HIROSHIMA 4 heures du matin…Rattraper mon retard et vous raconter nos deux dernières journées à Kyoto. Deux jours riches en découvertes, en surprises et en émotions, qui nous auront fait traverser plusieurs siècles d’histoire japonaise, des fastes des shoguns à la sobriété des jardins zen, avant de prendre la route vers Hiroshima, ville à jamais marquée par l’apocalypse nucléaire.
Lundi 12 octobre — Le château de Nijō-jō, témoin de la fin d’un monde.
Nous sommes au rendez-vous à l’ouverture matinale du château de Nijō-jō. Un lieu qui a traversé les siècles pour parvenir jusqu’à nous. Derrière ses remparts, nous découvrons de magnifiques bâtiments et des jardins extraordinaires, où les arbres semblent avoir été façonnés avec une harmonie que les Japonais savent si bien mettre en scène. Un regret, l’absence de costumes d’époque, de tenues de combat et d’apparats aurait sans doute ajouté une dimension spectaculaire à cette plongée dans le passé. Mais l’histoire des lieux suffit largement à nourrir l’imagination. Longer la première muraille et ses douves. Exceptionnel ! il y a un deuxième rideau de défenses avec douves au coeur du chateau.






Construit à partir de 1601 à l’initiative de Tokugawa Ieyasu, devenu shogun en 1603, le château est l’un des témoins majeurs de l’histoire politique du Japon. À cette époque, l’empereur réside à Kyoto, mais le pouvoir réel appartient au shogun, chef militaire qui dirige le pays. Après des décennies de guerres entre seigneurs rivaux, Tokugawa Ieyasu a réussi à imposer son autorité. Il installe son gouvernement à Edo, l’actuelle Tokyo, tout en faisant construire à Kyoto une résidence digne de son rang, destinée notamment à recevoir l’empereur et à affirmer sa propre puissance. Le château devient ainsi bien davantage qu’une résidence, il est une démonstration de force. L’empereur conserve son prestige traditionnel, mais le shogun détient le pouvoir politique et militaire. Ici, pas de hautes tours comparables à celles de nos châteaux européens. La puissance s’exprime autrement, par l’élégance des bâtiments, la richesse des décors, les jardins savamment composés et l’organisation des espaces. Les douves et les remparts assurent la protection du domaine, tandis que la somptueuse porte Karamon annonce le prestige de ceux qui la franchissent. À l’intérieur du palais Ninomaru, les peintures murales représentent tigres, léopards, pins et paysages. Tout respire le raffinement, mais aussi la volonté d’impressionner les visiteurs et les représentants du pouvoir.






Et puis il y a les fameux planchers rossignols. Sous les pas, les lames de bois produisent un grincement semblable au chant d’un oiseau. Ce dispositif permettait de repérer plus facilement une personne s’approchant discrètement. Même dans ce décor d’une grande beauté, la méfiance reste de mise, les complots et les rivalités politiques sont partout. En 1626, le troisième shogun, Tokugawa Iemitsu, fait agrandir et embellir considérablement le château afin d’y recevoir l’empereur Go-Mizunoo. La visite donne lieu à des cérémonies raffinées, à des représentations de théâtre Nô et à des manifestations artistiques dignes de la cour impériale. Les peintures de l’école Kanō témoignent de cette période de grande prospérité. Le jardin Ninomaru participe lui aussi à cette mise en scène du pouvoir. Les pierres, les perspectives et les arbres semblent occuper une place soigneusement réfléchie. Rien ne paraît laissé au hasard. Mais le château n’est pas seulement le témoin de la puissance des Tokugawa. Il est aussi le théâtre de leur disparition…Au XIXe siècle, le Japon subit des pressions étrangères croissantes, notamment après l’arrivée des navires américains du commodore Perry en 1853. Le pays doit réfléchir à son avenir et à son ouverture au monde. Le pouvoir des Tokugawa est contesté, tandis que plusieurs clans souhaitent rendre à l’empereur son autorité politique.
Le 13 octobre 1867, le quinzième et dernier shogun, Tokugawa Yoshinobu, réunit des représentants des grands domaines au château de Nijō-jō. Il annonce ensuite son intention de restituer le pouvoir politique à la cour impériale. Cette décision ouvre la voie à la restauration de Meiji et à la fin du régime militaire des Tokugawa, qui dirigeaient le Japon depuis plus de deux siècles et demi. C’est ici, dans ces salles richement décorées, qu’un monde commence à s’effacer pour laisser place à un autre. Le Japon féodal entre progressivement dans l’ère moderne, avec la transformation de l’État, l’industrialisation et la réforme de l’armée et de la société. Après la chute des Tokugawa, le château passe sous contrôle impérial. Il devient une résidence impériale secondaire, avant d’être remis à la ville de Kyoto en 1939 et ouvert au public en 1940. Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1994, il conserve aujourd’hui une partie remarquable de cette histoire. Sa tour principale, autrefois haute de cinq étages, fut détruite par la foudre en 1750 et ne fut jamais reconstruite.





