1984-Survivant

 

Chef d’œuvre d’une force et d’une humanité bouleversantes sur le parcours de Dith Pran, journaliste et interprète cambodgien, symbole de la résistance au génocide perpétré par les Khmers rouges. Plongée bouleversante dans l’enfer du génocide cambodgien, doublée d’une poignante histoire d’amitié, La Déchirure suit les pas de Sidney Schanberg, correspondant du New York Times, et de son interprète Dith Pran, au cœur de l’avancée et de la prise du pouvoir des Khmers rouges au Cambodge en avril 1975. Film dur, intense, inoubliable, récompensé de trois Oscars en 1985, meilleur photographie, scénario original et second rôle masculin pour Haing S. Ngor, qui incarne Dith Pran à l’écran. Car le vrai héros du film, celui sur qui se concentre la deuxième partie du film une fois la capitale Phnom Penh tombée, c’est bien Dith Pran, survivant du génocide cambodgien devenu grâce au succès de La Déchirure un exemple et un symbole de la résistance à la folie des Khmers rouges.

 

 

Né en 1942, Pran, photojournaliste au Cambodge, a secondé Schanberg lorsque celui-ci couvrait le conflit cambodgien. Capturé peu après la chute de Phnom Penh, il a été déporté comme le reste de la population dans les terribles camps de la mort des Khmers rouges, dans lesquelles ont péri des millions de ses compatriotes. Pran parvient à s’échapper vers la Thaïlande en octobre 1979, après quatre ans de captivité, puis à rallier les Etats-Unis où s’étaient réfugiés sa femme et ses enfants. Devenu citoyen américain en 1986, il a travaillé comme photographe pour le New York Times et a poursuivi une œuvre de mémoire pour que soient jugés les responsables du génocide cambodgien, qui a fait plus de deux millions de morts selon les estimations officielles. Dith Pran est décédé en mars 2008 à l’âge de 65 ans des suites d’un cancer, et Sidney Schanberg, lauréat du Prix Pullitzer pour son travail au Cambodge, s’est éteint en juillet 2016.

 

 

Des journalistes chevronnés de différentes nationalités, épris de vérité et d’information, couvrent la guerre civile cambodgienne opposant les Khmers rouges contre l’armée royale du Cambodge soutenue par les États-Unis? Film nous dévoilant la descente aux enfers progressive du Cambodge, divisé en deux parties. L’une, sur la conquête et la répression des Khmers rouges, axée sur la vision des reporters. La deuxième, sur le contrôle du pays par les Khmers rouge, axé, cette fois-ci, sur la survie d’un des reporters dans les ”champs de la mort”…

 

Lors de la première partie, on est balloté au gré des activités des journalistes et de leurs difficultés à pouvoir couvrir et mener en toute transparence leurs reportages sur le conflit et le chaos produits par les attentats meurtriers. Le long métrage développera notamment le côté politique et international de cette guerre civile dont les journalistes essaient de dénoncer l’absurdité et l’inhumanité. Peu à peu la tension de cette situation instable va exploser…Les reporters vont alors se retrouver parquet dans l’ambassade de France par mesure de sécurité. Puis sommer de s’en aller pendant que la population cambodgienne sera réprimée sous leurs yeux par les Khmers rouges…C’est le moment transitionnel, dans l’ambassade nait la stupeur tandis qu’à l’extérieur les prémices de l’horreur commencent à ce dessiner telle une ombre recouvrant peu à peu la surface de la pièce. Le film bascule ensuite dans sa deuxième partie passionnément tendue et troublante…La peur est palpable sur les visages et les gestes des Cambodgiens et la folie se lit sur les visages de ces enfants soldats embrigader et assujetti par les Khmers…On y découvre ces grandes exploitations cultivées par les civiles sous la menace constante de se faire abattre comme un vulgaire chien. Notre reporter va tout faire pour survivre dans ces conditions où être instruit et cultivé est la pire menace qui pèse sur sa vie…Va-t-il réussir à subsister, à s’échapper ? Tout le long de cette deuxième partie, la mort est tapissée à chaque recoin, sur chaque regard tandis que le stress et l’angoisse sont les seules émotions qui maintiennent fébrilement debout les corps faméliques…

 

 

Drame réel de guerre saupoudré d’aventure ! La photographie et la réalisation sont soignées, certaines images font froid dans le dos et sont splendides de désolation, tels ces paysages défigurés par les traces du passage de l’horreur. Cette atmosphère est surélevée par une B.O. où le classique côtoie une musique expérimentale stridente ou simplement des envolées lyriques…Enfin que dire des acteurs, très bons, notamment le reporter asiatique survivant dans ces ”champs de la mort”. Film revendicatif contre l’horreur de la guerre et la souffrance qu’elle produit, tout particulièrement sur la population civile et plaidoyer pour la liberté d’expression et d’information.  Karaziel

 

 

Deux scènes cultes…

 

Réfugié au consulat Français les reporters essaient de développer et “fixer” une photo de Dith Pran leur “Sauveur” sur un passeport pour une départ vers la liberté. Premier rôle d’un incroyable John Malkovitch début d’une brillante carrière de 40 ans. La dernière scène du film se joue dans un camp de réfugié pour d’émouvantes et inoubliables retrouvailles accompagné par la chanson Imagine de John Lennon. 

