FURCY sa vie…Comment déshumaniser le récit sur l’esclavage…

Ce n’est pas tout d’avoir la liberté, que peut-on en faire dans un système esclavagiste ? C’est la question que ce film esquive en laissant la responsabilité aux spectateurs de combler des silences que le cinéma français entretient sur l’histoire de l’esclavage. Après Ni Chaîne, Ni Maître de Simon Moutaïrou en 2024, je savais à quoi m’attendre dès la mise en ligne du poster du film avec une belle cinématographie et une belle musique. Je n’avais aucune attente en terme de représentation, d’autant plus qu’Abd Al Malik avait déjà dit en interview que ce n’était pas un film sur l’esclavage mais un questionnement sur l’abolition, la justice, l’éducation. Ce qui l’intéresse est de raconter l’après et le lien avec notre présent…Sauf qu’il ne contextualise pas son propos.
Île de la Réunion, 1817. À la mort de sa mère, l’esclave Furcy découvre des documents qui pourraient faire de lui un homme libre. Avec l’aide d’un procureur abolitionniste, il se lance dans une bataille judiciaire pour la reconnaissance de ses droits. Une date précise MAIS pas de lien avec le contexte politique. Une colonie française MAIS pas de lien avec la France. Un personnage noir sans identité et sans lien avec sa communauté MAIS c’est un Noir local. Un personnage de sauveur blanc MAIS pas d’esclavagiste antagoniste. Une dynamique de pouvoir d’un homme face au système MAIS pas de violence physique ? Le synopsis ne reflète pas le storytelling poétique d’Abd Al Malik MAIS correspond à l’approche approximative française qui ne permet pas de saisir la réalité de l’époque. Malgré l’intention du réalisateur de ne pas être dans la violence gratuite, le film n’échappe pas à l’instrumentalisation de la souffrance. Oui, toute cette période esclavagiste symbolise la cruauté humaine…Mais elle se définit aussi par la capacité de résistance et d’organisation pour continuer à vivre. C’est comme si Furcy n’a aucune existence en dehors des interactions avec les Blancs. Il a des liens avec d’autres Noirs MAIS on ne nous les montre pas OU leur relation n’existe pas de façon autonome. Et c’est ça, la grande différence entre des films sur l’esclavage faits avec un filtre colonial intériorisé et des films faits par des cinéastes qui savent jouer du filtre colonial. Des films comme “Case Départ”, “Ni Chaîne, Ni Maître”, “Furcy, né libre” restent sur le terrain de la représentation philosophique de l’universalité et de la réalité des sévices. Je ne dis pas que c’est une bonne ou mauvaise chose. Je dis juste que c’est un récit conventionnel et rassurant pour les imaginaires qui n’arrivent pas à concevoir les Noirs comme des êtres humains, aux émotions complexes ayant droit à la joie, à la douceur. Ce récit du combat de Furcy cache le récit de ce que peut être la vie d’un affranchi vingtenaire. Surtout en 1817 où le système se délite. Les historiens, en particulier Frédéric Régent, ont suffisamment écrit sur les libres de couleur depuis le début des années 2000 pour que le récit audiovisuel français s’enrichisse enfin du parcours de ces personnes noires libres tout au long de l’époque esclavagiste. Comme l’a rappelé Abd Al Malik, on ne peut pas tout dire en 90 minutes et il n’est pas historien. Néanmoins, c’est un parti pris de garder dans l’obscurité les dynamiques de solidarité au sein des communautés non-Blanches. C’est un parti pris de ne pas nommer ces personnages non-Blancs. C’est un parti pris de leur laisser aussi peu la parole dans une histoire dont ils sont supposés être le fil conducteur. C’est un parti pris de les déposséder de leurs luttes.