Nous repartons avec le sentiment d’avoir traversé bien davantage qu’un ensemble de bâtiments anciens. Ces murs ont abrité des guerriers, accueilli des empereurs et vu disparaître un régime qui semblait pourtant solidement installé.
À Nijō-jō, le pouvoir a changé de mains, les époques se sont succédées, mais les jardins sont restés.
Le Japon féodal y a refermé une porte pour entrouvrir celle de la modernité.





Depuis des mois, nous préparons ce voyage. Nous avons choisi nos hébergements en recherchant le meilleur compromis entre confort, prix et proximité des sites à visiter. Nous avons même établi un programme pour chacune de nos journées, avec des horaires, des itinéraires et des lieux soigneusement sélectionnés. Mais aujourd’hui, rien ne se passera vraiment comme prévu…Un heureux hasard nous offre l’occasion de découvrir le Mibu Kyōgen, un théâtre traditionnel qui se joue près de notre hébergement et dont les représentations correspondent précisément à nos dates. Impossible de laisser passer une telle occasion !



Au temple Mibu-dera, nous découvrons une forme de théâtre traditionnel dont les origines remontent au XIVe siècle. Associé à la tradition bouddhique, cet art avait notamment pour vocation de transmettre des histoires et des enseignements religieux à une population qui ne savait pas nécessairement lire. Particularité est étonnante, les acteurs jouent généralement sans prononcer un seul mot. Les gestes, les déplacements, les expressions et les masques racontent toute l’histoire. Des tambours et des flûtes accompagnent les mouvements et rythment les scènes. Les masques représentent des personnages humains, des figures comiques ou des êtres surnaturels. Les récits mêlent religion, morale, légendes et scènes de la vie quotidienne. Nous sommes à mi-chemin entre la pantomime, le théâtre masqué et le rituel religieux.
Parmi les représentations les plus célèbres figure le Hōrakuwari, que l’on peut traduire par « la casse des poteries ». Des récipients en terre cuite, appelés hōraku, sont lancés depuis la scène et se brisent au sol. Ce geste, loin d’être un simple effet spectaculaire, possède une signification religieuse, il s’inscrit dans des traditions d’offrandes et de purification, notamment associées à Setsubun, la fête qui marque le passage vers le printemps. La destruction des poteries symbolise une volonté de se protéger des malheurs et d’accueillir des jours meilleurs. Le Mibu Kyōgen est aujourd’hui reconnu comme un élément important du patrimoine culturel immatériel japonais. Sa transmission, de génération en génération, témoigne de la permanence d’une tradition qui relie la religion à la culture populaire. Il y a peu de dates auxquelles ces représentations sont proposées. Avec chaque jour cinq scènes successives d’environ quarante-cinq minutes, chacune consacrée à une histoire différente. Nous n’assisterons qu’au premier épisode, mais cette brève rencontre suffit à nous faire découvrir un univers singulier, où les masques, les gestes et la musique remplacent les mots.
Au temple Mibu-dera, le silence devient théâtre. Depuis des siècles, des acteurs masqués font vivre les croyances, les peurs et les espoirs d’un peuple. Ici, le spectacle ne se sépare pas de la religion, il en est l’une des expressions les plus vivantes.
Nous partons avec l’intention de reprendre notre programme initial. Mais Kyoto nous réserve encore des surprises.
















