Marylin, L’éternelle…

Il y aura cinquante ans le 5 août, disparaissait la plus grande icône du XXe siècle, Marilyn, alias Norma Jean Baker. Elle avait trente-six ans, avait tourné dans trente-trois films, dont seulement onze en véritable vedette. La légende s’empara d’elle. On lui écrivit des chansons post-mortem (Elton John), on la peignit en multicolore et on l’accrocha dans des musées (Andy Warhol), on fit de sa vie un roman (Joyce Carol Oates), on se servit de son image pour se réclamer d’elle (Madonna), on lui fit quelques clins d’œil adroits (Nicole Kidman), on l’incarna même (Michelle Williams). On essaya aussi (toujours) vainement de l’imiter. On vendit ses robes à prix d’or. Ses photographies inondèrent le monde. On fit de sa tombe un repère à touristes. Et puis on écrivit, pour tenter de percer son mystère : depuis sa mort tragique, Marilyn est sans doute la star qui fit le plus couler l’encre des biographes, des plus sérieux aux plus opportunistes, jusqu’à ceux qui prétendirent réécrire sa vie en lui inventant de faux mariages ou faire de sa mort un assassinat venu des plus hautes sphères. Puisque Marilyn ne peut plus rien nous dire, plus rien nous révéler, il nous faut deviner. Ou encore mieux : l’écouter, ce qu’on refusa de faire de son vivant. Car Marilyn a déjà tout donné d’elle à l’écran. Dis Marilyn, c’est ça être une star ?

 

 

 

 

 

ET DIEU CRÉA UNE BLONDE     par Ophélie Wiel

 

Une très jolie anecdote (vraie ou fausse, peu importe) circule sur Marilyn. Un jour, alors que l’actrice était au faîte de sa gloire, une de ses amies se promenait avec elle dans les rues de New York. Marilyn portait des lunettes noires et un foulard sur la tête. Elle passait inaperçue. Soudain, elle demanda à son amie…Tu veux que je devienne ELLE ? Interloquée, l’amie acquiesça, et raconte que Marilyn ne changea rien à son accoutrement, mais qu’une « lumière » sembla s’allumer en elle. Alors, les passants la reconnurent et se précipitèrent sur elle. Au-delà de l’effet un peu magique de l’histoire, ce qu’elle dévoile de l’actrice est bouleversant. Marilyn Monroe n’était pas une création des studios de la Fox, ou des cinéastes qui en firent leur star. Marilyn Monroe était une invention d’une jeune fille pleine d’ambition, Norma Jean Baker, dont le deuxième prénom lui offrait déjà tout un héritage, celui d’une blonde platine trop vite disparue, Jean Harlow.

 

Marilyn Monroe n’était pas une « blonde stupide », ce rôle qu’on lui colla à la peau, sans avoir réellement vu les films qui l’auraient consacrée en tant que telle. Elle le dit elle-même dans Les hommes préfèrent les blondes…Je peux être intelligente quand je le veux, mais la plupart des hommes n’aiment pas ça. Dans Sept ans de réflexion, comment peut-on même imaginer que, face au benêt Tom Ewell, ce soit elle l’idiote ? Il y a certes une vraie tristesse à connaître les efforts que fit Marilyn pour être reconnue comme autre chose qu’une bombe sexuelle car jamais aucune actrice ne se fit autant photographier alors qu’elle lisait des livres et pas n’importe lesquels, parmi ses préférés figurait l’Ulysse de James Joyce, et elle monta sa propre société de production afin de pouvoir interpréter des rôles plus sérieux. Peine perdue, personne ne voulut d’elle comme la Grouchenka des Frères Karamazov. Il semblait qu’elle devait se contenter de laisser sa jupe voler au-dessus d’une bouche de métro ou de dandiner élégamment des fesses. Son bref passage à l’Actor’s Studio, qui constitua pour elle en privé une vraie révélation, fit en public vendre des feuilles à scandale. L’idée d’une Marilyn comme actrice sérieuse faisait beaucoup rire. Pourtant, il n’y a qu’à comparer la jolie blonde avec son ersatz cheap, Jayne Mansfield, pour constater que le tour de poitrine n’était pas le seul aspect qui les différenciât…

 

De « blonde stupide », on est aujourd’hui passé au « blonde fragile ». La fragilité de Marilyn éclate dans chacun de ses films, même les comédies. Elle vole la vedette à ses partenaires non pas par sa prodigieuse beauté, ni même par sa capacité à manipuler et séduire les hommes, mais parce qu’elle représente l’éternel féminin, de la déesse Vénus à la Juliette de Shakespeare. Le personnage Marilyn a presque créé le cliché de la femme moderne: indépendante, expérimentée, suffisamment habile pour obtenir ce qu’elle veut plus vite que n’importe qui comme un plombier dans Sept ans de réflexion, un radeau dans Rivière sans retour, une carrière de chanteuse dans La Joyeuse Parade, mais capable de tout sacrifier pour son véritable idéal…Un amour, un homme qui lui tienne chaud la nuit, quel qu’il soit, rustre, laid, vieux, saxophoniste dans Certains l’aiment chaud, ridicule dans Sept ans de réflexion et Les hommes préfèrent les blondes ou milliardaire français dans Let’s Make Love. Même criminelle dans Niagara, même schizophrène Troublez-moi ce soir, Marilyn apporte ce qu’il faut de tendresse et d’émotivité à son personnage pour emporter l’adhésion et l’affection de son public. C’est elle qu’on aime, c’est à elle qu’on veut du bien.

 

 

 

 

Marilyn, surtout, était une blonde manipulatrice. L’actrice nous a tous bernés. Une petite brune sans prétention nommée Norma Jean, qui se faisait photographier en maillot de bain sur la plage et épousait un jeune soldat devient la blonde pulpeuse la plus célèbre de tous les temps, épousant au passage un joueur de base-ball et l’un des dramaturges les plus célèbres des États-Unis. Croit-on vraiment qu’il ne s’agit que d’un hasard ou de beaucoup de chance ? Lors de l’anniversaire du président Kennedy, l’actrice fit beaucoup attendre son prestigieux public car Marilyn ne pouvait pas arriver à l’heure, Marilyn se devait de faire sensation. Il lui fallait porter une robe couleur chair qui la montrait presque nue, il lui fallait chanter comme si elle avait un orgasme, quitte à alimenter les commérages. Marilyn n’est pas comme les autres, elle est unique, elle chante une chanson banale comme personne ne le refera plus après elle, elle fait tomber un président américain comme personne ne saura le refaire après elle.