Quelle est la part la plus importante entre les insurrections et l’évolution de la jurisprudence dans le combat pour l’abolition ? Et quelle comparaison avec Saint-Domingue ? a demandé une jeune femme lors de la discussion post-projection. Sa question a suscité un silence, que je choisis d’interpréter comme de la stupeur. De la stupeur parce qu’une fois prononcée à voix haute, cette question paraît logique après avoir passé plus d’une heure et demie à regarder un personnage prouver son humanité face à la loi. De la stupeur parce que les gens ont peut-être pris conscience qu’ils ont vu plusieurs films sur l’esclavage mais qu’ils n’ont toujours pas les connaissances factuelles pour avoir une réponse claire sur le sujet. Pour Abd Al Malik, tout dépend de l’endroit dont on parle, mais tout est important en vérité…Certes, mais il y a une pluralité de façons de raconter cette histoire, car cette question reflète la soif d’apprendre du public, l’envie de comprendre ce qui reste “caché”, l’envie de connaître ceux qui ont vécu directement cette histoire. La réponse floue du réalisateur correspond à cette méconnaissance sur l’organisation des communautés noires et asiatiques de l’époque pour survivre dans le système esclavagiste. On peut me dire que ce n’était pas le propos du film. Mais il y a une différence entre ne pas raconter un fonctionnement communautaire solidaire et faire comme s’il n’existe pas. Pourquoi la représentation de l’espoir bâti sur la communauté aussi avec des Noirs, des Asiatiques n’inspire-t-elle pas davantage ?
Encore une fois, il y a plusieurs possibilités de réponses. Des films comme “Sucre Amer” et “1802, l’épopée guadeloupéenne” de Christian Lara, “les Mariés de l’Isle Bourbon” d’Euzhan Palcy, “Tropiques Amers” de Jean-Claude Barny, “Ici S’achève le monde connu” d’Anne-Sophie Nanki ont donné des perspectives différentes. Cependant, leur point commun est de mettre en priorité une question “comment faire communauté ?”. Leurs personnages principaux n’existent pas uniquement en fonction de leur statut aux yeux de la loi. Ils existent aussi juste en tant qu’êtres humains dans la complexité des choix qu’ils doivent faire pour rester en vie. Comment conserver, préserver son humanité dans ce genre de contexte ? Dans leur récit de l’esclavage, l’histoire individuelle n’est pas un prétexte pour raconter le système ou pour interroger des principes universels. Dans leur récit de l’esclavage, l’histoire individuelle sert à comprendre les dynamiques intra/intercommunautaires. Leurs personnages continuent à vivre leurs expériences d’êtres humains, malgré la cruauté du système. J’ai adoré le film. J’en ai beaucoup vu sur l’esclavage et à chaque fois j’ai toujours cette colère en moi et je ne sais pas quoi en faire...a déclaré un jeune homme lors de la discussion post-projection. Comment déshumaniser le récit sur l’esclavage ? En esthétisant la souffrance des Noirs au lieu d’esthétiser aussi leurs joies. Comment maintenir dans l’ombre une partie obscure de l’histoire de France ? En représentant la créativité avec laquelle des millions de femmes, hommes et enfants ont été exploités au lieu de représenter la créativité de ces personnes pour survivre. C’est normal de ressentir cette colère parce que les films comme “Furcy, né libre” ou “Ni Chaîne, Ni Maître” ne donnent aucune perspective d’apaisement. Après l’affranchissement, certains pouvaient rester dans la servitude sur l’habitation. D’autres pouvaient partir mais que devenaient-ils ? Comment vivaient-ils dans le système ? Comment résistaient-ils dans le système ? Quelles étaient les perspectives d’avenir pour leurs enfants né libres dans le système ? Connaissez-vous des exemples français répondant à ces questions ?
