise leur rencontre. A Tokyo ou ailleurs, c’est pourtant la solitude et la confusion de leurs existences respectives qui les poussent imperceptiblement l’un vers l’autre. Égarés dans la nuit nippone, ils se prennent un bref instant par la main, quelques heures qui resteront sans lendemain. Apaisés, ils se livrent sans réserve à un monde enivrant de lumière et de bruit. Progressivement ils s’apprivoisent dans l’atmosphère feutrée de l’hôtel où ils résident. Ils reprendront le fil de leurs vies sans que rien de vraiment concret ne les ait unis, sans que le séisme émotionnel provoqué par cette rencontre ne soit directement perceptible par leur entourage. Lost in translation est une œuvre poétique, lumineuse et aérienne. Bill Murray installe une dynamique comique impeccable, sans cabotinage, tout en s’abandonnant totalement à la caméra de Sofia Coppola, au point que ce sont sa fragilité et son trouble qui crèvent finalement l’écran. Scarlett Johansson, délicate et moqueuse, éblouit par son charisme. La réalisation remarquable de Sofia Coppola, de la photographie avec des images de Tokyo étourdissantes, à la musique, s’explique sans doute par un génie mystique familial. Il ne faudrait pas que cette heureuse hérédité masque l’essentiel… Car la belle possède avant tout un don prodigieux pour observer la nature humaine, et la retranscrire avec générosité et une infinie subtilité.

 

 

 

SOFIA PLUS QU’UN PRENOM

par Serge Kaganski

 

D’abord connue pour être la fille de son père, Sofia Coppola avait bluffé tout son monde avec Virgin Suicides, l’un des plus beaux premiers films américains des dernières années, et prouvé avec panache qu’elle pouvait porter fièrement son nom tout en inscrivant son prénom en lettres d’or dans le grand livre des cinéastes. Bonne nouvelle, elle tient amplement ses belles promesses avec ce second long métrage. Pourtant, Lost in Translation pourrait à première vue décevoir, en comparaison de Virgin Suicides. Après la mort, le poids du sujet, une mise en scène sophistiquée, sensorielle, aux séductions immédiates, viennent l’amour, la légèreté du sujet, une mise en scène plus relâchée, plus souple, plus simple, visuellement moins exhibitionniste. Mais la noirceur de Virgin Suicides était colorée, séduisante, infectieuse, alors que le romantisme de Lost in Translation est empreint de mélancolie, voire d’accents dépressifs. Bref, les deux films ne sont pas si éloignés l’un de l’autre, et Sofia excelle dans les deux registres.

 

Un acteur américain, le délectable Bill Murray, plus droopyesque que jamais en pleine crise middle age passe deux jours à Tokyo pour tourner une pub. Entre ses rendez-vous, il s’ennuie et déprime. Dans le même hôtel séjourne une jeune New-Yorkaise, délaissée par son mari photographe. Évidemment, ces deux solitudes finissent par se croiser. Elle et lui, boy meets girl, brève rencontre, l’histoire est éternelle. Mais on sait aussi que le mystère de la rencontre de deux êtres est tout aussi éternel, qu’on a beau archi connaître cette fiction-là, elle peut emprunter mille variations, mille déclinaisons, mille chemins, et que du suspense du comment de la rencontre le spectateur ne se lassera jamais, pour peu qu’il soit bien orchestré.

 

La Sofia’s touch réside donc dans de subtils déplacements. Dans leur amitié amoureuse bourgeonnante, il y a un zeste d’œdipe où passe l’ombre furtive de Francis Ford. Autre élément réjouissant, le temps laissé au temps, la lenteur d’approche, ingrédients de plus en plus rares dans le cinéma contemporain, qu’il provienne du pays des blockbusters ou de contrées plus indépendantes. Sofia ne précipite pas ses deux tourtereaux l’un vers l’autre, elle y va mollo, petites touches par petites touches, leur première rencontre est un bref échange de regards dans un ascenseur. On ne perçoit nul puritanisme, mais plutôt le signe fort de la délicatesse et de la subtilité de la cinéaste, une jeune femme qui veut croire ici à des sentiments très purs, à une sorte d’état intermédiaire entre l’amitié, l’amour, le respect d’une histoire à la fois tellement ténue et tellement immense. On n’est là pas loin de l’absolu sublime, pudique et triste de In the Mood for Love. Parfois rehaussée de quelques giclées d’humour bienvenues, que cette comédie romantique des années 40 transposée dans le village global de 2003 est souvent envahie par de grandes bouffées de documentaire sur les nuits de Tokyo, leurs néons, leurs machines à sous, leurs karaokés… Voilà une fiction qui respire, qui contemple, qui laisse de la place au monde réel environnant, qui ressemble à sa situation de tournage.

 

Cerise acide sur le gâteau, la BO est un sans-faute, des zébrures électrico-atmosphériques de Kevin Shields à la pop empoisonnée des Jesus & Mary Chain. Entendre les accords spectoriens de Just Like Honey déchirer le film et les adieux de nos deux héros, puis les guitares tétanos des frères Reid se déployer dans un Tokyo livide et fantomatique m’a tout simplement bouleversé. Lost in translation ? Non, reçu cinq sur cinq. Un peu triste, un peu drôle, mais pas trop, une mélancomédie parfaite pour une note chic et légère, astringente et enivrante.

 

 

 

 

 

Sofia Coppola a lancé sa carrière de réalisatrice au style vaporeux et poétique avec The Virgin Suicides en 1999. Son premier long-métrage a été salué par la critique, mais c’est avec son second film, Lost in Translation, sorti en 2003, qu’elle confirme son talent de réalisatrice. Sur fond de paysage urbain éclairé par les néons de Tokyo, il a été tourné en seulement 27 jours avec un budget de 4 millions de dollars. Le film a généré près de 120 millions de dollars à l’international et a été nominé pour quatre Oscars, dont celui du Meilleur film, du Meilleur acteur, et du Meilleur réalisateur. Coppola est repartie de la cérémonie avec l’Oscar du Meilleur scénario original et a été la troisième femme de l’histoire nominée en tant que meilleure réalisatrice.

 

 

 

1999-The Virgin suicides  / 2003-Lost in Translation  / 2006-Marie-Antoinette

2010-Somewhere / 2013-The Bling Ring / 2017-The Beguiled

2020-On the Rocks.