 

Au fond, l’actrice n’avait pas besoin de l’Actor’s Studio, où l’on apprenait à « jouer ». Norma Jean ne jouait pas, elle était elle-même, ou plutôt, elle était son invention géniale, Marilyn, une partie d’elle qu’elle ne dévoilait qu’à l’écran, schizophrène jusqu’au bout des ongles. C’est Marilyn qui, seule, a créé sa légende, vêtue d’une jupe qui s’envole, d’une robe rouge couleur sang ou rose bonbon, d’un pull-over violet, la croqueuse de diamants envoie son rouge baiser et roucoule « Poupoupidou ». Qui sait ? Peut-être a-t-elle été jusqu’à mettre en scène sa propre mort. Marilyn pouvait-elle apparaître un jour vieille et ridée, ou jouer les grands-mères ? Trente-six ans, c’est un bel âge pour mourir. Surtout quand Norma Jean, cachée sous le fard et le blond trop pâle de Marilyn, a refait son apparition pour un dernier film, hurlant dans le désert pour ensuite blottir sa tête contre l’épaule de son amant et partir loin, loin, vers des contrées inconnues.

 

Il y a beaucoup d’étoiles sur le pavé d’Hollywood, mais il n’y a qu’une star.

Conserve bien ton mystère, Marilyn. 

 

 

 

 

SHOOTING STAR

 

Marilyn Monroe, de son vrai nom Norma Jeane Mortenson est née le 1er juin 1926 à Los Angeles, Californie. Véritable sex symbol, l’actrice a joué dans plus d’une trentaine de films. Belle et talentueuse, Marilyn Monroe reçoit le Golden Globe de la meilleure actrice en 1960. Marilyn Monroe sera retrouvée morte le 5 août 1962 et les circonstances de son décès ne sont pas toujours élucidées. A sa naissance, le père de Norma Jeane Mortenson, Martin Edward Mortenson et sa mère Gladys Pearl Monroe entament une procédure de divorce qui sera finalement prononcé en 1928. Norma Jeane Mortenson a également une demi soeur Bernice Baker et un demi frère Hermitt Jack. Peu de temps après la naissance son troisième enfant, Gladys Pearl Monroe souffre de problèmes psychologiques tel que la future Marilyn Monroe sera d’abord élevée par des parents adoptifs Albert et Ida Bolender, avant d’être ballottée de foyer en foyer. Par la suite, alors qu’elle est âgée de 10 ans, Norma Jeane Mortenson est élevée par le couple, Grace McKee et Ervin Goddard, les meilleurs amis de sa mère.

 

Le 19 juin 1942, elle épouse James Dougherty ouvrier dans une usine qui part peu de temps après s’engager dans les marines. Durant la seconde guerre mondiale, alors qu’on est en 1944, Marilyn Monroe pose pour le photographe David Conover pour le Yank magazine afin d’illustrer la contribution des femmes dans l’effort de guerre. Cette photo suffit à lancer la carrière de mannequin de la demoiselle qui fait ensuite la couverture de plusieurs autres magazines. Par la suite, tout s’enchaîne pour Marilyn Monroe . En effet, quatre ans après leur mariage, le couple James Dougherty/Norma Jeane Mortenson décide de divorcer. Entre temps, la jeune femme décide de se teindre en blonde et songe sérieusement à une carrière d’actrice. C’est ainsi qu’en juillet 1946, alors qu’elle est à peine âgée de 20 ans, Marilyn Monroe adopte enfin son nom de scène et signe son premier contrat auprès de la 20th Century Fox. Ainsi, en 1947, elle apparaît pour la première fois dans un long métrage « The shocking Miss Pilgrim » où elle joue le rôle d’une opératrice téléphonique. Durant les prochaines années, Marilyn Monroe joue les petits rôles et c’est à peine si elle figure sur le générique des films.

 

En 1950, Marilyn Monroe joue dans « Ève » de Joseph L. Mankiewicz avec Bette Davis au premier rôle. Peu de temps après, elle signe un contrat avec la 20th Century Fox d’une durée de 7 ans. Par ailleurs, en 1951, Marilyn Monroe suit des cours de littérature et d’art à l’Université de Californie Los Angeles. Suite à un scandale dévoilant des photos d’elle nue dans un calendrier, Marilyn Monroe affirme non sans une pointe de dignité qu’elle les a faites parce qu’elle était à court d’argent. Durant ses premières années en tant qu’actrice, elle gagnait de 75 à 500 dollars par semaine. Après plusieurs autres tournages, elle endosse le rôle de Rose Loomis dans le film « Niagara » de Henry Hathaway, nous sommes alors en 1953. L’actrice fait sensation dans le film tel que la même année, elle enchaîne avec un autre grand rôle, celui de Lorelei Lee dans la comédie musicale « Les hommes préfèrent les blondes » d’Howard Hawks aux cotés de Jane Russell. Son salaire se voit être revu à la hausse à raison de 18 000 dollars, ce qui est encore bas par rapport à ce que gagnait Jane Russell pour le même film, soit 400 000 dollars. Par la suite, elle joue dans « Comment épouser un millionnaire » de Jean Negulesco aux cotés de Lauren Bacall et Betty Grable. Durant la même période, elle fait la rencontre de Joe DiMaggio, un grand joueur de baseball fraîchement retraité. De retour aux studios, la star du cinéma revient dans de nouveaux films à savoir « Rivière sans retour », « La joyeuse parade » mais surtout « Sept ans de réflexion ». Dans ce film de Billy Wilder, Marilyn Monroe interprète le rôle de la fille aux cotés de Tom Ewell dans le rôle de Richard Sherman. C’est d’ailleurs dans ce film qu’est tirée la scène la plus mémorable de la carrière de Marilyn Monroe , celle de sa robe soulevée par la grille d’aération du métro.

