Pas une Vie…Un destin…

 

 

Il repose. Il se repose. Il ne vieillira pas, ne mourra plus. Il est en ce moment autopsié à la morgue de Brentwood, comme Marilyn, l’autre grand mythe du XXe siècle, et attend les conclusions du coroner qui ne risquera rien à dire, comme pour elle, « suicide probable ». Il n’a jamais renoncé à être Peter Pan. Son ranch s’appelait Neverland, comme le pays du grand jamais, « Never Neverland », où vivait l’enfant qui ne voulait pas grandir. Il est mort dans ce que James Ellroy appelle « La ville de nulle part », à Los Angeles. Ca lui va bien, la Cité des anges, à l’enfant qui rêvait d’être un ange, mais voulait être démon. Il aimait toutes sortes de métamorphoses…être tour à tour un enfant, un adulte, un chanteur, un danseur, un musicien, un auteur de chansons, un acteur, une star, un riche, un mythe, un bienfaiteur des enfants. Sous cette multiplicité, il voulait être unique (the one). Il a réussi. Devenir l’icône d’un monde globalisé où les différences s’effacent. Il a réussi à être n’importe qui, à être comme tout le monde (anyone), et le monde entier s’est identifié à lui. Mais il n’a pas pu prendre le chemin obscur et difficile, fait de risques et de renoncements, qu’implique de devenir seulement quelqu’un (someone). Et puis, vers la fin, il a cédé à la déréliction et au désir de n’être personne (no one). Ce n’était pas une vie, mais ce fut un destin. Tragique délire qui l’a conduit, lui qui voulait être tout, à n’être rien. Lui qui rêvait de grandeur, à mourir tout petit. A être toute sa vie, même pas un enfant…Le jouet de l’enfant, rien qu’une chose qu’on prend, qu’on maltraite, qu’on caresse, qu’on adule, qu’on casse, qu’on jette. Il n’est jamais devenu adulte, ni sexué. Il n’a pu devenir un sujet, mais un objet.

 

Michael Jackson est mort pour ne pas mourir.

 

 

 

Il a tout réussi. Il a tout raté. Il a bouclé la boucle.

Ce n’était pas une vie, mais ce fut un destin.

 

par Michel Schneider

 

Son masque enfin coïncide avec son visage, son identité rêvée avec son image réelle. Regardez la vidéo de « Thriller ». Vous le verrez déguisé en monstre, exactement ce qu’il deviendra vingt-six ans plus tard. Qu’est-ce qu’un monstre ? Quelqu’un qu’on montre, comme le père Jackson le montrait au public, enfant prodige. Un corps qui voudrait n’avoir ni sentiments, ni sexe, ni faiblesses. Les psychanalystes avanceront des diagnostics, évoqueront un défaut fondamental dans le sentiment d’être soi, oubliant que précisément les artistes ont toujours une identité incertaine et que ni le succès, ni l’oeuvre, ni le travail, ni la célébrité et la gloire ne l’assurent jamais. Ils décèleront une folie dans le personnage, une psychose paranoïaque latente, une schizo-phrénie masquée. Jackson le fou est mort (« Jacko the wacko found dead »), titrent les journaux. Ils se penchent sur sa vie sexuelle, comme il dut se soumettre de son vivant à l’examen de ses parties génitales. Sans doute pour constater une évidence, sa pédophilie n’était pas une homosexualité, plutôt une asexualité.

 

Les psychiatres trouveront dans ce désir d’être tout un fantasme d’omnipotence, un déni de l’ordre symbolique qui est fait de tout ce qu’on ne choisit pas pour faire sa vie…Son sexe, ses origines, sa mortalité, son nom, sa langue natale. Et il est vrai que Michael Jackson a cru qu’il pouvait choisir tout cela. Il n’a pas voulu être un garçon, sans pour autant désirer être une fille, pas un homme, encore moins une femme, tout en se maquillant et se coiffant comme une femme (sur les dernières images, on dirait Marilyn quand elle mettait une longue perruque noire). Il s’est cru maître du temps, cherchant, par des congélations cellulaires diverses à rester immortel. Il est mort, comme tout le monde. A 50 ans, pas comme tout le monde. La mort dispense de grandir, de vieillir, de mourir.

 

 

 

 

Son drame se résume à l’emploi douloureux des conjonctions de coordination…Ou, et, ni. Il est né, comme tous ceux de notre espèce, mâle ou femelle, et n’acceptait pas bien qu’on soit de sexe masculin ou féminin. Il a vécu en se montrant garçon et fille et a fini en se pensant ni l’un ni l’autre, ni est le et en négation. Même chose pour sa peau. Il voulait n’être pas noir en se blanchissant désespérément, et plus il vieillissait, plus il voulait rester jeune, plus sa peau devenait claire. A la fin de sa vie, lui le petit boy ébouriffé à l’afro des Jackson Five se montre sous le visage d’une vieille femme blanche, comme s’il avait réussi à tuer en lui le garçon, le noir, la jeunesse. « Black or white », disait une chanson « Don’t you black and white me » (Ne me dites pas que je suis noir ou blanc). Blanc ou noir, on ne choisit pas. Blanc et noir, on peut. Ni blanc ni noir, c’est la folie. L’enfant rêvait d’être un monstre. Il l’est devenu. Un robot. Il a réussi. Enfant qui n’a pas eu d’enfance, Pinocchio tragique, pure créature d’un père maléfique qui tirait les fils de sa marionnette, pantin désarticulé, manipulé dans les coulisses d’une féerie sinistre comme un mort vivant, ou un vivant inanimé. Il a rejoint son surnom, Jacko, celui d’un singe, auquel son père le comparait. Un singe savant, dressé, acrobate. Il voulait ne jamais mourir. Né, et donc promis à la mort, il joua le un mort vivant et termina comme une vraie momie, ni vivant ni mort. Overdose, suicide, crise cardiaque, cancer, qu’importe. Il est mort d’une maladie orpheline, elle s’appelait Michael Jackson.