Ce lundi férié semble avoir donné envie aux habitants de sortir et d’animer les rues. Soudain, notre progression s’interrompt. Nous descendons précipitamment d’un bus pour suivre un groupe important d’hommes qui semblent prêts à relever tous les défis. Nous ne saurons finalement pas grand-chose de ce rassemblement ni de ce qui l’anime.
Alors place aux images !
















Mais peu importe ! Nous sommes là, au milieu des Japonais, témoins d’un moment de vie que nous n’avions pas prévu et que nous n’aurions probablement jamais découvert en suivant notre itinéraire à la lettre.
Voyager…Accepter de se laisser détourner…Renoncer parfois…Accueillir ce qui se présente. Les plus beaux souvenirs ne figurent pas toujours sur les programmes. Certains surgissent au détour d’une rue, simplement parce que l’on a pris le temps de s’arrêter.
Alors place aux images !








Nanzen-ji, entre spiritualité zen et Japon moderne.
Un des grands temples bouddhistes zen de Kyoto. Situé au pied des montagnes orientales, au milieu des jardins et de la verdure, il offre une atmosphère différente de celle des sites les plus fréquentés du centre-ville. Ici se rencontrent plusieurs visages du Japon, celui des anciens empereurs, celui de la spiritualité zen et celui de la modernisation du pays. Au XIIIe siècle, l’empereur retiré Go-Saga fait construire une résidence sur ce site. Son fils, l’empereur Kameyama, transforme ensuite les lieux en établissement religieux. En 1291, le domaine devient officiellement un monastère zen. Au fil du temps, Nanzen-ji acquiert une place exceptionnelle parmi les grands monastères de Kyoto. Son histoire n’est pourtant pas un long fleuve tranquille. Les guerres du XVe siècle entraînent des destructions, et le complexe est reconstruit et agrandi au fil des siècles. Les bâtiments que nous découvrons aujourd’hui témoignent ainsi de plusieurs époques. La grande porte Sanmon, reconstruite en 1628, impressionne par ses dimensions et sa puissance. Haute d’environ vingt-deux mètres, elle fut financée par le seigneur Tōdō Takatora en mémoire des soldats morts lors de la bataille d’Osaka. Elle évoque aussi, par son nom, les trois portes symboliques de la libération spirituelle dans le bouddhisme. On peut monter à l’étage supérieur pour admirer les environs. Mais nous poursuivons notre découverte au milieu des bâtiments et des jardins, où l’architecture semble inviter à ralentir. Le zen accorde une place essentielle à la méditation, à la discipline et à l’attention portée à l’instant présent. Il ne s’agit pas seulement de comprendre intellectuellement une idée, mais de l’expérimenter par la pratique.





Le jardin de pierres du Hōjō, ancienne résidence du supérieur du temple, illustre parfaitement cette recherche de simplicité. Connu sous le nom de « jardin des tigres et de leurs petits traversant l’eau », il associe du gravier soigneusement ratissé, des rochers et quelques végétaux. Traditionnellement attribué au paysagiste Kobori Enshū, il suggère un paysage sans chercher à reproduire fidèlement la nature. Quelques pierres suffisent à faire naître une multitude d’images. Le regard complète ce que le jardin ne montre pas. Rien n’est imposé, chacun est libre d’y trouver sa propre interprétation. À Nanzen-ji, nous sommes bien dans un temple bouddhiste zen, et non dans un sanctuaire shintoïste. Le bouddhisme s’intéresse notamment à la souffrance, à l’impermanence et à la libération de l’attachement. Le shintoïsme, quant à lui, est lié aux kami, ces divinités ou présences sacrées associées à la nature, aux lieux et aux ancêtres.