 

 

 

 

En dehors des studios, le mariage de Marilyn Monroe bat déjà de l’aile qu’en novembre 1954, le couple finit par divorcer. Quelques mois après leur séparation, l’actrice commence à fréquenter le célèbre écrivain Arthur Miller, mais c’est au bras de Joe DiMaggio qu’elle assiste à la première de « Sept ans de réflexion ». Ce dernier est un grand succès et apporte plus de pouvoir à Marilyn Monroe, à commencer par son salaire qui atteint la somme de 100 000 dollars par film sans parler des frais divers. Par la suite, elle a une totale liberté pour jouer pour des studios autres que la 20th Century Fox. En 1956, elle tourne dans « Arrêt d’autobus » de Joshua Logan où elle interprète le rôle de Chérie. Bien que ce film soit nommé dans plusieurs catégories aux oscars, il n’en reçoit aucun. La même année, elle épouse Arthur Miller et ralentit les tournages. Ainsi, en 1959, « Certains l’aiment chaud » de Billy Wilder arrive sur les écrans. Le film est favorablement accueilli par le public et est nommé dans 5 catégories aux oscars. Dans la foulée, la jeune femme est récompensée d’un Golden Globe de la meilleure actrice. Deux ans plus tard, elle tourne dans « Les désaxés » de John Huston, un film spécialement écrit pour elle par son écrivain de mari, Arthur Miller. Elle partage également l’affiche avec Clark Gable, le dernier film de l’acteur. Malheureusement, « Les désaxés » ne fait pas l’unanimité des critiques et encore moins du public. Par ailleurs, le couple Monroe/Miller finit par divorcer en janvier 1961. Après ce troisième divorce, Marilyn Monroe fait de plus en plus état de problèmes psychiatriques, suite à ses nombreuses fausses couches les années auparavant. Le 29 mai 1962, elle se rend au Madison Square Garden pour chanter « Happy birthday to you » à l’occasion du 45e anniversaire du président John Fitzgerald Kennedy. A la suite de cet événement, l’on prête volontiers une liaison entre les deux célébrités.

 

 

 

Le 5 août 1962, on la retrouve sans vie dans son domicile et l’on pense d’abord à un suicide en raison de la quantité de somnifères qu’elle a avalé. Par la suite, la probabilité d’un homicide à été évoqué, mais les circonstances réelles de sa mort restent toujours un mystère et finissent de la hisser au rang de légende. Elle avait 36 ans…

 

 

 

 

La vérité d’une survivante    par Louise Pluyaud

 

Dans la nuit du 4 au 5 août 1962 s’éteignait à l’âge de 36 ans la star de l’âge d’or d’Hollywood. Soixante plus tard, Marilyn Monroe n’en finit pas de faire parler d’elle. Deux récents documentaires reviennent sur les mystères qui entourent sa mort. Marilyn, une éternelle victime…des hommes ? Reste que cette actrice engagée dénonçait déjà, bien avant Metoo, la violence de l’univers patriarcal d’Hollywood…Comment écrit-on le récit d’une vie ? Après tout, la vérité se propage rarement. On lui préfère les mensonges. Si vous avez une question, je vous répondrai. Tout découle de la vérité, vous savez. Autrement, difficile de savoir par où commencer, si on ne commence pas par la vérité. La voix timide, et si franche, de Marilyn Monroe jaillit en introduction d’un récent documentaire sur les circonstances troubles de sa mort, diffusé sur Netflix. Réalisé par l’Américaine Emma Cooper, Le Mystère Marilyn Monroe, conversations inédites, reconstitue l’enquête menée dans les années 1980 par le journaliste Anthony Summers. Après trois années d’investigation et des centaines d’entretiens avec des personnalités qui, de près ou de loin, ont côtoyé la star de Certains l’aiment chaud, Anthony Summers penche plutôt pour la thèse officielle…Une mort volontaire ou accidentelle due à une overdose de médicaments. Une conclusion bien différente de celle défendue par Becky Altringer. Présentée dans le documentaire Mort d’une icône le mystère Marilyn Monroe, sur Arte, cette détective privée de Los Angeles, qui enquête sur ce cold case est persuadée que l’actrice a été assassinée. Elle a lancé une pétition en ligne pour que l’enquête soit officiellement rouverte. Aussi contraires soient les conclusions de ces récents documentaires, tous deux font le même constat…Les hommes ont leur part de responsabilité dans la mort de Marilyn. La détective Becky Altringer soupçonne, en particulier, le psychanalyste de la star, le docteur Ralph Greenson. A la bibliothèque universitaire de Los Angeles, ce dernier a laissé une boîte, la mystérieuse “Boîte 39”, restreinte jusqu’en 2039. Comme la détective l’affirmait au Sun, en janvier 2020…Il ne fait aucun doute que les réponses à ce qui s’est passé peuvent être cachées dans ces fichiers. Greenson aurait injecté une dose mortelle de pentobarbital à l’actrice à la demande de JFK, pense Becky Altringer. Kennedy. Le nom de l’ancien président des Etats-Unis, et celui de son frère Robert, est aussi indélébile qu’une empreinte de rouge-à-lèvres sur un col de chemise dans l’affaire Monroe. Le documentaire Netflix dresse le portrait de deux hommes “vulgaires et ringards. A l’image de leur père”, témoigne l’actrice Jeanne Martin. Le père Kennedy est en effet connu pour avoir dit à ses garçons…Couchez le plus possible avec autant de femmes que vous voulez.

 

Le soir de sa mort, Marilyn appelle John Kennedy à la Maison-Blanche, elle veut se plaindre de Bobby, avec qui elle entretenait une liaison. Après JFK, ce dernier l’aurait lui aussi snobée…On me passe de l’un à l’autre…J’ai l’impression d’être un morceau de viande, peut-on l’entendre dire sur des enregistrements du FBI. Soupçonnée de flirter avec les communistes, la star était sur écoute…Ce n’était pas un chagrin d’amour. Marilyn avait l’impression qu’on se servait d’elle et que tout n’était que mensonge. L’appel à la Maison-Blanche, c’était pour dire…Eloigne ton frère de moi. Je vous hais tous, raconte Reed Wilson, expert en surveillance ayant eu accès aux audios. Et c’est à peu près à ce moment-là que la fin s’est rapprochée. Pour son livre dans lequel elle expose les violences subies par l’actrice hollywoodienne tout en faisant le parallèle avec son propre vécu, l’autrice Aurore Van Opstal a choisi le titre Les hommes qui ont tué Marilyn (éd. Esprit du temps, 2021). Toutefois, la journaliste belge ne croit pas non plus à la thèse de l’assassinat…J’ai utilisé ce titre pour interpeller les lecteurs sur des faits souvent peu mentionnés dans les récits dédiés à Marilyn Monroe. Mon but c’est qu’on s’intéresse à la souffrance psychique que cette femme a malheureusement connu toute sa vie, en grande partie, à cause des viols qu’elle a subi enfant et adulte. Je pense qu’on a laissé Marilyn se suicider à petit feu. Le jour de sa mort, cette femme meurtrie dans sa chair et avant tout fragile, qui souffrait d’endométriose et d’un trouble de la personnalité borderline, a pris le barbiturique de trop. Norma Jeane, de son vrai nom, n’a que 8 ans lorsqu’un Anglais que logeait sa tutrice la viole…Quand il a refermé ses bras sur moi, je lui ai flanqué des coups de pieds et je me suis débattue de toutes mes forces, mais sans émettre un son (…) Il n’arrêtait pas de me chuchoter à l’oreille d’être gentille, raconte la star des années plus tard, en 1954, à un journaliste chargé d’écrire ses mémoires. Ce récit est publié dans Marilyn Monroe Confessions inachevées (éd. Laffont, 2011). Courageusement, la petite fille décide de confier son calvaire à sa tutrice qui, au lieu de lui apporter son aide, l’aurait giflée en l’accusant de mentir à propos de celui qu’elle appelait “son meilleur locataire”. Dans le même chapitre, intitulé “Le pêché”, Norma Jeane, alors empreinte d’un sentiment de culpabilité, tente d’en parler à un prêtre mais…d’autres pêcheurs se pressaient autour de moi (…) leurs voix ont noyé la mienne. En se retournant, elle aperçoit “parmi la foule des non-pêcheurs” son agresseur “qui priait bruyamment pour que Dieu pardonne aux autres leurs pêchés”.

