1980-Kubrick, le Maître

Pourquoi choisir Shining ? Je peux indifféremment prendre un des ses 10 films à partir des “Sentiers de la gloire ” tourné et produit grâce à Kirk Douglas, film pas censuré mais non distribué pour ne pas “froisser” la France. Ce qui est remarquable avec Kubrick c’est sa capacité à prendre un thème différent par film avec un scénario adapté d’un livre et qu’il réussira à chaque fois le rendre captivant, intense et au plus près de notre société. Il est et restera le “Maître”.

 

 

 

Après l’échec au box-office américain de son onéreux et magnifique Barry Lyndon (1975), Stanley Kubrick souhaite réaliser un film plus « commercial » et rivaliser ainsi avec la génération montante du Nouvel Hollywood, qui triomphe alors sur les écrans. Le succès sans précédent de L’Exorciste de William Friedkin et des Dents de la mer de Steven Spielberg ne le laisse pas indifférent. Nous sommes dans l’ère post-Vietnam et post-Watergate, c’est-à-dire l’ère de la mauvaise conscience américaine. Kubrick comprend que l’horreur est désormais le Zeitgeist, l’esprit du temps. Shining sera donc l’horreur selon Stanley Kubrick.

 

1980…Onzième long métrage…L’adaptation s’étale sur onze semaines. Kubrick fait le choix d’un auteur peu connu à l’époque, Stephen King et au grand dam de ce dernier, il transforme son récit à l’aide de Diane Johnson. Le scénario est un savant mélange de la psychanalyse, la schizophrénie, thème de prédilection de Kubrick, le roman gothique, la spécialité de Diane Johnson (le sentimental, le macabre, personnages victimes du passé) et enfin de l’intrigue du livre avec ses phénomènes surnaturels, sujet de base du roman de Stephen King… suppriment les flash-back explicatifs sur l’alcoolisme de Jack, rejettent l’idée du jardin avec des buissons en forme d’animaux, ainsi que l’explosion finale de l’hôtel démoniaque. Kubrick s’enferme avec son équipe de tournage et ses acteurs pendant des mois dans un studio londonien, à l’intérieur d’un hôtel gigantesque du Colorado totalement recréé et tourne chaque prise plus de quarante fois…La maniaquerie de Kubrick correspond à celle de son personnage principal, qui tape sur sa machine à écrire le même texte à l’infini, dans d’infimes variations de mise en page ! Et, pour qui connaît la légende de Kubrick le casanier, incapable, dans la deuxième moitié de son existence, de partir en voyage, il est évident que le récit de cet homme qui s’enferme (et enferme sa famille) pour « créer » est un autoportrait à la fois amusé et angoissé. Un véritable exorcisme.

 

 

Filmographie

 

1953  Fear and Desire
1955  Le Baiser du tueur
1956  L’Ultime Razzia


1957  Les Sentiers de la gloire
1960  Spartacus
1962  Lolita
1964  Docteur Folamour
1968  2001, l’Odyssée de l’espace
1971  Orange mécanique
1975  Barry Lyndon
1980  Shining
1987  Full Metal Jacket
1999  Eyes Wide Shut

 

 

 

Stanley Kubrick Réalisateur, scénariste et producteur de ses films. Né le 26 juillet 1928 Manhattan NY. Mort le 7 mars 1999 Manoir de Childwickbury près de Londres. Autodidacte, il est son propre directeur photo, producteur, scénariste et monteur. Ses treize longs métrages en quarante-six ans de carrière l’imposent comme l’un des cinéastes majeurs du xxe siècle.