Puis, au détour du domaine, apparaît un élément qui semble presque incongru dans cet environnement religieux avec un grand aqueduc de briques rouges. Construit à la fin du XIXe siècle, il appartient au réseau destiné à acheminer l’eau du lac Biwa jusqu’à Kyoto. Il témoigne de la modernisation du pays à l’ère Meiji, lorsque le Japon adopte de nouvelles techniques et infrastructures pour devenir une puissance moderne. Le contraste est saisissant. D’un côté, la grande porte de bois rappelle la puissance des seigneurs féodaux, de l’autre, les jardins de pierres invitent au silence et à la contemplation. Enfin, l’aqueduc de briques rouges rappelle que le Japon a dû, lui aussi, apprendre à devenir moderne. Plutôt que d’effacer systématiquement son passé, il a parfois choisi d’installer les signes du progrès au cœur même de son héritage historique. Le domaine comprend également plusieurs temples annexes, dont le Nanzen-in, lié à l’ancienne résidence impériale, et le Tenjuan, réputé pour ses jardins.
La nuit tombe. Nous sommes à l’autre bout de la ville et il est temps de rentrer. Encore une longue journée de marche et de découvertes, avec cette impression que Kyoto ne se livre jamais complètement.
À Nanzen-ji, le bois raconte la puissance des hommes, la pierre invite au silence et la brique rouge rappelle que même le Japon éternel a dû apprendre à devenir moderne.


DERNIER JOUR A KYOTO…
Reprise du fil de nos visites. Mais avant toute chose, passage obligé par la gare pour acheter nos billets de train vers Hiroshima. Nous en profitons pour admirer une nouvelle fois cette gare gigantesque, presque démesurée. Son architecture semble célébrer le nouveau temple de notre société moderne avec un espace spectaculaire, monumental, qui donne parfois le sentiment que tout doit être plus grand, plus haut, plus impressionnant. Le rêve de tout architecte, peut-être, mais aussi le symbole d’une époque prête à tous les excès, sans toujours mesurer les conséquences de cette course au gigantisme. Billets en poche, nous prenons le bus en direction du nord-ouest de Kyoto, vers l’un des sites les plus célèbres du Japon, le Kinkaku-ji, le fameux Pavillon d’or.






À notre arrivée, Chris est seule sous le porche. Quelques instants plus tard, plusieurs centaines de personnes se pressent devant les guichets. La scène est presque irréelle. Heureusement, l’organisation japonaise n’est pas une légende, malgré l’affluence, les files avancent et chacun trouve sa place. Le Kinkaku-ji est sans doute l’un des monuments les plus photographiés du Japon. Au bord d’un étang, au milieu d’un jardin japonais, son pavillon recouvert de feuilles d’or semble flotter sur l’eau. L’image est presque parfaite, comme une carte postale que l’on aurait imaginée avant même de venir. Mais derrière cette beauté se cache une histoire de pouvoir, de raffinement et de destruction. Tout commence en 1397, lorsque le puissant shogun Ashikaga Yoshimitsu fait aménager ce domaine pour en faire sa résidence de retraite. Il souhaite disposer d’un lieu à la hauteur de son prestige, capable d’accueillir dignitaires et représentants de la Chine des Ming. Kyoto est alors la capitale impériale, mais le pouvoir réel appartient largement aux shoguns. Le pavillon devient ainsi une démonstration de richesse, d’influence et de raffinement. Après la mort de Yoshimitsu, en 1408, le domaine est transformé en temple bouddhiste zen conformément à ses volontés. Son nom officiel est Rokuon-ji, tandis que l’appellation Kinkaku-ji, littéralement « temple du Pavillon d’or », est devenue courante en raison de son bâtiment le plus célèbre. L’or n’est pas seulement un ornement destiné à impressionner. Il symbolise également le prestige, la richesse et une forme de pureté spirituelle. Son éclat contraste avec les arbres, les rochers sombres et l’eau du jardin.