 

Malgré un psychisme très fragile, palpite en Marilyn Monroe “une pulsion de vie extraordinaire, rappelle Aurore Van Opstal. Parce que d’où Norma Jeane part, elle devient une star.” Et une battante qui puise sa force “dans ses expériences personnelles”, comme le déclarera au journaliste Anthony Summers, le réalisateur John Huston. “Elle a découvert en elle ce qu’être une femme pouvait impliquer. Elle n’avait aucune technique. Tout était vrai. C’était Marilyn, mais plus encore”. Cette vérité éclate littéralement à l’écran dans Les Désaxés, sorti en 1961. Ecrit par son dernier mari, le dramaturge Henri Miller, Marilyn y incarne Roselyn. Une jeune femme divorcée qui se lie d’amitié avec trois cow-boys. John Huston y saisit les derniers éclats de la star, alors en pleine dépression, à travers une réplique culte. Tandis que les trois cow-boys tentent de capturer des mustangs sauvages, dont une femelle et son poulain, Roselyn hurle sa colère, seule et minuscule dans le désert…Meurtriers ! Assassins ! Sales menteurs ! Tous des menteurs ! Vous n’êtes heureux que face à la mort ! Vous n’avez qu’à vous tuer, vous serez heureux ! Vous et votre pays de Dieu ! La liberté ! Vous me faites pitié ! En contre-champ, plan serré les trois hommes, abasourdis. Cette scène magistrale des Désaxés, ce sont les hommes qui sont filmés en gros plan. Marilyn y hurle une colère incroyable. Et on ne la voit pas…

 

Marilyn balance qu’Hollywood est peuplé de prédateur sexuels qu’elle appelle des loups. A son époque, l’actrice fut l’une des premières à briser la loi du silence. Dès 1953, dans un article publié en Une du journal Motion Picture,…Marilyn balance qu’Hollywood est peuplé de prédateur sexuels qu’elle appelle des loups, raconte la réalisatrice Jessica Menendez. Ne laisse pas les patrons des studios de cinéma te dicter ta conduite. Ils nous considèrent comme des morceaux de viande. Toutes. En janvier 2022 sur la BBC, la star de la saga Dynastie, Joan Collins, évoquait qu’au cours d’une soirée mondaine, Marilyn l’avait mise en garde, en particulier contre les patrons de la Fox, “les plus dangereux, selon elle”. S’informer sur les réalisateurs et producteurs à éviter, et ceux dignes de confiance, était une pratique courante au sein du Hollywood Studio Club. Une sorte de pensionnat pour filles actrices mais aussi scénaristes, monteuses, scripts…qui tentaient de percer dans le milieu du cinéma, en arrivant de leur petite ville, sans leur famille, ces jeunes femmes étaient des proies faciles. Ce lieu unique à Los Angeles, où Marilyn Monroe a elle-même séjourné, avait pour vocation de les protéger. Et en son sein régnait une très forte sororité. Dans un documentaire consacré à une autre blonde iconique, l’actrice Kim Novak, bientôt sur Arte, Jessica Menendez revient sur le sort réservé aux actrices de l’âge d’or d’Hollywood dont le destin était entre les mains d’hommes puissants…Evidemment, c’était bien pire qu’avant Metoo, le personnage de Kim Novak dans Sueurs Froides d’Alfred Hitchcock obligé de se métamorphoser pour être aimé est une mise en abîme de ce que subissaient les actrices à cette époque. Hollywood était une usine à créer des déesses. Un idéal féminin. Seulement, cet idéal vu par les patrons des grands studios de cinéma est bien souvent celui de la dumb blond (la blonde idiote). Un rôle de “faire-valoir” qui corsète et étouffe les talents d’actrice de Marilyn Monroe. Alors pour s’émanciper, la star claque la porte d’Hollywood, direction New York et les cours de l’Actors Studio. Elle organise une conférence de presse, et annonce… Mon combat avec les studios n’est pas au sujet de l’argent, mais des droits humains. J’en ai marre d’être connue comme celle qui a des formes…Je vais leur montrer que je suis capable de jouer, de bien jouer. Avec la complicité de son ami le photographe Milton Greene, Marilyn Monroe crée sa propre société de production. Du jamais vu pour une actrice ! Après une campagne de dénigrement, la Fox finira par faire machine arrière en lui proposant un nouveau contrat, avec un bien meilleur salaire et un droit de regard sur le réalisateur. Elle s’est noyée avec le rivage à portée de main”, réagira la féministe américaine Gloria Steinem à l’annonce de son décès. Aussi les mystères feront toujours partie du mythe Marilyn Monroe, tels des fragments dont personne ne pourra jamais déposséder la femme…Je ne fais confiance à personne. Je veux dire que si quelque chose m’arrivait, je le verrais comme un bienfait en ce moment. A chaque printemps, le vert est trop vif, même si la délicatesse de la forme des feuilles est douce et incertaine elles engagent un combat dans le vent, sans cesser de trembler se confie-t-elle, en 1958, dans un poème recueilli dans Fragments (éd. Seuil, 2010). Ainsi, sa mort tragique et prématurée ne doit pas nous faire oublier la combattante qu’elle était.