 

 

 

L’écrivain américain Stephen King  dont le roman Shining, l’enfant lumière sert de base affirma à la fois adorer et détester l’adaptation réalisée. Aujourd’hui considéré comme un classique du cinéma d’horreur, le film s’inscrit dans la lignée de Rosemary’s Baby ou de L’Exorciste. Il intègre trois concepts…La maison isolée et hantée, un personnage central prêt à exterminer toute sa famille et les perceptions extrasensorielles, le “shining”…

 

Jack Nicholson / Jack Torrance. Après Vol au-dessus d’un nid de coucou, Jack Nicholson s’impose comme la figure incontournable de la démence. En 1980, Nicholson est un des acteurs les mieux payés d’Hollywood. Pour Kubrick, l’acteur avec qui il souhaitait travailler depuis longtemps est de toute évidence le meilleur interprète qu’on puisse imaginer pour le rôle. Sa performance est à la hauteur des exigences du réalisateur avec un mélange de folie débridée et d’extrême contrôle. Sourcils, grimaces, rictus, il joue à fond de tous ses moyens, de tous ses tics. Assurément, l’un de ses plus grands rôles et la preuve qu’il est l’un des plus brillants acteurs de sa génération avec Robert De Niro ou Dustin Hoffman. Kubrick dira…“Nicholson est sans doute le plus grand comédien d’Hollywood aujourd’hui, l’égal des plus grands acteurs de composition du passé, comme Spencer Tracy et James Cagney.” Le film ne fait que jouer avec les détournements de notre subconscient. Il n’y a pas d’ennemi à proprement parler, et bien que Jack Nicholson soit « possédé » à l’issu du film, nous nous demandons même s’il l’est vraiment. Kubrick nous dit ainsi que l’homme qui s’apprête à rentrer dans cette vision cauchemardesque de sa psyché n’est pas si innocent que cela. C’est même comme si il nous prévenait nous, spectateurs, de la descente de Jack grâce à des informations sur son passé.

 

 

Shelley Duvall / « Wendy » Torrance. Kubrick a vu tous les films de Shelley Duvall. Bien que, dans son roman, Stephen King décrive Wendy comme une femme séduisante et sûre d’elle, Kubrick choisit tout son opposé avec Shelley Duvall. Son excentricité se voit sur son visage comme dans ses mouvements et, selon Kubrick, seule une femme comme elle pouvait rester avec Jack pour la vie. Tournage de près d’un an est particulièrement difficile pour elle. Alors que Kubrick laisse une certaine latitude dans l’interprétation à Jack Nicholson, Shelley Duvall doit répéter de 40 à 50 fois la même scène. Elle dira “Ce fut une expérience formidable, mais si cela était à refaire, je n’accepterais pas le rôle….”

 

Danny Lloyd / Danny Torrance…Kubrick demande à Leon Vitali, acteur dans le film Barry Lyndon, de parcourir les États-Unis avec une caméra vidéo à la recherche d’un jeune garçon pour l’interprétation de Danny. De retour au Royaume-Uni, il va visionner avec le réalisateur cinq mille figurants. Danny Lloyd, alors âgé de six ans, est retenu. Pendant tout le tournage du film, Kubrick ne révéla jamais à Danny qu’il s’agissait d’un film d’horreur, pour que le jeune acteur (âgé de 6 ans à l’époque) ne soit pas déstabilisé par l’horrible scénario. Danny ne découvrit la teneur du film que lorsqu’il le visionna pour la première fois, à l’âge de dix ans.Le tournage débute le 1er mai 1978 et finit en avril 1979. Plus que tout autre film, Shining va consolider sa réputation de « mégalomane perfectionniste». Kubrick rôde dans les immenses studio de l’Estree, la barbe et les cheveux longs, les yeux cernés, tout comme son héros Jack Torrance qui erre sans inspiration dans l’hôtel Overlook. Pour tourner la scène de la bagarre dans l’escalier, il faudra plus de trois semaines de tournage et 87 prises…

 

À la demande de Kubrick, qui voulait des mouvements de caméras en continu, fluides et pouvant quelques fois même raser les murs ou coller au plus près du sol pour les scènes complexes (La bagarre dans l’escalier, la marche dans le labyrinthe ou le parcours rapide des étages de l’hôtel en tricycle par Danny) l’opérateur Garrett Brown manipulera des caméras ArriFlex 35mm avec optiques Zeiss montées sur Steadicam, un système fixé via un harnais munis de contrepoids ayant déjà été utilisé lors des travelling sur les films Rocky et Marathon Man, qui est ici utilisé sous une version améliorée.