Le pavillon comprend trois niveaux, dont les styles architecturaux sont différents. Le rez-de-chaussée reprend celui des résidences aristocratiques de l’époque Heian. Le deuxième étage évoque les demeures des guerriers et est recouvert de feuilles d’or. Le troisième étage s’inspire de l’architecture des temples zen chinois. Au sommet, un phénix doré domine l’ensemble, symbole de renouveau et d’immortalité. Le bâtiment rassemble ainsi plusieurs traditions architecturales japonaises dans une composition d’une grande élégance. Mais le véritable spectacle ne se limite pas au pavillon. Il faut regarder l’ensemble…l’étang Kyōko-chi, que l’on traduit par « étang du miroir », les petites îles, les rochers, les pins soigneusement taillés et les reflets qui changent selon la lumière. Tout semble avoir été pensé pour créer une harmonie parfaite entre l’architecture et la nature. Le paysage évoque notamment le paradis de la Terre pure, un univers idéal de la tradition bouddhique.
Selon la saison, le temps et la lumière, le pavillon prend une apparence différente. Éclatant sous le soleil, mystérieux sous un ciel gris ou presque irréel lorsque la neige recouvre ses toitures, il semble défier le temps. Et pourtant, cette beauté a déjà été détruite. Le 2 juillet 1950, un jeune moine novice de vingt et un ans met volontairement le feu au pavillon. Le bâtiment historique est entièrement détruit et le drame provoque une immense émotion au Japon. Comment un homme engagé dans la vie religieuse a-t-il pu détruire un monument aussi précieux ? L’écrivain Yukio Mishima s’empare de cette histoire dans son roman Le Pavillon d’or, publié en 1956. À travers cette tragédie, il explore l’obsession de la beauté, la fascination qu’elle exerce et le désir paradoxal de détruire ce que l’on ne supporte plus de voir exister. Le pavillon que nous admirons aujourd’hui a été reconstruit en 1955, à partir de photographies et de relevés anciens. Sa dorure a ensuite été renouvelée, notamment en 1987.





Ce monument que l’on croit éternel est donc lui-même une renaissance. Derrière son éclat se cache une histoire de fragilité, de perte et de reconstruction. Le Kinkaku-ji est souvent comparé au Ginkaku-ji, le Pavillon d’argent, associé à Ashikaga Yoshimasa au XVe siècle. Pourtant, son pavillon principal n’a jamais été recouvert d’argent. Là où le Kinkaku-ji célèbre l’éclat et le prestige, le Ginkaku-ji privilégie davantage la sobriété, les jardins et une beauté plus discrète. Deux lieux, deux sensibilités, deux façons de concevoir la beauté japonaise.
Le Pavillon d’or semble défier le temps par son éclat. Pourtant, derrière cette perfection se cachent le pouvoir des hommes, la fragilité des œuvres et la capacité du Japon à faire renaître ce que le feu a détruit.





La suite de la visite me coupe en deux. Le photographe que je suis est heureux de fixer cette grande maison dorée, dont l’esthétique semble proche de la perfection. Les reflets, les couleurs et l’équilibre du paysage offrent une multitude de possibilités. Le voyageur que je suis devenu, lui, est profondément atterré. Des milliers de visiteurs défilent pour apercevoir le pavillon, prendre quelques photos et repartir presque aussitôt, heureux d’avoir enrichi leur smartphone d’une nouvelle image. Et je ne peux m’empêcher de penser que cette même scène se rejoue chaque jour, inlassablement. Nous venons au Japon pour découvrir le calme, la sérénité, la beauté et une autre façon d’habiter le monde. Pourtant, sur certains sites, nous participons nous-mêmes à une agitation qui finit par étouffer ce que nous sommes venus chercher. Comment contempler vraiment un lieu lorsque l’on doit se frayer un passage dans la foule ? Comment ressentir la sérénité d’un jardin quand chacun cherche avant tout le meilleur angle pour sa photographie ? Je ne m’exclus évidemment pas de cette contradiction. Moi aussi, je photographie. Moi aussi, je veux garder une trace de ce que je découvre. Mais je ressens de plus en plus vivement l’écart entre le désir de voir et la nécessité de prendre le temps de regarder. Le tourisme de masse nous donne accès aux plus beaux endroits du monde, tout en risquant de nous priver de l’essentiel…La possibilité de les vivre.
Il est temps de quitter ce Pavillon d’or. À une vingtaine de minutes à pied se trouve un lieu dont l’approche est radicalement différente. Un lieu qui s’annonce ZEN…