 

 

 

 

Le film qui bouscule la légende…

 

 

 

 

La sortie de Blonde, avec Ana de Armas dans le rôle de Marilyn Monroe. Sylvie Bommel a pu voir une première version de ce biopic si attendu, puis s’est entretenue avec le réalisateur Andrew Dominik et l’auteure Joyce Carol Oates. Alors, shocking…À quoi tient un mythe ? N’eut-elle abusé des eggnog punchs et des barbituriques, Marilyn Monroe serait peut-être encore de ce monde. Elle aurait 96 ans, l’âge de la grand-mère, voire de l’arrière-grand-mère de nombre d’abonnés de Netflix pour qui Marilyn, sa vie, son corps, son œuvre, c’est de l’histoire aussi ancienne que le plan Marshall. Parions pourtant qu’ils se précipiteront en septembre pour découvrir Blonde, un long-métrage très attendu dans tous les sens du terme, puisque la plate-forme américaine de streaming a annoncé sa production en 2016. Andrew Dominik, le metteur en scène, mûrit ce projet depuis une quinzaine d’années, ce qui lui a laissé le temps de changer deux fois d’actrice principale avant de retenir l’Hispano-Cubaine Ana de Armas. Soit par ordre de non-apparition à l’écran, Naomi Watts et Jessica Chastain. En toutes choses, ce Néo-Zélandais qui partage sa vie entre Los Angeles et l’Australie aime réfléchir avant d’agir. C’est donc par mail qu’il a préféré répondre à mes questions.

 

Mais pourquoi donc un film sur Marilyn ? J’avais envie de décrire une vie d’adulte à travers le prisme des traumatismes et des croyances erronées de l’enfance.

 

Cela se confirme, le garçon est du genre qui prend son temps. À l’approche de ses 55 ans, Blonde est seulement son quatrième long-métrage, dix ans après le précédent Cogan Killing Them Softly avec Brad Pitt, dont le nom figure aussi au générique de Blonde mais en tant que producteur associé. Dès 2008 pourtant, le scénario était non seulement écrit mais lu et approuvé par Joyce Carol Oates…J’ai été très impressionnée par le travail d’Andrew. Bien que mon livre soit d’une construction assez complexe, il a trouvé un moyen de l’amener dans son univers à lui sans le dénaturer. Il a réussi à créer une œuvre à partir d’une autre œuvre. Seuls les très grands metteurs en scène sont capables de cela. Du coup, l’éternel débat…Faut-il mieux lire le livre avant ou après le film ? Aucune redondance, on prend un plaisir différent aux deux, il faut juste disposer d’un peu de temps car Blonde compte plus de 1100 pages. Et pourtant, la romancière explique qu’elle a élagué dans la vie mouvementée de son héroïne en utilisant la synecdoque, une figure de style qui consiste à prendre la partie pour le tout. Au lieu d’évoquer toutes les familles d’accueil, amants, avortements, tentatives de suicide, cuites, retards sur les plateaux et rôles de la star, le livre n’en développe que quelques-uns, symboliques, mais les développe longtemps. Comme l’amitié qui lia la jeune femme de père inconnu à deux « fils de » Charles Spencer dit « Cass », l’aîné de Charlie Chaplin, et Eddy Junior, fils d’Edward G. Robinson. Un trio de mal-aimés qui noyaient leur mal-être dans diverses substances et des jeux pas tous innocents. Le film reprend ce principe de la synecdoque en le poussant encore plus loin, zappant des pans entiers de la vie de son héroïne au risque de laisser le spectateur sur sa faim. Ainsi en est-il de l’ellipse qui fait passer Norma directement de pensionnaire de l’orphelinat à pin-up. Exit aussi le premier mariage à 16 ans. Exit Sinatra, Montand, Brando et bien d’autres amants. Exit surtout le unhappy end. Alors que depuis un demi-siècle, beaucoup s’escriment à prouver que la mafia ou la CIA ou Bob, le frère du président Kennedy, ou mieux encore, une conspiration des trois, l’ont aidée à disparaître définitivement des écrans un soir fatal de l’été 1962, Blonde s’intéresse uniquement aux trente-six années qui ont précédé.

 

Toute l’originalité du livre tient à sa façon de nous mettre dans la tête de Marilyn en multipliant les styles narratifs…Faux journal intime, rêves, souvenirs…Je n’étais ni une poule ni une pute. Mais il y avait le désir de me percevoir de cette façon. Parce qu’on ne pouvait pas me vendre autrement, je crois. Et je comprenais que je devais être vendue. Car alors je serais désirée et je serais aimée. Transposer cette approche au cinéma n’avait rien d’évident…Je voulais que le spectateur ressente les choses comme s’il était Norma, qu’il comprenne ses réactions. Pour y parvenir, je reproduis au détail près des séquences très connues qui sont dans notre mémoire collective et je leur donne un sens différent, comme si Marilyn voulait s’échapper de ce que nous croyons savoir d’elle. Tout comme sa version écrite qui a été traduite dans le monde entier, Blonde ne parle pas seulement de Marilyn mais de vous, de moi, de toutes les anciennes petites filles qui n’ont pas eu père aussi aimant qu’elles l’auraient rêvé, de celles dont la mère n’avait jamais entendu parler de Françoise Dolto, de celles qui, pour échapper à une famille dysfonctionnelle, se sont jetées dans les bras du premier gentil garçon venu et s’y sont vite ennuyées. Bref, pas mal de monde. Sans compter, catégorie encore plus large, celles qui, au moins une fois dans leur vie, ont été flattées de séduire un homme avec leur cerveau avant de découvrir qu’il s’intéressait à une autre partie de leur corps. Lors d’un premier dîner au restaurant avec celui qui deviendra son troisième mari, le dramaturge Arthur Miller incarné par Adrien Brody, Marilyn tente de lui expliquer ce qu’elle comprend du personnage d’une de ses pièces…J’avais quelques idées sur M… Magda ? Si ça vous intéresse ? Lui…Des idées ? Bien sûr que ça m’intéresse. C’est gentil à vous de vous en soucier. Tout dans son attitude dit le contraire. Focalisé sur ses lèvres, il n’entend pas les mots qu’elles prononcent…Il se demandait seulement quelles choses obscènes et désespérées cette bouche avait faites.