J’ai pris l’habitude de dire qu’il existe deux catégories de personnes dans ce monde avec les gens qui ont lu Beverly Jenkins et les gens qui n’ont pas lu Beverly Jenkins. Ses romans redonnent une humanité et une complexité au peuple noir américain. C’est la même démarche que je retrouve dans “Battledream Chronicle” d’Alain Bidard. C’est une volonté que j’ai ressentie dans les romans “Le Chant des fromagers” de Sébastien Mathouraparsad et “Karukera, les légendes de Kaïa” de M.K Jirha, même si l’exécution m’a laissée perplexe. Comme discuté avec Dr. Dexter Gabriel [épisode], le récit audiovisuel sur, ou en tout cas à l’époque de, l’esclavage ne peut plus se contenter de la simple représentation des sévices. Et avoir des Noirs à la conception/réalisation/écriture n’est pas la garantie que ce récit se fera sans filtre colonial. Peut-être qu’un jour, le cinéma français nous proposera une représentation de la dignité sans passer par la mort ou la lutte pour prouver son humanité. La vie de Casimir Fidèle mise en lumière par les travaux de Julie Duprat répond à tous les tropes qui font recette. L’industrie sera peut-être réticente à financer ces visions alternatives, mais les questionnements à la fin de la projection m’ont prouvé que le public est prêt à avancer.







Plus qu’une réflexion sur l’esclavage, mon film est un questionnement sur l’abolition.
Douze ans après son premier long métrage largement autobiographique, Qu’Allah bénisse la France, Abd Al Malik s’empare de la figure de Furcy, un esclave réunionnais qui, au XIXe siècle, a mené un combat de plus de vingt-cinq ans pour obtenir sa liberté. Le cinéaste nous raconte le film que cette histoire hors norme lui a inspiré. Quand et comment avez-vous entendu parler de l’histoire de Furcy ? Il y a une quinzaine d’années, j’étais en concert sur l’île de La Réunion et plusieurs personnes sont venues me voir pour me parler d’un projet de théâtre autour de Furcy. Elles m’ont proposé de le mettre en scène. C’est à cette occasion que je me suis plongé dans L’Affaire de l’esclave Furcy, que Mohammed Aïssaoui venait de publier chez Gallimard. Ce livre m’a profondément bouleversé. Mais à cette époque, je ne me sentais pas prêt à m’emparer du sujet de l’esclavage. Et ce d’autant moins que j’étais engagé sur d’autres projets artistiques, notamment autour de la langue. Il n’y a pas tant de films français qui portent sur l’esclavage en France. Il fallait parler de cette mémoire.
Comment y êtes-vous revenu ? Par une succession de différentes choses. La Fox, en France, m’a contacté fin 2016 pour doubler Nate Parker dans The Birth of the Nation, le film qu’il a consacré à Nat Turner, esclave cultivé et prédicateur très écouté, trente ans avant la guerre de Sécession. Ce film a été un marqueur important pour moi. Je suis allé à Los Angeles rencontrer Nate, nous nous sommes liés d’amitié. Puis, en revenant en France, des amis travaillant au musée d’Orsay préparaient l’exposition Le Modèle noir, de Géricault à Matisse, et m’ont demandé d’y participer. J’ai alors imaginé un spectacle basé sur Le Jeune Noir à l’épée, le tableau réalisé en 1850 par le peintre français Pierre Puvis de Chavannes, en travaillant sur les corps noirs au XIXe siècle. Quasiment au même moment, Nantes, ville très engagée sur ce terrain, m’a choisi comme parrain 2018 de leur Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, avec Patrick Chamoiseau et Françoise Vergès. J’ai assisté à des concerts et à des conférences très pointues. Et là, je me suis vraiment dit qu’il y avait quelque chose à faire autour de cette thématique au cinéma. Je voulais faire un film de cinéma, fondé sur l’émotion, sans prétention pédagogique ni posture de donneur de leçons. Un film dont on sort avec le sentiment d’avoir grandi, appris quelque chose, et avec l’envie d’avancer, de faire peuple, de faire France.
D’où l’adaptation du livre de Mohammed Aïssaoui ? Dix ans jour pour jour après sa découverte, Étienne Comar m’a appelé et m’a tendu le livre qu’il venait d’adapter en scénario. Désormais je me sentais prêt. Je savais que je pouvais raconter quelque chose et apporter une vision singulière.C’est important d’écrire des fictions sur une histoire de France qui n’est jamais écrite. Si le cinéma ne s’en empare pas, c’est presque un renoncement de sa propre histoire. On a beaucoup de mal à parler de nos propres histoires et à en faire des fictions. Il y a beaucoup de sujets qu’on n’aborde pas en France. J’espère qu’il y aura d’autres films et ça ne sera que le début. C’est très violent ce qui s’est passé. On s’en rend compte quand on voit le film. Le fait de faire de la fiction est aussi de pouvoir montrer ce qui est immontrable.