 

Et cette descente, c’est par le biais de l’Overlook que nous y assistons. Tout est fait, dans le film, pour que nous percevions l’Overlook comme un personnage à part entière, et comme le véritable « méchant » du film. Celui-ci parle aux personnages et Kubrick joue subtilement avec les plans pour nous faire comprendre qu’il est pratiquement le personnage le plus vivant du film. Stanley Kubrick filme de façon très emblématique l’Overlook Hotel et joue à de nombreuses reprises à lui créer une aura inquiétante et dérangeante. Celle-ci passe notamment par des travelling lents, circulaires, répétitifs. La scène la plus évidente, à ce niveau, est cette fameuse où Danny fait du tricycle dans les couloirs de l’hôtel. Kubrick y place la caméra à hauteur du petit garçon sur son tricycle pour que nous voyions les couloirs tels que Danny les voit. Ce positionnement de caméra fait son effet : puisque nous voyons tout l’hôtel à hauteur du petit garçon, celui paraît immense, et vide à la fois. De ces tapis à motifs répétitifs se dégage aussi une forme de folie et de solitude à la fois. C’est comme si Danny représentait cette petit puce dans le cerveau de Jack Torrance et faisait la visite de la folie de son père, ce est, cela va s’en dire, plus que perturbant. Ce voyage intérieur dans les landes démentielles du subconscient de son père représente incontestablement une exploration dans les enfers.

 

Le labyrinthe aussi est une figure emblématique du film et porteur de fortes significations. Lorsque l’on parle de labyrinthe, nous pensons d’abord mythologie grecque et la célèbre histoire du minotaure. Pour le petit rappel, le labyrinthe dans la mythologie fut ordonné par le roi Minos et construit par le scientifique Dédale, dans le but d’enfermer un monstre effroyable le Minotaure, monstre mi-homme, mi-taureau. Celui-ci fut conçut par Pasiphaé (Europe), la femme de Minos et Zeus, le Dieu des Dieux. 

 

Kubrick n’est pas réellement un amoureux du fantastique. C’est un homme rationnel qui observe avec distance tous les phénomènes dits « surnaturels ». Il tourne 2001 Odyssée de l’espace pour donner une explication rationnelle de Dieu…Ce sont des scientifiques extraterrestres qui, depuis la nuit des temps, cherchent à entrer en contact avec nous, mais ces êtres sont tellement évolués que leur mode de communication (le monolithe) nous dépasse et nous paraît « divin ». Le désillusionné Kubrick, disciple lucide de Freud, Schnitzler et Max Ophüls, déclare « L’attrait essentiel qu’exercent les histoires de revenants vient de ce qu’elles impliquent une promesse d’immortalité : au niveau inconscient, elles plaisent parce que, si l’on peut avoir peur des fantômes, c’est qu’on accepte, ne fût-ce qu’un instant, l’idée qu’il existe des êtres surnaturels, et cela suppose très évidemment qu’au-delà de la tombe il y a autre chose que l’oubli. » Kubrick est donc avant tout un pragmatique qui ambitionne, après avoir lu toutes les études sur le surnaturel, de faire le film-synthèse de l’épouvante.

 

 