 

 

Adulée, convoitée, désirée…mais jamais comblée…

 

Reprenons. Tout avait mal commencé le 1er juin 1926 à Los Angeles pour la petite Norma Jeane Baker, un nom qu’elle préférait à celui que lui imposera Ben Lyon, un producteur de la 20th Century Fox certain que l’allitération en M lui porterait chance. Enfant non désirée d’un géniteur mal identifié, dont on sait seulement qu’il s’évanouit dans la nature avant même sa naissance, et de Gladys, une femme instable qui sera bientôt diagnostiquée schizophrène paranoïde, Norma passe la majeure partie de son enfance entre familles d’accueil et orphelinat. Voilà pour le traumatisme évoqué par le réalisateur. Quant à la croyance erronée, c’est celle insufflée par Gladys selon laquelle le père absent était aussi beau que Clark Gable, qu’il avait toujours la photo de sa fille chérie dans son portefeuille et qu’un jour, sûrement, il viendrait l’embrasser. Nul besoin d’avoir écouté intégralement les vingt-sept séminaires de Lacan pour comprendre que Norma Jeane (dont le « e » sautera à l’adolescence), qui appelait ses maris par le doux surnom de Daddy, était en recherche de figure paternelle protectrice. On comprend mieux pourquoi elle susurrait si sensuellement dans Le Milliardaire et en français dans le texte…Mon cœur est à papa, you know le propriétaire…

 

Blonde n’est pas un biopic classique, un genre qui héroïse trop souvent le personnage-sujet en illustrant les épisodes les plus extraordinaires de sa vie. Blonde conte plutôt un destin qui, à quelques détails près, pourrait être celui de la première venue, une femme en quête d’amour va devenir une grande séductrice. Aidée par sa plastique et un sex-appeal inné, elle sera adulée, convoitée, désirée, possédée par de nombreux amants, dont le président de son pays. Mais jamais comblée pour autant, jusqu’à sa mort à l’âge de 36 ans. Le scénario est adapté du best-seller paru en 2000 et également titré Blonde, de Joyce Carol Oates, la grande écrivaine américaine deux fois nominée pour le prix Nobel de littérature et lauréate du Femina étranger pour Les Chutes en 2005. Blonde s’inspire de la vie de l’actrice, mais se revendique comme un roman et en aucun cas une biographie. Au téléphone, Joyce Carol Oates m’explique d’ailleurs que Marilyn Monroe, c’est un peu Emma Bovary à Hollywood…Toutes les deux sont des jeunes femmes qui ont une vision très romantique et probablement irréaliste de l’amour. Marilyn était si peu sûre d’elle, si exigeante, que c’était difficile pour quiconque de l’aimer et même de l’aider. Beaucoup d’hommes, dont son deuxième mari, le joueur de base-ball Joe DiMaggio, ont essayé pourtant avant de reculer, effrayés. J’ai vu une version quasi finale de Blonde un matin de juin dans la salle de projection privée d’un hôtel parisien. Quasiment seule face au grand écran, escortée par trois représentants de Netflix pour s’assurer que mon téléphone restait bien dans mon sac, et dans le but de préparer mes entretiens avec le réalisateur et Joyce Carol Oates. Oui, oui, avant les plus famous des Hollywood reporters, ceux qui, de la fenêtre de leur bureau, peuvent admirer le soleil se coucher sur le bien nommé Sunset boulevard avant d’aller boire une Bud ou deux au bord de la piscine de Brad Pitt. Petite précision à l’intention des suspicieux, je n’ai reçu aucune enveloppe ni signé aucun document m’enjoignant en échange de ce privilège extraordinaire à aimer ce film et à le faire savoir. Mais je le jure sur la tête de toutes les blondes de ma famille, moi comprise, Blonde est un film qui m’a « embarquée » pour parler comme les critiques de l’émission « Le masque et la plume ». Je ne me suis pas ennuyée une minute des 166 que dure le film. Il est un homme autrement qualifié que moi pour décerner des palmes, c’est même son métier. Voici ce que déclarait le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, peu avant l’ouverture de l’édition 2022…Blonde est un film magnifique qui mérite d’être en compétition. Le réalisateur, Andrew Dominik, s’était déjà fait remarquer en 2008 pour L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, un western revisité salué par la critique pour son lyrisme, son originalité et la qualité de sa photographie qui lui valut une nomination aux Oscars. Autant de qualités qui se retrouvent dans Blonde. Seulement voilà, depuis 2011, les huiles du Festival de Cannes, en particulier les représentants des exploitants de salles, refusent d’inscrire en sélection officielle des films qui ne sont pas destinés à sortir sur le grand écran. Et Netflix, de son côté, a décliné la proposition de projeter Blonde hors compétition lors de la soirée d’ouverture. Incompatible avec sa stratégie consistant à devenir un acteur à part entière du septième art. Une reconnaissance amorcée en 2018 avec l’obtention d’un Lion d’or à la Mostra de Venise et de trois Oscars à Hollywood, dont celui du meilleur réalisateur pour Roma du réalisateur mexicain Alfonso Cuarón, un film intimiste et esthétique de 2h15 en noir et blanc. Après The Irishman de Martin Scorsese (2019) et The Power of the Dog de Jane Campion (2021), Blonde vient donc compléter le catalogue des ambitieuses productions originales de Netflix.

 

 

 

 

Dominik, qui rime avec Kubrick et Malick, deux cinéastes dont il s’inspire, a eu toute la liberté de mener son aventure comme bon lui semblait. L’équipe de tournage de Blonde s’est ainsi déplacée dans vingt-cinq lieux différents de Californie, la plupart réellement fréquentés par feu Marilyn avec le quartier de son enfance, les plages Zuma et El Matador à Malibu, son restaurant préféré à Hollywood The Musso & Frank Grill, la maison où elle est morte, et on en passe. Exigeant, limite obsessionnel, Andrew Dominik a voulu que les voitures soient, au modèle et à la couleur près, celles de Marilyn et y a fait apposer des plaques d’immatriculation identiques aux vraies. De grâce, quand vous regarderez la scène où elle est assise à sa coiffeuse, ayez une pensée pour les accessoiristes qui ont dû retrouver les mêmes brosses à cheveux, pinceaux à blush et produits de beauté Max Factor que ceux qu’elle utilisait. Ajoutez, enfin, trois heures de travail des coiffeurs et maquilleuses pour métamorphoser chaque matin Ana de Armas en Marilyn et vous comprendrez que la plateforme n’a pas lésiné sur la dépense (on parle d’un budget de 20 millions d’euros). Alors, tout cela pour servir de mise en bouche pour festivaliers cannois sans avoir une chance de figurer au palmarès, non merci, sans façon. Passionné d’histoire en général et de la Rome impériale en particulier, Andrew Dominik n’avait en revanche jamais nourri le moindre intérêt pour Miss Monroe…

 

Mais alors comment vous est venue l’idée de lui consacrer un film ? En 2002, mon ami le guitariste Rowland S. Howard m’a conseillé de lire le roman de Joyce Carol Oates, qui était sorti deux ans plus tôt. Et comme Rowland n’aimait jamais rien, je l’ai écouté. Le livre a lentement fait son chemin en moi et plusieurs années après, j’ai soudain vu comment je pouvais en faire un film.