 

Son androgynie, Jackson la croyait d’origine biologique, son blanchiment de peau, la star l’attribuait à une maladie rare, son hypocondrie, il l’appelait prophylaxie. Tout avait une raison dans sa déraison. Il avait tort…Il n’est pas rare de vouloir changer d’âge, de sexe ou de peau, mais il est rare de croire qu’on le peut. Cela s’appelle délire d’auoengendrement. Il avait raison, car qui est complètement exempt de ce délire ? Etre humain, c’est se savoir mortel, mais se croire immortel, et les artistes ont plus que les autres besoin de cette illusion pour créer.

 

 

 

 

Il quitte la scène juste au moment où il allait y revenir. Il répétait. Il n’a fait que ça, des retours, des répétitions. Alors, vous vous demandez si vivre, et pas seulement pour les artistes de scène, est autre chose que de passer d’une scène à la suivante, d’un faux soi à un autre faux soi, et si notre vérité n’est pas finalement la somme, ou la soustraction, comme vous voudrez, de nos dédoublements et de nos mensonges. Si avancer dans l’âge est une autre démarche que ce pas magnifique et mystérieux de Jackson qui reculait en articulant le pied, talon d’abord, comme lorsqu’on va vers l’avant. Marcher vers le futur à reculons. Pour ne pas finir, regardez le clip de « In the closet » (1992), ou Michael danse et chante avec Naomi Campbell dans un désert brûlant. Ni noir, ni blanc, ni couleurs. Du sépia, différentes nuances de brun. Vous verrez combien c’est difficile d’être un homme ou une femme, d’être plus ou moins noir, de se sentir aussi beau de l’intérieur que vous le dit votre image extérieure. Regardez celui qu’a tourné Martin Scorsese pour « Bad » en 1987, écoutez Jackson perdu dans le noir et blanc du métro de New York. Un grand homme noir l’interroge… « Are you bad ? » Il répond : « Si vous me voulez mauvais, vous allez voir ». Il répond par le plus beau des chants à l’horreur d’être né, de n’être que ce qu’on est…Ombre et lumière, bon et mauvais, blanc et noir, humain et non humain. Un homme, quoi d’autre ? Un danseur sublime, un chanteur magnifique, un des plus grands artistes de notre temps. Regardez ce clip, vous verrez alors l’enfant caché derrière le masque mortel de la star…

 

Un enfant héroïque vous parle du sexe, de la mort, de la peur.

 

La peur du noir, la peur du rien.

 

 

 

 

L’homme le plus connu au monde ne se connaissait pas-lui-même. Il a pourtant cherché…Dans tous les miroirs, les drogues, les oeuvres. Né Témoin de Jehovah, il finit adepte d’Allah. Il voulait être méchant…« Bad », « Dangerous »…Mais ne l’était qu’en scène ou en clips. Etre celui qui effraie « Thriller », tant demeurait dans l’effroi de ne jamais savoir qui il était, ni même s’il était. Des changements de forme. Le morphing était sa façon d’être. Il a tout fait refaire…Son nez, sa bouche, sa peau, ses cheveux, et même sa musique, en remixant l’album « Thriller » vingt-cinq ans plus tard. Sonore, plastique, visuel, son changement de forme n’a cessé d’exprimer ce qu’il était…

 

 

 

 

Il y a une chose à quoi il est resté fidèle, la musique noire. La noirceur de toute musique. Les pas désarticulés de sa moonwalk étaient noirs…Noirs les basculements pubiens qu’il avait repris de James Brown, noir le blues de Ray Charles qui battait dans sa voix, une octave plus haut, quand elle ne se faisait pas plus rauque sur le son métallique et la rythmique monstrueuse de « Bad ». Un noir invincible. Mais invincible comme il se voulait dans l’album éponyme de 2001, il a fini vaincu. Au moment du duel final, avant d’affronter son retour à Londres le 13 juillet 2009, puis dans une dernière tournée mondiale, comme Peter Pan, il aurait voulu dire une fois encore…« Je suis la jeunesse, je suis la joie, je suis un petit oiseau sorti de l’oeuf ». Il n’y a pas eu de duel final avec son capitaine Crochet de père. Il était trop en guerre avec lui-même. Jackson a tué Michael. La mort est venue, gantée de blanc comme lui en scène, comme lui à sa première communion. L’immortalité, Michael, tu ne la devras pas à la cryogénie de tes cellules mais à ton génie brûlant tout ce que tu touchais. 

 

 

 

 

Ne repose pas en paix, Michael.

Dérange nos nuits.