Le Ryōan-ji est l’un des temples zen les plus célèbres de Kyoto, mais sa renommée ne repose ni sur un bâtiment monumental ni sur des décorations somptueuses. Elle tient à quelques pierres, du gravier blanc et beaucoup d’espace. Le contraste avec le Kinkaku-ji est saisissant. Ici, rien ne cherche à éblouir. Tout semble au contraire nous inviter à ralentir, à nous asseoir et à regarder. Le site aurait accueilli des propriétés aristocratiques avant de devenir un temple bouddhiste zen en 1450, sous l’impulsion du seigneur Hosokawa Katsumoto. Endommagé pendant la guerre d’Ōnin, qui ravage Kyoto entre 1467 et 1477, il est ensuite reconstruit. Le jardin de pierres, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est généralement daté de la fin du XVe ou du début du XVIe siècle. Son origine exacte et l’identité de son concepteur restent toutefois incertaines. Le Ryōan-ji est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1994, au sein des monuments historiques de l’ancienne Kyoto.



Le cœur du temple est un rectangle de gravier blanc soigneusement ratissé, dans lequel quinze pierres sont réparties en cinq groupes. Aucun arbre, aucune fleur ne vient occuper cet espace. Les pierres se détachent sur le fond clair et semblent flotter dans une mer immobile. Un détail intrigue particulièrement, quel que soit l’endroit où l’on s’assoit sur la terrasse, il est impossible de voir simultanément les quinze pierres. Au moins l’une d’entre elles reste toujours cachée derrière une autre. Pourquoi cette disposition ? Personne ne connaît avec certitude la signification du jardin. Certains y voient des îles émergeant de l’océan, d’autres des montagnes perdues dans les nuages. Une interprétation plus poétique évoque une famille de tigres traversant une rivière. Mais peut-être faut-il accepter que le jardin ne livre pas de réponse définitive. Il nous rappelle que notre regard reste limité, que nous ne pouvons jamais tout voir depuis un seul point de vue et que vouloir absolument comprendre chaque chose peut parfois nous empêcher de simplement l’apprécier.
Le jardin appartient à la tradition du karesansui, que l’on traduit par « paysage sec ». Le gravier suggère l’eau, les pierres évoquent des îles ou des reliefs, et l’absence de végétation abondante laisse toute sa place à l’imagination. Dans la pensée zen, l’observation attentive et le dépouillement peuvent aider à apaiser le flot incessant des pensées. Le jardin ne nous impose aucun récit, il nous laisse regarder, imaginer et ressentir. Il y a là quelque chose qui me touche particulièrement. Nous vivons dans une société qui cherche sans cesse à ajouter, à accumuler, à remplir. Ici, au contraire, quelques éléments suffisent. Le vide n’est pas un manque, il devient un espace de réflexion. Autour du jardin minéral, le domaine révèle un autre visage. L’étang Kyōyōchi, bordé d’arbres et de végétation, offre un paysage vivant, changeant au fil des saisons. La nature reprend ses droits, dans une harmonie moins austère que celle du jardin de pierres. Se trouve également un petit bassin de pierre, appelé tsukubai. Les caractères gravés autour de son ouverture carrée forment, lorsqu’on les associe à celle-ci, une phrase célèbre « Je sais seulement que j’ai suffisamment. »