 

 

 

 

UNE PUISSANTE HISTOIRE VRAIE…

 

Le reportage de guerre. C’est sans doute la dimension la plus fantasmée du monde de la presse, celle renvoyant au journaliste aventurier, présent au plus près des combats pour rendre compte, témoigner. La réalité est sans doute moins reluisante, a fortiori de nos jours, mais il est indéniable que cet engagement relève d’un acte de foi. Celui de personnes qui veulent croire que dénoncer, montrer au monde l’indicible est une manière de le rendre meilleur. Se mettre en danger pour un scoop ? Peut-être, la question se pose d’ailleurs régulièrement sous les feux de l’actualité. Mais il y a plus. Tellement plus. Car même dans un contexte actuel qui ne lui est guère favorable la presse ne se porte pas bien, et ce sont ces sujets-là, coûteux, qui en pâtissent le plus souvent le reportage de guerre est indispensable à la construction d’une mémoire. La théorie, a minima, veut qu’il soit indépendant, éclairé, éloigné le plus possible de tout avis partisan puisqu’extérieur aux enjeux du conflit. La réalité peut fluctuer, bien sûr, mais il s’agit quoiqu’il advienne, pour demain, d’un matériau essentiel à l’écriture de l’Histoire, dont on sait combien la tentation de la manipulation peut influer sur sa rédaction. Démultiplier les sources, c’est œuvrer à l’objectivité, limiter l’hégémonie de la vision du vainqueur. Lui donner, au moins, une chance d’exister. Et c’est pour cela qu’il faut, sur le terrain, démultiplier les hommes, les femmes, les sensibilités. C’est leur regard choral qui nous donne un aperçu aussi fidèle que possible de la réalité. Le reportage de guerre, c’est le sujet du film La Déchirure. Du moins, l’un des sujets, celui qui sous-tend l’action de deux hommes, deux complices sur le terrain, conscients, en plein cœur des années 1970, que se joue sous leurs yeux un moment crucial de l’histoire d’un pays et qui font le choix de rester, malgré le danger, pour témoigner, voir de leurs yeux la réalité. La Déchirure, film de Roland Joffé, tiré d’un livre du journaliste Sydney Schanberg, est l’un de ces rares films qui forgent la conscience d’une société.

 

 

 

 

LE CAMBODGE DÉBUT DES ANNÉES 1970

 

Pour comprendre l’avènement des Khmers rouges au Cambodge, il faut remonter quelques années avant le coup d’état d’avril 1975, et se replonger dans les conséquences de la guerre d’Indochine. Au début des années 1950, la France coloniale, déjà sévèrement mise à mal depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et le souhait de Roosevelt de voir cet expansionnisme hexagonal disparaître, puis finalement mise en déroute lors de la bataille de Dien Bien Phû (mars-mai 1954), doit finalement tirer un trait sur son protectorat, qui porte à l’époque sur le Viet Nâm (Tonkin, Annam et Cochinchine, réunis sous cette appellation en 1949), le Cambodge et le Laos. Le Cambodge obtient relativement pacifiquement, et assez tôt, son indépendance le 9 novembre 1953, mais ceci non sans avoir vu naître au sein de sa population des factions politiques issues des affrontements qui ont fait rage, principalement, au Vietnam qui sera scindé en deux états, le nord étant placé sous l’influence de la Chine et le sud sous protection américaine. En 1959, c’est cette partition qui mènera le monde à nouveau au bord du gouffre, les visées expansionnistes du nord communiste, aspirant à la réunification du pays, débouchant sur un conflit entre les deux superpuissances (USA contre Chine/URSS).

 

Le Viêt Minh, principal mouvement politique indépendantiste ayant pris les armes durant la guerre d’Indochine, a en effet fédéré ses alliés. Ceux-ci, dont font partie nombre de Khmers, l’ethnie dominante au Cambodge, ont eu pour mission de constituer des partis, à tendance communiste, dans leur pays. Dès 1951, le parti révolutionnaire du peuple khmer (PRPK) voit ainsi le jour, avant d’être mis en minorité politique lors de l’indépendance accordée par la France, le gouvernement hexagonal privilégie en effet en 1953 l’arrivée sur le trône du roi Norodom Sihanouk. Une partie des membres du PRPK, alors désignés comme Khmers rouges en référence à leur obédience politique, terme inventé par Sihanouk pour désigner ses adversaires, se réfugie au Vietnam nord. Les autres restent au pays, mais le parti voit ses prérogatives considérablement limitées et encadrées. En 1960, le PRPK devient le Parti ouvrier du Kampuchea. Ses leaders, bientôt convaincus que l’action politique ne les mènera à rien face au gouvernement de Sihanouk, prennent le maquis et rejoignent une faction de glaçante mémoire pour l’armée américaine le Viêtcong avant de se rebaptiser en secret Parti communiste du Kampuchea, ou Angkar, en 1966. En plein conflit vietnamien, la radicalisation de ses membres est en marche.