Quelle était cette vision ? Je ne suis pas historien et je ne prétends pas l’être. Mon idée était de me saisir de l’esprit de cette histoire et de rendre à l’écran ce qu’incarnait Furcy. Réfléchir à ce que signifie parler d’esclavage aujourd’hui. Depuis quelques années, nous traversons un moment où l’on parle beaucoup de démocratie, de valeurs, d’éthique, de déontologie mais on voit assez peu ces beaux principes être appliqués. Or je considère que les artistes sont comme des pythies grecques, bouleversés par des choses qui leur semblent vitales. Et c’est un peu comme si ce film s’était imposé à moi, en résonance avec mes combats d’artiste et avec ce que je suis en tant qu’individu. Avec cette idée aussi qu’il ne faut plus être dans le déni, qu’il faut abandonner certaines illusions, sans pour autant renoncer à l’idée de créer une société idéale. Je voulais faire un film de cinéma, fondé sur l’émotion, sans prétention pédagogique ni posture de donneur de leçons. Un film dont on sort avec le sentiment d’avoir grandi, appris quelque chose, et avec l’envie d’avancer, de faire peuple, de faire France. À mes yeux, plus qu’une réflexion sur l’esclavage, Furcy, né libre est un questionnement sur l’abolition elle-même. Et quand je dis abolition, je parle de justice, mais aussi d’éducation. Aujourd’hui, le film sur l’esclavage est presque devenu un genre en soi. Ce n’est pas ça que je raconte, je m’interroge sur l’après. Et qui dit après, dit comment cela résonne avec nous aujourd’hui, ici et maintenant.
L’image est devenue centrale. Ce n’est pas un hasard si les réseaux sociaux ont un tel pouvoir. Avoir accès à ce médium en tant qu’artiste me confère donc une responsabilité. Ça dit beaucoup de la manière dont on traite notre propre histoire. En réalité, ce n’est pas comme s’il y avait plein de films sur le colonialisme, l’esclavagisme. Il faut revenir aux origines et regarder nos histoires, même les plus sombres, et regarder vraiment droit dans les yeux pour avancer tous ensemble. Il est fondamental de raconter des histoires. Si on ne l’a pas encore fait hier, si on n’a pas compris que c’était important, il vaut mieux tard que jamais. C’est un travail de devoir de mémoire. Et ça va prendre du temps.
Filmer l’esclavage passe aussi par le fait de filmer la violence. Celle du corps de Furcy meurtri par les coups de fouet. Comment vous y êtes-vous employé ? D’abord en m’appuyant sur une foi profonde dans la fiction en général, et dans le cinéma en particulier. Aujourd’hui, l’image est devenue centrale. Ce n’est pas un hasard si les réseaux sociaux ont un tel pouvoir. Avoir accès à ce médium en tant qu’artiste me confère donc une responsabilité. Car aborder un sujet aussi grave exige une grande justesse. La violence est en effet un thème central dans mon travail sur Furcy : comment la montrer sans l’instrumentaliser ? Il ne s’agissait ni de détourner le regard ni d’exagérer. Trouver la bonne distance a été un questionnement permanent que je qualifierais d’éthique. Une éthique nourrie par les images d’archives et par de nombreuses discussions, notamment avec mon directeur artistique Fabien Coste et mon chef opérateur Guillaume Deffontaines. Nous avons réalisé un travail important sur la colorimétrie, en pleine conscience que la photo et la couleur racontent aussi notre histoire. Le tout en osmose avec la musique, personnage à part entière de Furcy, né libre que j’ai construite avec mon frère Bilal, dont l’approche très rythmique, scandée, évoque tout à la fois l’univers des griots et des rappeurs. Sans oublier un élément central : la manière dont l’interprétation, ô combien physique, d’un acteur allait pouvoir traduire à l’écran tout ce que j’avais en tête.