 

À quelques exceptions près dont son agent et son maquilleur, les hommes n’ont pas le beau rôle dans la vie de Marilyn. Mais s’il y en a qui bat tous les records de cynisme, de muflerie et de bien pire que ça encore, c’est le personnage du président, John Fitzgerald Kennedy, même s’il n’est pas nommément cité. Joyce Carol Oates lui consacre un chapitre entier de son livre. Le contexte, Marilyn, qui n’est déjà plus au meilleur de sa forme, tombe éperdument amoureuse de Kennedy après un bref ébat sans paroles, au bord d’une piscine, suite à un rendez-vous arrangé par le beau-frère du président, alias « le maquereau ». Quelques semaines plus tard, elle traverse l’Amérique en avion pour le rejoindre dans un hôtel new-yorkais où il lui a promis une journée et une nuit d’amour, Jackie étant fort opportunément occupée ailleurs. Quand elle pénètre dans la chambre, où les agents des services secrets l’ont amenée avec autant d’égards que s’il s’agissait d’une omelette en room service, elle le trouve allongé et nu en grande conversation téléphonique avec ses collaborateurs de la Maison-Blanche à propos de Fidel Castro. Elle s’approche du lit, espère un baiser, un regard, une caresse mais au lieu de cela…Je cite le roman dans le texte…Doucement d’abord, mais avec l’assurance d’un homme habitué à parvenir à ses fins, le Président agrippa l’Actrice blonde par la nuque, guidant sa tête vers son bas-ventre. Non. Je ne suis pas une call-girl. Je suis… En fait, elle était Norma Jeane, désemparée et effrayée. Elle ne parvenait pas à se rappeler comment elle était arrivée là, qui l’avait amenée. Était-ce Marilyn ? Mais pourquoi Marilyn faisait-elle des choses pareilles ? Que voulait Marilyn ? Ou peut-être était-ce une scène de film ? Et après la jouissance ? Depuis son orgasme agité, le Président n’avait pas touché l’Actrice blonde ; son pénis gisait mou et fatigué dans son buisson de poils, pareil à une limace vieillie ; son visage avait pris un air de maturité mélancolique, ce n’était plus un adolescent américain mais un patriarche patricien, néanmoins, étant donné qu’elle était toujours nue, elle resterait la Fille. Deux heures plus tard, elle est déjà dans l’avion de retour à Los Angeles. Transposer ce passage en images en lui gardant son sens, c’est-à-dire sans en faire une scène de porno soft, était assurément un défi. Raté, semble-t-il pour les censeurs américains qui mériteraient l’Oscar du contresens cinématographique. Ils y ont vu une scène crue, sans comprendre qu’elle était juste cruelle, et ont interdit le film aux moins de 17 ans. On pourrait imaginer que des jeunes, assez matures pour avoir bientôt le droit d’acheter une arme semi-automatique, seraient en mesure de comprendre comment on ne doit pas traiter une femme. Joyce Carol Oates, elle, n’a pas été choquée du tout. À l’automne 2021, dans sa maison de Princeton aux confins du New Jersey, elle a reçu une version encore provisoire du film. On lui a demandé de respecter la confidentialité. La frêle octogénaire s’est donc installée seule devant son écran…J’ai été captivée par la mise en scène, le jeu des acteurs, la musique et pourtant, par moments, j’ai été obligée de m’interrompre tant j’étais bouleversée. Je n’aurais jamais pensé qu’un metteur en scène homme puisse autant s’immerger dans la conscience féminine. Oui, c’est assurément un film féministe. Moi qui cherche toujours la petite bête. La façon dont le président se comportait n’avait, et n’a toujours rien hélas, de particulièrement rare. Elle est symptomatique de l’attitude avec laquelle beaucoup d’hommes de pouvoir à Washington et ailleurs, traitent toutes les femmes. Sauf la leur.

 

En écrivant Blonde il y a vingt-deux ans, Joyce Carol Oates racontait aussi le siècle qui allait suivre. Celui des Weinstein, DSK et consorts. Et de la vie abîmée de leurs proies, qu’elles soient starlettes ou femmes de ménage, brunes, rousses ou blondes.

 

 

 

 

 

 

Les dessous d’une blonde…par Olivier Delcroix

 

 

Avec cette délicieuse comédie anglaise, Simon Curtis brosse un portrait tout en finesse de la plus attachante des actrices hollywoodiennes. Au début de l’été 1956, un avion se pose sur le tarmac de l’International London Airport. Une nuée de journalistes surexcités assistent à la scène. Une femme descend de la passerelle: c’est Marilyn Monroe. À 30 ans, au sommet de sa gloire, en pleine lune de miel avec son mari Arthur Miller, la star américaine débarque à Londres pour tourner le nouveau film de sir Laurence Olivier, une romance intitulée Le Prince et la Danseuse. Marilyn rêve que ce film, dont elle est productrice, lui permette d’obtenir une vraie reconnaissance en tant qu’actrice. Raté ! Dès les premiers jours de tournage, tout part de travers. Laurence Olivier la snobe, ne supporte pas ses habituels retards, raille la manière dont elle s’accroche à la «Method» de Lee Strasberg relayée par son épouse Paula, présente aux côtés de l’icône blonde aux studios de Pinewood. Marilyn boit, se brouille bientôt avec Miller, qui repart à New York. Gavée de médicaments, isolée en terre britannique, Norma Jean s’entiche alors d’un jeune homme de 23 ans, Colin Clark, qui débute dans le métier en tant que troisième assistant-réalisateur. Colin sera sa bouée de sauvetage, sa grande évasion. À travers cette rencontre improbable qui rappelle le thème de Lost in Translation, le cinéaste Simon Curtis suit de près la plus attachante des stars hollywoodiennes, révèle ses fragilités, mais aussi sa sensibilité et son charme furieux. Délicieuse comédie anglaise doublée d’une love story au cœur d’un tournage de légende…My Week With Marilyn a tous les arguments pour plaire. Le plaisir du spectateur est clairement à la mesure des attentes. Le grand public l’a découverte dans Le Secret de Brokeback Mountain, où elle donnait la réplique au regretté Heath Ledger (son époux à la ville). Après Blue Valentine et Shutter Island, on la redécouvre en Marilyn. Michelle Williams a travaillé dur pour accomplir une telle performance, étudiant la gestuelle de l’actrice avec un chorégraphe et sa voix avec un coach vocal. Passé les premières minutes du film, elle se métamorphose complètement. Un impressionnant tour de force.