 

L’opération de conquête du Cambodge par les armes débute en 1968. Elle est en partie paradoxale, car Sihanouk vole au gré d’éphémères alliances servant ses intérêts. Il a par exemple opéré au fil des années un rapprochement radical avec les thèses communistes. Dès le début des années 1960, il autorise ainsi le Viêt Cong à installer des camps sur le sol cambodgien, sous couvert de neutralité afin de ne pas s’attirer les foudres des Américains et avec l’idée sans doute d’étouffer le PRPK, et multiplie les appels en direction de l’URSS, puis de la Chine. Mais en 1968, Sihanouk rappelle également au gouvernement le général Lon Nol afin de pourchasser les rebelles khmers rouges…avec la bénédiction des Américains. Soutenu en coulisses par le prince Sisowath Sirik Mathak, Lon Nol est bien plus favorable à la politique occidentale que Sihanouk, et c’est presque logiquement qu’il dépose ce dernier en 1970, profitant de son absence (Sihanouk est alors à Pékin pour faire acte d’allégeance au régime maoïste). L’opportunisme politique va alors faire des ennemis d’hier des alliés de circonstance par un gouvernement d’exil est créé avec la bénédiction du Viêt Nam nord et de Pékin, qui place sous la responsabilité de Sihanouk une curie intégrant des ministres khmers rouges – ils seront de plus en plus nombreux et influents au gré des remaniements. Le Cambodge, lui, s’enfonce dans la guerre civile, et découvre peu à peu les méthodes de “gouvernance” appliquées par les Khmers rouges à mesure que s’étend leur influence sur le pays, et en particulier à partir de 1973, xénophobie anti-vietnamienne, collectivisation intensive, interdiction des pratiques religieuses d’abord à l’encontre des minorités musulmanes. Malgré tout, la population est poussée vers les rebelles par les bombardements opérés par les USA contre le Viêt-Cong sur le sol cambodgien. Il se dit que près de trois millions de tonnes de bombes ont été lancées sur le Cambodge par les Américains entre 1970 et 1973, date de leur désengagement. Rebaptisé en 1970 République Khmère, le Cambodge est, d’après ces chiffres, le pays le plus bombardé de l’Histoire du XXe siècle.

 

Le régime de Lon Nol finira par capituler, abandonné par ses soutiens occidentaux, avec la prise de Phnom Penh le 17 avril 1975. Grande victoire pour le leader du mouvement Khmer rouge, dont le nom longtemps mystérieux s’est répandu depuis 1973, il s’agit de Salôth Sar, un ancien professeur de littérature passé par les écoles françaises et nourri du communisme à l’occidentale. Il a intégré les Khmers rouges dès 1960, à l’époque du Parti Ouvrier du Kampuchea, et a vécu la radicalisation du mouvement avec la prise de maquis. Depuis 1973, il porte le surnom de Pol Pot.



 

Les forces khmères rouges sont fortes à l’époque de quelque 120 000 personnes, et se mettent immédiatement à l’œuvre pour obtenir l’évacuation de la population de Phnom Penh vers les zones rurales au motif d’un imminent bombardement. En réalité, c’est la première action marquante du régime khmer rouge, qui s’apprête à instaurer ses années de terreur. Bientôt, toutes les villes du pays sont en effet évacuées de la même manière, causant la mort de dizaines de milliers de personnes. L’objectif du nouveau régime tient à obtenir le retour à la terre, et la culture urbaine représente au contraire la tentation du vice, par l’argent ou la luxure. Sihanouk bientôt évincé du pouvoir, Pol Pot a les mains libres pour instaurer une collectivisation massive de l’économie, de la notion même de famille et, surtout, pour “purger” le pays de ses potentiels dissidents…Intellectuels, libéraux, anciennes élites sont envoyés vers des camps de travail. Rien de réjouissant là-dedans, on y pratique la torture plus souvent qu’à son tour, les détenus affrontent la faim comme le reste de la population et les privations de tous ordres. Durée de vie moyenne trois mois. L’objectif du régime du Kampuchea démocratique vise à éradiquer tout souvenir du passé cambodgien, à instaurer une utopie communiste par l’élimination systématique de toute idée dissidente. A ce titre, la liberté de conscience n’a pas cours en cette époque, et l’on pratique un régime de l’arbitraire pour distiller l’idée que personne n’est à l’abri de la sanction. Massacres, charniers, rien n’est épargné au peuple cambodgien. Le terme génocide n’est pas galvaudé.

 

C’est l’armée vietnamienne qui aura raison de cette folie en envahissant le pays le 25 décembre 1978, avec le soutien de Pékin. Le 11 janvier 1979, alors que l’armée khmère rouge est déjà en déroute, la République populaire de Kampuchea est proclamée. En trois ans et demi, le régime aura fait entre 800 000 et 2 millions de morts, sur une population de 8 millions d’habitants.

 

 

FILMOGRAPHIE ROLAND JOFFE