Le bonheur ne dépend pas nécessairement de ce que nous possédons, mais aussi de notre capacité à apprécier ce que nous avons déjà. Une leçon de simplicité qui prend tout son sens au milieu de ces jardins. Quinze pierres, et pourtant jamais quinze visibles. Le jardin nous rappelle que le monde est plus vaste que le regard que nous portons sur lui.
Malheureusement, le silence du lieu est régulièrement troublé. Des groupes d’écoliers arrivent accompagnés de leurs professeurs. Peut-être espèrent-ils transmettre à leurs élèves un peu de la sérénité que suggère ce jardin. Mais les enfants restent des enfants, et le bruit du groupe finit par couvrir ce que le lieu semblait vouloir nous offrir. Les visiteurs étrangers ne sont pas les seuls à rechercher ces endroits paisibles, pas plus qu’ils ne sont les seuls à participer à leur agitation. Le paradoxe est universel…Nous désirons tous découvrir les lieux réputés pour leur tranquillité, et nous contribuons parfois, par notre présence collective, à la faire disparaître. Je repense au Kinkaku-ji, à cette foule pressée devant le Pavillon d’or. Au Ryōan-ji, la beauté n’est pourtant pas moins grande parce qu’elle est discrète. Elle demande simplement autre chose de nous, du temps, de l’attention et un peu de patience. Ce jardin nous enseigne peut-être que regarder n’est pas forcément voir, et que voir n’est pas nécessairement comprendre.



En début d’après-midi, Chris et moi tentons de rejoindre le théâtre officiel de Kyoto pour assister à une représentation de Kabuki. Mais nous devons nous rendre à l’évidence, aucune place n’est disponible. Devant l’entrée, nous prenons pleinement conscience de notre erreur. Nous voulions vraiment découvrir cet art traditionnel, nous en parlions depuis plusieurs jours, mais nous n’avons pas fait le nécessaire pour réserver à temps. Ce sera pour une autre fois…
En attendant il y aura toujours l’extraordinaire film LE MAITRE DU KABUKI.





Le Kabuki est l’une des formes les plus spectaculaires du théâtre japonais. Né au début du XVIIe siècle, autour de 1603, il est associé à Izumo no Okuni, une femme qui organisait à Kyoto des spectacles mêlant danse et théâtre. Au fil des siècles, cet art est devenu une composante majeure de la culture populaire japonaise. Il se distingue par ses costumes somptueux, ses maquillages expressifs, ses gestes stylisés et sa musique particulière. Les histoires mettent en scène la loyauté, la vengeance, les conflits familiaux, les passions amoureuses ou encore la vie quotidienne à l’époque des samouraïs. L’une de ses particularités les plus étonnantes concerne les rôles féminins. Depuis l’interdiction des actrices dans le Kabuki officiel en 1629, ces personnages sont interprétés par des hommes spécialisés, appelés onnagata. Certains consacrent toute leur vie à maîtriser les gestes, la démarche et les expressions permettant d’incarner un personnage féminin.





Le maquillage contribue lui aussi à la force expressive du spectacle. Les couleurs, notamment dans le style appelé kumadori, soulignent les traits de caractère : le rouge évoque souvent la bravoure et la justice, tandis que le bleu ou le noir peut signaler un personnage malveillant ou surnaturel. Les acteurs peuvent soudain s’immobiliser dans une posture spectaculaire, les yeux grands ouverts et le corps figé. C’est le mie, un moment de tension dramatique qui suspend l’action et attire tous les regards. Les décors changent parfois rapidement, et une passerelle traversant la salle permet aux acteurs de surgir au milieu du public. Tout est conçu pour rendre le spectacle vivant, expressif et impressionnant. Le Kabuki reste aujourd’hui une tradition bien vivante, jouée notamment au célèbre théâtre Kabukiza de Tokyo et dans différentes salles du Japon. Il est reconnu par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel.





Nous marchons une dernière fois dans les rues de Kyoto. Les grandes avenues, les petites maisons, les temples dissimulés derrière leurs portes, les foules et les moments de calme se mêlent dans nos souvenirs. Kyoto nous aura offert ses contrastes, la puissance des anciens shoguns, la délicatesse des jardins, la spiritualité zen, les traditions théâtrales et les excès d’un tourisme parfois incapable de laisser respirer les lieux qu’il admire. Nous avons beaucoup marché, beaucoup photographié, parfois pesté contre la foule, mais surtout découvert un Japon qui ne se laisse jamais réduire à une seule image. Il est maintenant temps de partir, direction HIROSHIMA…

Ici, l’apocalypse n’est pas une fin annoncée…C‘est une mémoire gravée dans la pierre, un avertissement adressé à l’humanité pour que jamais le soleil ne se lève à nouveau sur un tel matin.