ANALYSE…Le spectateur qui regarde Shining une première fois est condamné à le revoir…celui qui aime le film reviendra sans arrêt dans les couloirs de l’Hôtel Overlook et s’interrogera sur ce qu’il a vu, échafaudant parfois des théories fumeuses celui qui ne l’aime pas a deux choix possibles, ou bien refuser catégoriquement de replonger ou bien essayer à nouveau mais, dans les deux cas, il y pensera, obsédé sans doute par cette question…Pourquoi les autres le voient-ils comme un grand film et pas moi ? Mais si ce film est trop « conscient de lui-même », pourquoi diable nous marque-t-il autant ? La première raison est que l’on subit, avec Shining, ce que j’appelle l’obsession de la signature. L’obsession de la signature est une vieille maladie épidémique qui remonte au XIXème siècle, prenant sa souche dans le mythe du Génie romantique, puis proliférant avec la naissance de l‘art moderne à partir des impressionnistes. Les experts du « marché de l’art » nous l’affirment…Si une œuvre est signée Cézanne, Picasso, Pollock ou Warhol, elle est donc forcément géniale. Et gare à ceux qui ne voient pas ce génie, ils passeront pour des ploucs et devront se torturer les méninges ! De fait, Kubrick « traumatise » le cinéphile par sa présence au générique de Shining. Il nous possède comme l’hôtel possède Jack Torrance. Il faut donc tenter d’échapper à cette emprise et se demander honnêtement, en prenant du recul sur la mise en scène, si le film nous marquerait autant s’il n’y avait pas le nom de Kubrick au générique. Et là, force est de constater que, signature prestigieuse ou non, la deuxième raison pour laquelle Shining nous taraude, c’est qu’il est visuellement conçu pour impressionner notre rétine et, partant, posséder notre esprit. Une fois vus, impossible en effet d’oublier les plans aériens de l’introduction, fonçant sur les lacs purs et les montagnes glacées, impossible d’oublier les travellings-avant à la steadicam sur le tricycle de Danny parcourant en boucle les couloirs de l’Hôtel Overlook, ni le mouvement contrarié avant/arrière qui enserre Wendy dans l’escalier, tétanisée face à son mari furieux. Et comment effacer de notre mémoire les travellings sinueux qui suivent tour à tour le « Minotaure » et sa proie dans le labyrinthe gelé ? Immersion irrépressible, paradoxale…Les personnages (et les spectateurs) sont aspirés dans un couloir immense et bouché. Vers le vide de la tombe.

 

Par la puissance, la précision et la pureté de son style, Kubrick est comparable aux grands compositeurs du XIXème siècle. Le mouvement rythmique de Shining évoque d’ailleurs celui d’une symphonie wagnérienne…Montées en puissance répétées, entrecoupées d’explosions, ici, grands travellings-avant qui accumulent l’énergie cinétique, interrompus violemment par un plan fixe. Voir par exemple le plan le plus traumatisant du film avec l’apparition soudaine des sœurs jumelles au détour d’un couloir. C’est la fixité mécanique de ces deux petites filles qui les rend effrayantes, ainsi que le dédoublement étrange qu’elles opèrent dans la ligne de fuite. Nos yeux hallucinent…Une anomalie monstrueuse dans la normalité, anomalie qui peut aussi bien faire rire que mettre mal à l’aise. Le concept du film est de montrer que l’horreur ne vient pas forcément d’un château gothique ou d’un cloaque redneck, mais d’une moquette proprette et kitsch, d’un éclairage électrique plat dans une salle de bain (héritage de Psychose), de l’inox impeccablement lustré d’un réfectoire ou d’une simple rame de papier. Ce qui fait peur au fond dans Shining, c’est le vide et la laideur fonctionnelle de la vie moderne, vide qui accuse notre stérilité existentielle et qui nous laisse encore plus seuls face à nos démons intérieurs.

 


Le labyrinthe résume visuellement et symboliquement l’essence du film..lorsqu’on y pénètre, on ne peut que tourner en rond dans un vide inquiétant, dans une sorte de gouffre « horizontal ». On entre en fait dans une boucle où la logique habituelle du temps et de l’espace, telle qu’on la conçoit dans notre société, s’efface peu à peu pour disparaître ensuite complètement. Jack a toujours vécu là, il a toujours été le gardien de l’Overlook. Le film est bel et bien une boucle spatio-temporelle où le domestique  se dissout totalement dans le cosmique avec la nature grandiose, la neige incessante qui recouvre tout. Et au fond du labyrinthe, Jack se tient face à nous, en miroir…Notre double est dans la glace et nous regarde…