 

 

 

 

 

 

NI PUTES, NI SOUMISES   par Ophélie Wiel

 

Aux dirigeants de la Fox qui lui demandaient comment accélérer le tournage du film, retardé par le professionnalisme exacerbé d’une de ses actrices principales, Howard Hawks rétorqua…Trois merveilleuses idées…Remplacer Marilyn Monroe, réécrire le scénario et changer de réalisateur.  Le studio, bien lui en prit, n’eut cure du cynisme du cinéaste que serait en effet Les hommes préfèrent les blondes sans l’incroyable Marilyn, sans la méchante satire du script et sans la maîtrise divine de Hawks, qui même dans la comédie musicale, savait briller ? Les hommes ont-ils vraiment une préférence pour les blondes ? Les cinéphiles, eux, ont déjà fait leur choix. Délicieux. Dans le numéro le plus célèbre du film, qui consacra définitivement l’héroïne de Niagara et l’éleva au rang de sex-symbol incontesté, la jeune danseuse de cabaret et chercheuse d’or Lorelei Lee hurle son refus aux hommes qui lui offrent leur cœur. « Les Français aiment mourir d’amour ? Ils aiment se battre en duel ? » Très peu pour elle car les meilleurs amis d’une fille, ce sont les diamants, qui restent quand l’amour n’est plus, quand les rides ont remplacé les œillades sensuelles. Amoral, Les hommes préfèrent les blondes l’est à plus d’un titre…Voici qu’un film hollywoodien, aux dépens de tout romantisme, soutient l’appât du gain, la volonté d’une fille de Little Rock de passer de l’autre côté de la barrière, celle des millions, de Wall Street, et des tiares de princesse inestimables. Car, comme Lorelei Lee, du haut de son intelligence de blonde platine l’explique, reste-t-il du temps pour l’amour quand on s’inquiète trop du manque d’argent ? Et même si son amie Dorothy Shaw, elle, fond plutôt pour les beaux gars sans le sou, on retient surtout du film que Lorelei parvient à ses fins, en épousant son doux et ridicule Esmond, non pour son argent, mais pour…Celui de son père. L’intrigue invraisemblable des Hommes préfèrent les blondes tient en deux lignes par deux amies chanteuses et « gâtées » par la nature embarquent pour Paris. L’une, Lorelei, est fiancée à un héritier. Le père de celui-ci la fait surveiller par un détective, car la jeune femme a tendance à succomber dès qu’elle voit des bijoux scintiller…Les hommes préfèrent les blondes est au prime abord un pur divertissement hollywoodien, avec ce qu’il faut de burlesque (les bruits de dessin animé lorsque Lorelei embrasse son amoureux éperdu), de glamour (Marilyn et Jane Russell en bombes sexuelles) et d’humour satirique, fin et rythmé par des rebondissements loufoques (Jane Russell imitant Marilyn chantant « Diamonds are a girl’s best friend » dans une cour de justice, à moitié nue ! Mais Hawks, qu’on ne pourrait accuser, bien qu’il s’y refusa, de ne pas être un « auteur », n’a que faire d’une comédie ordinaire.

 

 

 

 

Si nous ne parvenons pas à récupérer ses photos, nous ne méritons pas le nom de femmes, dit Dorothy à Lorelei, alors qu’elles viennent de comprendre que leur ami Malone est en fait un détective privé engagé par le père d’Esmond, le fiancé de Lorelei. Qu’est-ce donc que le pouvoir féminin, selon Hawks ? Certainement celui de cacher son intelligence derrière des sourires envoûtants…Faisons-leur croire que nous sommes stupides pour mieux les contrôler, tel est leur credo. Dorothy et Lorelei sont évidemment loin d’être idiotes car ce que les dialogues répètent à foison, et que la caméra de Hawks accentue en faisant des hommes de parfaits crétins, ne pensant jamais avec leur cerveau. Voici Esmond, petit toutou à lunettes, que Lorelei peut convaincre de tout faire « Monsieur Esmond a parfois beaucoup de mal à me résister », déclare-t-elle dans un sourire de connivence à son amie. Ou Sir Francis Beekman, qui se fait appeler « Piggy » et qui croit dur comme fer qu’une femme comme Marilyn puisse le trouver « moins vieux qu’elle le croyait ». Ou Malone, le détective, condamné à rentrer chez lui en peignoir rose après avoir perdu son pantalon, lestement retiré par les deux jeunes femmes. La gente masculine n’a pas beau jeu dans Les hommes préfèrent les blondes, d’ailleurs, elle n’existe pas hors de la présence féminine. Il faut voir ainsi le groupe d’athlètes préparant les J.O., habillés d’horribles shorts couleur chair, se laisser piétiner ou arracher les cheveux par Dorothy. Seul le jeune Henry Spofford III parvient à tirer son épingle du jeu. Mais il a…10 ans. Gageons que pour Hawks et ses scénaristes, les autres hommes du film n’en avaient pas beaucoup plus.

 

Cette satire des rapports hommes/femmes, où les dernières dominent clairement les premiers en tirant parti de leur désir incontrôlable, est agrémentée d’une sensualité exacerbée, où l’érotisme est tant sous-entendu qu’il éclate à chaque scène. Hawks s’attarde sur le corps généreux de ses deux actrices, leurs jambes interminables ou sur leur tour de poitrine souligné par des robes plus moulantes les unes que les autres (et dont les couleurs vives tranchent sur les costumes noirs des hommes, mais accentuent aussi l’absence d’autres femmes). Des deux actrices, c’est évidemment Marilyn qui tire le mieux la couverture à elle. Jane Russell était pourtant la star du film ce qui fit dire à Marilyn…Mais c’est moi la blonde ! Marilyn fit tant gagner son personnage en envergure, crevant l’écran de sa voix suave capable d’être une incroyable chanteuse et de sa démarche balancée reconnaissable entre toutes, qu’elle parvient à faire oublier la présence de sa co-star, et à ne pas faire mentir le titre du film. Lorsqu’elle étouffe un « Daddy » à l’adresse de son amoureux, ce n’est plus Lorelei qui parle, mais Marilyn, qui devait se souvenir de ses débuts au cinéma, lorsqu’elle chanta « Everybody needs a Da-da-daddy », mais aussi de sa propre vie amoureuse. Elle donne alors à son personnage sa sincérité et sa délicatesse d’actrice, consciente que si tout le monde voyait déjà en elle le symbole même de la blonde stupide, il lui revenait de s’en moquer et d’en jouer.

 

La légende voudrait que ce fut l’actrice elle-même qui souffla aux scénaristes une des plus belles répliques du film…Je peux être intelligente quand il faut, mais la plupart des hommes n’aiment pas ça…Sans doute la légende a-t-elle bien une part de vérité. Alors, Hawks, cinéaste féministe ? Voilà bien un épitaphe qui ferait rire le vieil Howard, même de l’au-delà.