Cet acteur, c’est Makita Samba. Comment l’avez-vous choisi ? Je l’ai vu sur scène dans une pièce adaptée de Camus. J’avais été saisi par sa façon de se déplacer et de dire tant de choses par son corps, son regard, sans avoir besoin de prononcer un seul mot. Furcy est un grand observateur. Il parle peu mais juste. J’ai tout de suite su que Makita saurait figurer la puissance de son intelligence sans parole. Makita est un acteur de théâtre. Je l’ai trouvé incroyable dans Les Olympiades de Jacques Audiard. Quand il est venu passer le casting, il arrivait à transmettre des émotions sans mots, juste dans sa manière d’être et dans son regard. C’est ce qu’il nous fallait pour Furcy afin de montrer son intelligence sans qu’il ne parle. C’était un vrai challenge. C’est pour la même raison que Romain Duris, Vincent Macaigne, Philippe Torreton, Micha Lescot, Ana Girardot, ou encore André Marcon font un magnifique travail, car ils viennent du théâtre et ils se mettent au service du texte. En ce qui concerne Makita, il fallait lui créer des espaces de décompression. C’était parfois tellement dur de vivre ces scènes. Il devait en sortir pour y revenir le plus justement possible.
Makita, vous jouez des scènes d’une violence inouïe. Comment avez-vous vécu le tournage de ces séquences ? C’était dur, parce qu’il ne fallait pas non plus exploiter cette violence. Ce serait déplacé d’utiliser la souffrance. L’un des moments les plus durs était la scène d’arrivée dans le camp de l’île Maurice. Furcy y est emmené pour le faire taire. Pour filmer cette arrivée, on était plusieurs à être enchaînés les uns aux autres aux cous et aux chevilles. C’était concret. Après cette marche, j’avoue que j’étais un peu fébrile. À la fin de la journée, j’ai eu besoin d’une petite pause. C’était bouleversant et submergeant.



UN AVIS CONTRAIRE…Furcy ou l’histoire manipulée à des fins politiques Par Didier Buffet
Il est des films historiques qui assument la fiction, et d’autres qui revendiquent l’Histoire. Furcy, né libre, réalisé par Abd Al Malik, prétend appartenir à la seconde catégorie tout en expliquant qu’ils ont mis un peu de fiction. C’est précisément là que le malaise commence. Car sous l’apparence d’un récit émancipateur et d’une dénonciation morale consensuelle, le film procède à une réécriture idéologique d’un destin singulier, au prix d’effacements et de simplifications que l’historien Gilles Gauvin a clairement mis en lumière dans une analyse rigoureuse publiée par Parallèle Sud. Cette critique n’émane ni d’un polémiste ni d’un idéologue adverse, mais d’un spécialiste reconnu de l’histoire de l’esclavage, des affranchissements et du droit colonial à La Réunion. Elle mérite, à ce titre, d’être entendue. Abd Al Malik n’a jamais caché ses convictions. Il les revendique, les assume, les décline dans ses œuvres musicales comme cinématographiques. Le problème n’est pas là. Le problème réside dans le refus d’assumer que Furcy, né libre est un film militant, et non une restitution historique. Dans son analyse, Gilles Gauvin souligne d’emblée l’ambiguïté du projet, à commencer par son titre. Intitulé Furcy, né libre, le film laisse entendre qu’il raconte la vie de Furcy telle qu’elle fut. Or, rappelle l’historien, il s’agit d’une interprétation, inspirée d’un roman, construite à partir de choix narratifs et idéologiques assumés par le réalisateur, mais présentés comme allant de soi. Cette confusion initiale pèse sur l’ensemble du récit.
La première vérité dérangeante, soigneusement tenue hors champ, concerne la nature même de son combat. Furcy ne s’est jamais battu contre l’esclavage en tant que système. Il ne fut ni abolitionniste, ni révolté, ni militant avant l’heure. Son combat fut strictement judiciaire. Il revendiquait un statut personnel précis avec celui d’un homme né libre, parce que né d’une mère affranchie. Il refusait catégoriquement d’être assimilé à un esclave, et plus encore à un esclave noir de plantation. Comme le rappelle Gilles Gauvin, Furcy se percevait comme colon, au sens juridique du terme, héritier d’un père colon français, et inscrit dans l’ordre colonial qu’il ne cherchait pas à renverser, mais à faire respecter à son profit. Ce point est fondamental. En transformant Furcy en figure générique de la lutte contre l’esclavage, le film trahit l’objet même de son combat. Pourquoi ce glissement ? Gilles Gauvin apporte une réponse claire celle de préserver la lisibilité d’un message militant. Ainsi, le film passe sous silence un fait pourtant établi par les archives…Une fois affranchi, Furcy a lui-même possédé des esclaves. Abd Al Malik justifie cette omission en affirmant qu’elle aurait brouillé le message. Pour l’historien, c’est une erreur majeure. Cette contradiction n’affaiblit pas l’histoire, elle en est au contraire le cœur. Elle révèle la complexité morale du monde colonial, dans lequel les catégories d’oppresseurs et d’opprimés n’étaient ni étanches ni figées. Effacer cette réalité, c’est renoncer à comprendre l’époque, et préférer un récit moralement confortable à une vérité historiquement inconfortable.
Le choix du casting cristallise cette dérive. Furcy était indien. Ce n’est pas un détail, mais un élément central de son dossier judiciaire. Or le film lui impose les traits d’un homme noir africain, construisant ainsi une lecture racialisée qui ne correspond pas à la réalité historique. Comme le souligne Gilles Gauvin, cette indianité fut précisément mobilisée dans les arguments juridiques de l’époque. La gommer, c’est effacer ce qui faisait la singularité du cas Furcy, pour l’inscrire de force dans une narration contemporaine de la mémoire esclavagiste, plus lisible, plus mobilisatrice, mais historiquement infidèle. La démarche rappelle celle de Ridley Scott dans Napoleon et son film spectaculaire, engagé, qui assume la torsion de l’histoire au nom d’un récit politique contemporain. Dans les deux cas, le passé n’est plus interrogé pour lui-même, il est réquisitionné.
L’analyse de Gilles Gauvin pointe également la marginalisation des figures féminines. La sœur de Furcy, Constance Madeleine, est pourtant centrale car c’est elle qui porte la plainte, Furcy n’ayant pas le droit, en tant qu’esclave, d’attaquer son maître. Elle prend des risques considérables en l’hébergeant alors qu’il est juridiquement en situation de marronnage. Ces éléments, essentiels à la compréhension du dossier, sont à peine esquissés dans le film. Là encore, la complexité juridique cède la place à une dramaturgie simplifiée, plus efficace émotionnellement, mais historiquement appauvrie. La véritable portée de l’affaire Furcy est ailleurs. Elle réside dans ce qu’elle révèle des contradictions internes du droit colonial français. À ce titre, son histoire est avant tout un cas d’école, passionnant pour les juristes, les historiens du droit, les étudiants en droit public et privé. Elle montre comment un système inique pouvait néanmoins être retourné contre lui-même, non par révolte, mais par procédure. En transformant cette affaire en fable militante sur l’esclavage, le film passe à côté de ce qui en faisait l’intérêt profond. Enfin, une question légitime affleure, sans accusation ni insinuation…Qui finance ces récits ? Quels circuits institutionnels encouragent ce type de relecture militante du passé ? Quels récits sont valorisés, lesquels sont laissés dans l’ombre ? Gilles Gauvin n’aborde pas ce point, mais son analyse invite indirectement à cette réflexion. Dans une démocratie culturelle, la transparence n’est pas un soupçon, elle est une exigence. Ce n’est pas un film inutile. Gilles Gauvin le reconnaît car il a une vertu pédagogique, il permet au moins aux étudiants de droit de se cultiver sur une affaire essentiellement judiciaire.
L’histoire n’est ni un slogan, ni un instrument de consolation morale. Elle est faite de contradictions, de zones grises, de vérités dérangeantes. Les effacer, même au nom des meilleures intentions, c’est trahir ce qu’elle a de plus précieux par sa capacité à nous obliger à penser.





